PREFACE. IX
a écrit un livre , Des consolations dans les calamités publiques. Son stoïcisme froisse et révolte mon cœur. Celui qui voit d'un œil sec les discordes civiles, perd le premier élément du bonheur , je veux dire ce sentiment dont la voix rappelle à l'homme qu'il tient à l'humanité et qu'il est bon. Les moyens d'adoucir pour soi les malheurs publics , sont de les détourner des êtres qui nous sont confiés, de prodiguer ses soins aux victimes du sort ; et de hâter , au moins par des vœux , les jours qui viendront consoler la terre. Ces moyens sont plus efficaces qu'une froide et stérile insensibilité.
Les études morales , presque oubliées de nos jours , sont nécessaires dans toutes les situations de la vie. Nous devons nous exercer à repousser, à soutenir les peines ; et nous avons même besoin d'apprendre à choisir, à goûter les plaisirs. Si l'on occupe de hautes fonctions , les études morales peuvent^ seules indiquer les moyens d'exercer une heureuse influence , et donner le courage
PKEFACE.
de marcher au but qu'elles ont fait connaître. Si les circonstances sont telles que l'honnête homme ne puisse se faire entendre, ou si Ton est dépourvu des talens qu'exigent les discussions publiques , les mêmes études enseignent à se plaire au sein de la retraite, à rendre encore quelques services dans l'étroite sphère oii s'écoule une obscure existence.
La plus belle mission à remplir est celle d'accroître le nombre des gens de bien. Si j'offrais aux jeunes écrivains des conseils sur leur bonheur , je parlerais du soin qu'ils doivent apporter au choix de leurs sujets. Plus les idées dont ils nourriront leur esprit seront de nature à nous rendre meilleurs , plus ils s'assureront les avantages dont ils voudraient nous voir jouir. Pour être satisfait de soi-même, il faut ne tracer que des écrits qui réveillent des sentimens purs. Heureux l'homme qui peut se dire, en achevant sa carrière : avec des talens supérieurs, j'aurais eu plus d'influence, j'aurais été plus utile;
PRIÉFACE. XJ
mais j'ai fait autant de bien que le permettait ma faiblesse !
Il est naturel d'aimer à placer en tête d'un livre qu'on publie, le nom d'un ami ou d'un homme qu'on respecte. J'offris ainsi cet Essai à M. Français de Nantes. Je fus laconique dans mes éloges, M. Français occupait une place importante ; mais aujourd'hui que, dans une honorable retraite, il ne peut rien pour moi , je suis libre d'exprimer les sentimens que mon cœur lui conserve. Ce serait un portrait fort utile à tracer que le sien ; plus il serait fidèle, plus on voudrait lui ressembler. Dans un rang élevé, son secret pour trouver le bonheur était de faire beaucoup d'heureux. Tandis que des multitudes de demandes venaient sans cesse l'assaillir, il cherchait encore si des hommes estimables n'oubliaient point de tourner les yeux vers lui.
Combien de secrets auraient à révéler ceux qui l'approchaient alors! Il ignorait le sens du mot importunité; les vœux qu'il ne pou-
XI j PREFACE.
vait exaucer à l'instant, il demandait du temps ipouv les réaliser.
Aucun esprit de parti ne dicta jamais ses choix. Il s'informait de la probité, des malheurs, non des opinions; et c'est de lui qu'un poète aimable a dit :
Rencontre-l-il quelques nochers débiles , Qu'ont submergés nos tempêtes civiles , Il les console, il leur ouvre le port, Sans s'informer par quel vent, quel orage, ?fi sur quel bord chacun d'eux fit naufrage. *
Les gens de lettres, les hommes distingués dans les arts étaient l'objet de ses soins attentifs.il ne les protégeait pas, il les aimait, et tentait de réveiller en eux cette ardeur de produire qu^éteignent la guerre et les discordes.
Un dernier trait le caractérise. Ayant occupé des fonctions qui lui donnaient d'immenses moyens pour obliger, il a dû souvent éprouver de l'ingratitude ; on ne l'entendit jamais se plaindre d'un ingrat.
* OEuvres de M. Andrieux , tome m , page 236.