FIN DE I.'ÉLOGF. DE MONTAIGNE
(i) Michel Eyquem de Montaigne naquit le dernier jour de février i533, au château de Montaigne, dans le Périgord; il mourut le i5 septembre 1592. Doit-on dire Montaigne ou Montagne? Beaucoup de personnes adoptent la seconde manière de prononcer; elles sont déterminées par l'analogie, on ne dit plus Espaigne, catnpaigne ^ etc. Je crois cependant que , pour un nom d'homme , il vaut mieux conserver l'ancienne prononciation. Tous les contemporains de notre philosophe 1 appelaient Montaigne.
(2) Son père lui acheta une charge de conseiller à la Cour des Aydes , qui fut ensuite réunie au parlement de Bordeaux. INIontaigne, aussitôt que les circonstances le lui permirent , prit le parti de la retraite. Un travail assujétissant et régulier était peu conforme à ses goûts , et souvent il devait être fatigué par des fonctions qui l'obligeaient à s occuper de puériles chicanes et de tristes débuts.
•l'jl^ NOTES.
Les Essais nous apprennent qu'il u'out jamais de procès.
(3) Quand Socrate disait : Je ne sais rien , ces mots s'appliquaient seulement à nos sciences ambitieuses et futiles. En prenant pour devise , Que sais -je? Montaigne ne prétendait pas mettre en doute qu'il eût étudié, appris et pratiqué la morale ou l'art de vivre.
Le passage suivant est un de ceux qui prouvent combien l'auteur des Essais était loin d'embrasser es exagérations du pyrrhonisme. « Clitomacbus di- « soit anciennement que Carneades avait surmonté « les labeurs d'Hercules , pour avoir arracbé des « hommes le consentement, c'est-à-dire, l'opinion « et la témérité de juger. Cette fantaisie de Garce neades si vigoureuse nasquit, à mon advis, de l'im- « pudence de ceux qui font profession de savoir et « de leur outrecuidance desmesurée.... La fierté de « ceux qui attribuoient à l'esprit humain la capacité « de toutes choses, causa en d'autres par despit et « par esmulation , cette opinion qu'il n'est capable « d'aucune chose. Les uns tiennent en l'ignorance « cette mesme extrémité que les autres tiennent en « la science». (Essais, Liv. III, Chap. II).
(4) Des personnes, qui prononcent bien légèremont sur Montaigne, prétendent que son pyrrho-
N()Ti:S. 'jn^)
nismo ost ahsolu et. sa iiKjraic tiisto. Après avenir ljoaiU()ii|) In les J^ssais, |'ai lail mu; observation (nu; je crois propre à jeter tlu jour sur la philosophie de l'auteur. Les personnes dont je viens de parler ne peuvent guère tirer de preuves, en faveur de leur opinion, que du chapitre intitulé apologie de Rajmon de Sebonde. Ce chapitre diffère des autres par le fond des idées, non moins que par son extrême étendue. L'auteur me paraît l'avoir composé peu de temps après qu'il eut traduit la Théologie naturelle de Sebonde; et par conséquent, avant de commencer les Essais. C'est un ouvrage à part. En effet , je n'y reconnais point Montaigne. 11 y professe une philosophie triste , décourageante , lui , si l)on , si enjoué, même en parlant des maladies et de la mort. Il porte le scepticisme à l'excès, et prend le ton le plus dogmatique. Il se livre à des idées très singulières , et j'en vois plusieurs qu'il a formellement contredites. Ainsi dans ce chapitre douzième du second Livre , Pyrrhon est un sage; et dans le vingtneuvième du même Livre , Pyrrhon est un fou. Pour prendre une idée juste de la philosophie des Essais, il faut lire tous les chapitres, avant celui de X Apologie de Sebonde. En ne le lisant qu'après les autres, on sera frappé de l'étrange contraste qu'il forme avec eux. Alors on reconnaîtra, je pense, que c'est un premier Essai composé par Montaigne, à une époque oîi ses opinions n'avaient rien d'arrêté.
et qu'il a intercalé dans son Livre. Cette Apologie^ qui ressemble souvent à une censure, causa et devait causer beaucoup de sensation, dans un temps où les esprits étaient fort occupés de théologie : on la regarda comme un des principaux chapitres de l'auteur ; et c'est peut-être ce qui a empêché d'apercevoir plus tôt qu'elle est réellement un ouvrage à part.
(5) On a contesté la bonne foi de Montaigne. Il prétend, a-t-on dit, n'avoir pas de mémoire; et ses nombreuses citations donnent, à chaque page, là preuve du contraire. Pour éclaircir cette difficulté, il suffit de jeter un coup-d'œil sur la première édition des Essais (i58o). Les citations y sont très rares. La plupart de celles dont l'ouvrage est maintenant rempli, ont été par conséquent ajoutées, à mesure que l'auteur trouvait dans ses lectures quelques passages analogues à ses opinions.
(6) Les contradictions que présentent les Essais ne méritent pas de reproche; on peut le prouver par une observation très simple. Lorsqu'un écrivain compose, il voit en même temps les différentes parties de son ouvrage ; il veut que le commencement , le milieu , la fin , soient un tout formé d'idées qui s'enchaînent. Les Essais , livre original , unique , devaient être composés d'une autre manière. L'au-
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leur a pour but de se faire connaître au lecteur. 11 lui suffît que la sensation qu'il peint soit réellement celle qu'il éprouve à l'instant où il tient la plume. La bonne foi lui défend même d'effacer les idées jetées quelques années auparavant sur le papier. Montaigne ne corrigeait que son style. A peu près vingt ans s'écoulèrent tandis qu'il écrivait : le temps et la réflexion modifièrent plusieurs de ses opinions; par exemple, il ne voit pas la mort des mêmes yeux dans le premier et dans le dernier livre. Loin que je songe à blâmer ses contradictions , apparentes ou réelles , je trouve un nouveau degré d'intérêt dans l'ouvrage ({ui non-seulement peint Montaigne, mais encore le peint à différens âges.
(7) Notre philosophe était à Blois , pendant la tenue des fameux Etats: il voyait le prince de Navarre et le duc de Guise. M. de Thon, à. qui il prédit une partie des évènemens dont la France allait être témoin, donne à ce sujet des détails curieux. (Z?e vitâ sud. Lib. III.)
(8) Les pensées de Montaigne . sur les révolutions sont pleines de vérité. Il a des observations justes , et quelquefois très fines , sur la diplomatie. Il devança son siècle par ses vues sur la jurisprudence. Au 16" siècle, il énonça plusieurs opinions développées par Beccaria dans le dix-huitième.
(9) Avant de composer les Essais , seul ouvrage sur lequel repose sa gloire, Montaigne avait traduit la Théolome naturelle de Ravmon Sebond ou de Sebonde. L'auteur de ce livre veut prouver, par les seules lumières de la raison , tous les mystères du christianisme. Souvent les idées du théologien sont subtiles, obscures; et le style du philosophe n'était pas encore formé.
On a fait imprimer sous le titre de Voyages de Montaigne, des notes qu'il avait écrites ou dictées à la hâte, en parcourant la France, la Suisse, l'Allemagne et l'Italie. Ces notes informes, qu'il n'eut jamais dessein de rendre publiques, peuvent offrir quelque intérêt , en contribuant à prouver la bonne foi qui dicta les Essais. Les deux ouvrages nous peignent le même homme. On voit l'épicurien Montaigne promener sa nonchalante curiosité ; on le voit, pour goûter tous les plaisirs qu'un pays peut offrir, en adopter les usages, se nourrir, se coucher, se vêtir à la manière des étrangers qu'il visite. Son enthousiasme pour les grandes ombres romaines s'exalte à la vue des monumens antiques. En Italie, ainsi qu'en Gascogne , les médecins sont en butte à ses traits. Quelques lignes, pleines de sentiment, expriment les regrets que lui cause la mort de son ami; on croirait sa perte récente, dix-huit ans n'avaient pu fermer sa blessure.
Montaigne a mis des dédicaces en tête de plu-
WOTES. a^Q
sieurs opuscules de La Boëtie: il y on a mii; ù M. de Mesmes, dans laquelle on entrevoit déjà sa douce philosophie. INIais un morceau plus remarqiiahlo c'est la lettre qu'il écrivit à son père, après avoir été témoin des derniers momens de La Boëtie: cette lettre touchante est un monument de pieuse amifeié.
(To)On affecte trop de regretter les expressions ([ue nous avons perdues. Celles qui peignaient à l'esprit, qui flattaient l'oreille, et qui n'ont pas été remplacées, sont moins nombreuses qu'on ne veut nous le persuader. Aussi long-temps qu'une langue est vivante, l'usage lui fait perdre des mots, ainsi qu'il lui en fait adopter. Les contemporains de jMontaigne formaient déjà des plaintes semblables aux nôtres. Dans les Dialogues du nouveau langage français italianizé^ imprimés en i583, un des interlocuteurs dit : ce Je vois bien à regret un grand « nombre de beaux mots que nous avons perdus, « les uns simples, les autres composés; n'étant au- « cunement rudes , ains ajans un son fort doux , « quant à la plus grand'part; et le pis est que d'i- « ceux il y en a qui nous sont fort nécessaires , « pource qu'à faute d'eux nous demeurons cours « quelquefois, aucuns n'ayans été mis en leur place.» (page i35).
(il) Nous reprochons à Montaigne d'avoir sur-
aSo NOTES.
chargé de citations son ouvrage ; écoutons-le : « J'ay « donné à l'opinion publique que ces paremens em- « pruntés m'accompagnent ; et si je m'en fusse « creu, à tout hazard, j'eusse parlé tout fin seul.... « Il ne faut que l'épistre liminaire d'un Allemand ce pour me farcir d'allégations. » ( Essais , Li v. III , Chap. II).
(12) Jusqu'au commencement de ce siècle, toutes les réimpressions des Essais ont été faites sur l'édition de iSgo, ou sur celle de i635, publiées l'une et l'autre par mademoiselle de Gournay. La seconde est la meilleure. Dans ces derniers temps , feu M. Naigeon annonça qu'un exemplaire corrigé de la main de Montaigne et déposé à la bibliothèque centrale de Bordeaux, offrait seul l'ouvrage tel que l'auteur avait eu dessein de le laisser au public. Cet exemplaire fut employé pour donner une édition stéréotype qui parut en 1 802 , et que beaucoup de personnes croient être la plus exacte. Elle me paraît inférieure à l'édition de i635, et même à celle de iSqd.
On sait que Montaigne laissa deux ou trois exemj>laires raturés. Sa famille s'est-elle trompée sur la manière de remplir ses intentions? Cela me semble difficile à croire, surtout en songeant que mademoiselle de Gournav a connu ces différens exemplaires, et qu'elle portait une vénération presque religieuse
à la mémoire de Montaigne. Il n'est pas impossible cependant qu'une erreur ait été commise. Pour décider la question , il faut examiner , sous le rapport littéraire, les éditions de i635 et de 1802. C'est aux hommes de lettres à comparer les phrases qui se trouvent différentes dans les deux éditions, et à juger quelle est la dernière version de l'auteur. Je ferai un petit nombre de rapprocliemcns.
Un peintre voulut représenter la douleur des personnages témoins du sacrifice dlphigénie ^ « selon « le degrez de Tiuterest que chacun apporloit à la « mort de cette belleyz7/e innocente. Ayant espuisé « les derniers efforts de son art , quand ce vint au « père de la vierge ^ il le peignit le visage couvert. » (Edition de i635, Liv. I, Cbap. II.)
« selon le degrez de l'interest que chacun
« apportoit à la mort de cette belle ^//e innocente. « Ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand « ce vint au père de la^//e, il le peignit le visage « couvert.» (Edition de 1802.)
Comment l'auteur eut-il voulu substituer au mot vierge celui àejille^ qui a moins d'élégance et qui produit une répétition qu'un écolier même éviterait? M. Naigeon aurait pu répondre qu'il existe un exemplaire des Essais sur Iccjuel ^Montaigne a effacé le mot vierge pour y substituer l'autre. JNIais un auteur occupé de la correction d'un ouvrage, fait quelquefois des changemens défectueux ; et s'il laisse
plusieurs exemplaires raturés, ou a besoin de savoir quel est celui qu'il préférait, ou de suppléer à son silence par une saine critique.
Montaigne termine une espèce de dialogue fort animé, par ces interrogations : ic Avez-vous sceu « composer vos mœurs ? vous avez bien plus faict « que celuy qui a composé des livres. Avez-vous « sceu prendre du repos ? vous avez plus faict que « celuy qui a pris des empires et des villes.» (Liv. III, Chap. XIII, édition de i635.) Dans l'édit de 1802, le dialogue se termine froidement par ces mots : « Composer vos mœurs est votre office, non pas (c composer des livres; et gaigner non pas des ba- « tailles et provinces, mais l'ordre et la tranquillité « de vostre conduicte». Jamais un écrivain, si ce n'est pas une erreur qu'il reconnaît bientôt , ne fait disparaître ainsi une figure vive de la fin d'un morceau qui doit être animé.
Je pourrais faire un grand nombre de rapprochemens semblables aux précédens^ mais je crains de prolonger celte note.
M. Naigeon , en indiquant les changemens que renferme son édition , prend celle de 1 690 pour point de comparaison. Il donne ainsi , comme de véritables découvertes , plusieurs corrections qui se trouvaient déjà dans la dernière édition de mademoiselle de Gournay. Par exemple , il met à la préface de Montaigne plusieurs notes pour indiquer des
mots (|iii ne sont pas les mêmes dans Tédilion de ] 595 ; mais, à Tcxceptlon d'un seul mot, la préface qu'il a fait imprimer est conforme à celle de i635.
Si M. Naigeon eût pris pour point de comparaison l'édition de i635, la sienne aurait encore le grand inconvénient d'obliger le lecteur à consulter les notes pour avoir le texte pur; mais du moins le livre renfermerait exactement les Essais. 11 n'en est pas ainsi , puisque les variantes ne sont tirées que de Tédition de iSgS, et qu'il en existe une meilleure. Je me bornerai à citer l'exemple suivant. jNIontaigne (^éditions de i SqS et de 1802) termine ainsi sa description de la prise de Thèbes. « Nul ne fut vcu si « abbattii de bleceures qui n'esseyast en son dernier « soupir de se venger encores; et à tout les armes du « désespoir, consoler sa mort en la mort de quel- « que ennemy. Si ne trouva l'affliction de leur vertu « aucune pitié, et ne suffit la longueur d'un jour à « assouvir sa vengeance : dura ce carnage jusques à « la dernière goutte de sang qui se trouva espan- <( dable, et ne s'arrêta qu'aux personnes désarmées, « vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente « mille esclaves. )i (Liv. I, Chap. I.)
On voit, par l'édition de i635, que Montaigne a voulu rendre ce morceau encore plus animé, plus rapide. Il a effacé les mots qu'on vient de lire en lettres italiques. Ces différences ne sont pas fort importantes; mais c'est souvent par de légers
détails qu'une édition est plus correcte qu'une autre.
Lorsqu'on réimprimera les Essais, il faudra suivre l'édition de i635. Celle de 1802 pourra fournir quelques variantes, et sera encore utile sous un autre rapport. La ponctuation rend obscurs plusieurs passages de Montaigne. M. François- Ambroise Didot l'aîné , a donné beaucoup de soins à l'édition stéréotype , et je crois qu'elle mérite d'être consultée pour la ponctuation.