DE MONTAIGNE
que jour nos expressions s'affaiblissent , s'usent par l'habitude de les lire et de les employer; nous ne pouvons rajeunir la langue ; et Montaigne, maître d'un idiome encore neuf, l'enrichissait par ses conquêtes. Plus de créations, ni d'indépendance! le langage donnait des ailes à la pensée; surchargée par lui maintenant, elle l'entraîne avec effort.
N'accusons pas légèrement de faiblesse et de stérilité la langue de nos chefs-d'œuvre ( io).Celle de nos pères, en s'épurant, a perdu quelques avantages; et je crois qu'on pouvait acheter, par moins de sacrifices, ses beautés nouvelles. Mais quelle est la première qualité du langage? Le nôtre , pour obtenir la clarté qu'il offre aujourd'hui , dut adopter une construction plus directe et des formes moins elliptiques. En rejetant des tours pittoresques et négligés, le français reçut encore la noblesse et l'élégance; qualités si précieuses qu'elles distinguent la plupart des écrits dont les^ peuples civilisés s'honorent. Voilà nos avantages et nos conquêtes. Ah! sans doute il est des tons faciles à Montaigne, presque
impossibles à retrouver dans notre langue épurée. Toutefois, en est-il que n'aient obtenus d'elle Pascal, Fénélon, Bossuet et Jean- Jacques? La langue qu'ils parlèrent est celle. qu'entendra la postérité; laissons discuter ses défauts, approprions-nous ses beautés. Sans prétendre qu'on ne puisse l'enrichir encore, repoussons ces novateurs imprudens qui la dégi^adent, la profanent; et croient avoir l'esprit hardi, parce qu'ils ont l'esprit faux. Ils dédaignent les leçons des grands écrivains des deux siècles derniers; recuserontils aussi l'opinion de Montaigne? C'est lui qui va leur enseigner à discerner la liberté de la licence, c'est lui qui va leiu- faire entendre les principes de la raison et du goût. Le maniement des beauxesprits^ dit-il, donne prix à la langue ^ non pas
l'innovant Ils nj apportent point de Tiiots,
mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage; lui apprennent des tours inaccoutumés, maisprudemment et ingénieusement : et combien peu cela soit donné à tous , il se void par tant d'escrivains françois de ce siècle. Ils sont assez hardis et des-
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daigneua' pour ne suivre la route commune ,• iiviis faute d'invenlion et de discrétion les perd. Il ne s'y voit quune misérable affectation d'est range té. des déguisements froids et absurdes^ qui au lieu d'eslever abattent la matière.
Sous quelque rapport qu'on observe Montaigne, on reconnaît qu'il était né poui- faire jaillir la lumière du milieu des ténèbres. Dans un temps qui touchait à celui de la barbarie du langage», il créa le style qui peignit ses pensées; et, quelquefois, il devança les préceptes du goût(ii). Tandis que ses contemporains se livraient aux subtilités pédantesques de l'argumentation scolastique , il donna de l'enjoùment à la raison, des grâces à la sagesse. A l'époque du plus violent fanatisme , il fit entendre la voix de la tolérance. Enfin , il sut ce que la plupart des hommes ignorent dans tous les siècles, il sut vivre ; et sa philosophie tempérante au sein des voluptés , soutint l'épreuve de la douleur et des revers.
O Montaigne! pardonne si je n'ai su mieux louer ton caractère que j'admire, et tes discours
que, tant de fois, je t'ai fait répéter. Tu ne m'enseignas point à me parer d'une pompe élégante. Je ne songeais qu'à te peindre avec fidélité; et je présente mon esquisse à des juges qui t'aiment , persuadé que dans le portrait d'un ami, on veut la ressemblance, plus qu'on ne cherche l'habileté du pinceau. Conduit par le zèle, je suis venu m'acquitter d'un tribut qui m'est cher ; et je retourne à nos entretiens. Je vois la retraite où tu m'attends, où tes discours me paraîtront nouveaux, où nous deviserons sur la sagesse et la folie. Que d'autres louent tes principes avec plus d'éloquence, moi j'aspire à les mettre en pratique. Redis-moi tous les charmes de l'insouciance et de la liberté, endors pour moi les vains désirs; que j'apprenne de toi le secret de former la douce alliance de la modération et du plaisir! Guide-moi, philosophe aimable! Heureux celui de tes disciples qui, satisfait de son indépendance, cultive en paix tes leçons, et pourra dire un jour comme toi : Sij'ai'ois à revivre^ je revivrais ainsi que j' ai vesciil (12)