APPLICATION DU MEME PRINCIPE A LA POESIE
La poésie peut n'avoir d'autre objet que de plaire; elle vit d'harmonie et d'images, ses brillantes richesses suffisent pour captiver l'esprit. 11 vaut mieux la laisser, dans son indépendance , offrir à l'imagination d'ingénieuses chimères , que de vouloir la rendre pédantesquement instructive. Elle existe dans les pages riantes que trace un aimable délire; elle meurt, dès qu'on l'asservit aux lois didactiques d'une froide philosophie.
Les prosateurs eux-mêmes ont senti le besoin d'animer leurs écrits. Une seule observation prouverait à quel point ces hommes , dont le but fut de nous éclairer, desiraient de nous plaire. Fénélon , Bossuet , Rousseau , Montesquieu ,
Buffoii, se distinguent dans leurs styles, par des qualités différentes : il en est une que tous ont possédée ; tous ont voulu répandre sur les pensées plus d'éclat , plus de force ou de grâce , en donnant aux paroles une heureuse harmonie.
Dédaignons le versificateur qui veut nous rendre attentifs à d'arides leçons. Mais quel avantage pour le poète, quand son sujet l'appelle à révéler toute la dignité de son art, et concourt à nous faire sentir l'impression du beau! Horace, privé de sa philosophie, ne serait plus le poète aimé de la vieillesse, ainsi que du jeune âge; ôtons-lui sa sagesse, de quel attrait nous aurons dépouillé son talent! Supposons Virgile choisissant, pour sujets d'églogues, des scènes intéressantes ; ses vers magiques nous paraîtront s'embellir encore.
La gaîté d'une intrigue ne suffit point à l'auteur comique , et ses grandes conceptions doivent offrir quelque chose de sérieux. Turcaret, considéré superficiellement, est une pièce bouffonne. Ne l'admire-t-on pas davantage , lorsqu'on y voit
les hommes qui trafiquaient des misères publiques, exposés au théâtre sous le fouet sanglant du ridicule ? Dans aucun ouvrage , si l'on excepte Tartuffe^ le poète comique ne se montra plus hardiment le vengeur de la morale et de la société. \jQ Légataire est peut-être le chef-d'œuvre de la gaîté française ; cependant ne laisse-t-il rien à désirer ? Après avoir ri de tant de scènes et d'idées plaisantes, on sent combien Regnard eût ajouté d'importance à cette comédie, s'il avait eu pour but de montrer le célibataire expiant un long égoïsme , au milieu de valets insolens et de collatéraux avides. *
Dans l'Attique , où la liberté fécondait tous les arts, la tragédie n'excitait pas seulement la terreur et la pitié, elle inspirait aussi l'amour de la patrie. Appelés aux plus hautes destinées, les poètes créaient la religion et l'histoire pour un peuple amoureux des beaux-arts.La poésie brillait alors de
* Beaumarchais a dit qu'il ne manque a cette pièce que d'être intitulée le Vieux Célibataire. Telle qu'elle est composée , ce titre me semblerait peu lui convenir.
DANS LES ARTS. /|4f>
tout son éclat: elle n'est plus la sœur de la législ ation ; sa lyre, ses muses, ses autels n'existent que dans nos souvenirs ; mais c'est le choix des sujets qui peut réveiller encore des étincelles du feu poétique.
Nous avons vu paraître des multitudes de volumes écrits en vers. Le mécanisme de la versification est maintenant connu par des jeunes gens qui n'ont fait aucune autre étude. Il est plus que jamais nécessaire que le sujet d'un poème intéresse vivement , que la fable soit disposée d'une manière dramatique ; et que ces avantages , secondant le génie du poète, viennent aider ses vers harmonieux à charmer les esprits.
Pour décider de la prééminence d'un art sur un autre , le public examine , compare les plaisirs qu'il leur doit; ses plaisirs seuls règlent ses jugemens. Les rangs accordés aux différens arts, en jugeant ainsi, se trouvent fixés comme ils le seraient si l'on eût observé le degré de puissance que chacun d'eux a pour communiquer des sentimens et des pensées. Au premier rang s'élève la poésie : c'est elle qui parle avec le plus de clarté à l'esprit, au cœur, à l'imagination; c'est elle
qui répandit l'amour des lois , et qui peut encore nous donner les plus douces leçons. La musique , la peinture , la sculpture , s'environnent d'une gloire moins imposante; elles n'ont pas la même fécondité de pensées, et ne sauraient exercer une aussi vaste influence. On place généralement l'architecture après les arts que je viens de nommer : elle n'a guère d'autre moyen , pour inspirer des idées, que de rendre l'extérieur de ses édifices analogues à leur destination , par la richesse, ou l'élégance ou la sévérité de ses dessins. Enfin la danse me paraît être au-dessous des beaux-arts, comme la poésie est au-dessus d'eux. Cependant cet art frivole, en s'alliant à la pantomime, réveille des idées, excite des émotions ; et c'est alors surtout qu'il obtient nos applaudissemens. *
* Qu'un jeune danseur qui s'exerce à former des pas on mesure, croie qu'il apprend un des beaux-arts, j'excuse son ignorance et sa vanité ; mais ce n'est point la danse proprement dite, c'est la danse imitative, la pantomime , que les anciens comptèrent parmi les beaux-arts. Plutarque l'appelle une poésie muette , et nomme la poésie une danse parlante.
Je ne puis néanmoins me résoudre à donner une grande importance à cet art qui nous amuse , nous intéresse un instant , et dont il ne reste rien. Jamais les Grecs , si justes appréciateurs de tout ce qui peut flatter les sens et l'imagination , ne donnèrent une place à la pantomime , dans leurs belles représentations dramatiques. L'espèce de fureur que les Romains ont eue pour ce genre de spectacles prouve bien moins son importance que la corruption de leur goût. Pylade et Bathyle portèrent à un haut degré l'art du geste ; mais bientôt les émules de ces acteurs ne se distinguèrent que par l'obscénité de leurs méprisables jeux. Quelques-uns
de nos ballets pantomimes réunissent , je crois , ce que la danse peut offrir de plus agréable et de plus séduisant ; il est , cependant, impossible d'élever au rang des auteurs un maître de ballets.
Si je croyais que la pantomime dût nous occuper davantage , il me serait facile d'appliquer à ce genre de compositions mes principes sur le beau. Je renvoie aux Lettres de Noverre sur les Arts imitateurs. On y verra que l'auteur demande la simplicité dans un ballet, qu'il veut qu'on imite la nature , et qu'il cherche les moyens non d'éblouir les yeux, mais d'émouvoir le cœur.