APPLICATIONS DU MEME PRINCIPE A LA MUSIQUE
L'agrément des sons est, dans la mnsiqiie, ce que la beauté des formes est dans les arts du dessin. Si j'adopte l'opinion de Lessing, je dois supposer que le chant n'a pour but que de flatter l'oreille. Sans doute les plaisirs qu'il nous cause' naissent essentiellement du charme des sons. Le compositeur, en se bornant à déclamer d'une manière juste, nous donnerait un ouvrage insipide; tandis que , s'il néglige de suivre les pensées du poète, sa mélodie peut encore nous ravir. Ces principes sont vrais ; n'en tirons pas de fausses conséquences.
De même que le peintre peut apprendre de Lessing combien il est essentiel de plaire à la vue par la beauté des formes , le compositeur ,
en écoutant cet ingénieux critique , doit sentir qu'il faut enivrer Toreilie par ia magie des sons, par cette mélodie , dont il semble qu'une intelligence céleste pouvait seule révéler le secret. Mais la musique veut aussi nous inspirer des sentimens, des idées; elle nous captive surtout lorsqu'elle embellit nos théâtres; et c'est en devenant expressive qu'elle approche de la perfection.
L'infériorité de la musique instrumentale , comparée à la musique dramatique, résulte de ce que la première ne s'adresse pas aussi directement que la seconde à notre âme. Des symphonies flattent le sens de l'ouïe, et ce n'est pas assez pour nous intéresser long-temps. L'âme suit d'abord avec plaisir des sons qu'elle juge agréables ; mais , recevant trop peu d'idées , bientôt elle devient inactive et cède à l'ennui. *
Si l'on veut citer quelques effets puissans de
* Je demandais un jour au spirituel Daleyrac s'il irait à un concert qui promettait d'être brillant. Je vous avouerai , me répondit-il , que je ne suis pas assez musicien pour m'ainuser beaucoup à un concert.
la musique instrumentale, il faut se rappeler des morceaux où le sujet soit nettement déterminé. Dans une cérémonie funèbre, la marche de Gossec nous fait ressentir une impression profonde. Nous entendons nos propres regrets exprimés par le compositeur : le vague de ses accens ajoute au trouble de notre âme; et tout ce qu'il existe en nous d'idées tristes et de sentimens douloureux, est réveillé par les sons d'une harmonie lugubre.
La musique instrumentale, lorsqu'il y règne de l'inspiration, semble quelquefois annoncer le dessein d'exprimer des pensées. Elle est empreinte d'un caractère de gaité ou de mélancolie, de force ou de mollesse dont l'auditeur éprouve l'influence. Cependant l'attention se lasse , parce qu'on entend un langage trop vague, si j'ose employer ici le mot langage. Pour trouver agréable un concert, c'est peu que les morceaux aient du mérite ; il faut que ces morceaux soient variés ; et surtout, il faut que le concert soit court.
L'opinion de Lessing , en nous privant des compositions expressives , nous en laisserait qui
plairaient à Toreille, et feraient naître la rêverie. Il existe une opinion plus dangereuse. Pour produire la mélodie, il faut de linspiration et du goût, il faut une organisation d'une sensibilité exquise, et des études faiblement indiquées dans les leçons et les livres. Quels succès enoro^ueilliront la médiocrité, si jamais on nous persuade que la science est préférable au génie ! J"ai vu des novateurs, pleins d'espérance, s'efforcer de bannir le chant de la scène lyrique, et d'v fiiire admirer un bruit qui résulte de savans et pénibles calculs. *
Il est nécessaire d'offrir une musique plus compliquée , des accompagnemens plus savans qu'autrefois. La vieillesse nous rend difficiles ,
* Ces calculs , il est vrai . fatiguent beaucoup moins Tauteur que l'auditeur. Celui qui veut rendre sa musique expressive a besoin d'effervescence ; son imagination s'anime, son cœur palpite ; c"est sa vie qu'il donne à ses ouvrages . mais pour la musique savante, on est toujours prêt, toujours calme; et l'on pourrait en écrire autant que le permettent les forces physiques.
et l'on ne saurait nous blâmer de vouloir que les compositeurs cherchent à s'élever sans cesse vers la perfection. Le problême qu'ils doivent résoudre est de laisser à la mélodie toute sa pureté, et d'y joindre une harmonie plus riche que celle dont se contentaient des artistes immortalisés par leurs chants, où régnent la vérité, la fraîcheur et la grâce. *
Au lieu de suivre ces idées, et de chercher par l'étude à rendre plus puissans les effets de l'inspiration , quelques musiciens étalent une science fastidieuse pour les gens de goût , non moins qu'obscure pour le vulgaire. Des mathématiciens célèbres ont fait de si hautes recherches que leurs ouvrages, dit-on , ne peuvent être compris que par un très petit nombre de lecteurs en Europe. Il semble qu'on s'efforce de donner à la musique cette étrange perfection. Quand il s'agit des progrès d'une science abstraite, le pu-
* Remarquons aussi que l'orchestre s'est perfectionné, et qu'il offre de nouvelles ressources qu'on doit employer pour ajouter à nos plaisirs.
DANS LKS ARTS. ^Sy
blic les suppose réels, sur la foi des adeptes; bien qu'il fût plus certain encore de ces progrès, s'il en appercevait des résultats utiles. Mais je parle d'un art aimable, qui doit plaire à tous les hommes bien organisés. Profonds artistes , si vous dédaignez le suffrage de ces mêmes auditeurs que les maîtres d'Italie et de France ont charmé tant de fois , réunissez des notes par de savans calculs, et faites exécuter pour vous seuls vos chefs - d'oeuvre ; mais n'envahissez pas les théâtres destinés aux plaisirs du public; abandonnez- le à son ignorance, et souffrez qu'il s'amuse.
Les opéra sans verve , fruits arides de la science et du travail , ont leurs partisans qui s'extasient aussitôt qu'ils y trouvent des difficultés vaincues. J'en connais de plus grandes à surmonter. Ce qu'on produit rarement en musique, ce sont les chants expressifs et flatteurs; ils exigent du génie et d'heureuses études. Que d'efforts s'épargne l'élève qui veut seulement parvenir à se montrer savant ! 11 atteindra son but ; pourvu qu'il ne soit ni distrait par la sensibilité , ni gène
par le goût, et que l'obstination soit sa qualité dominante.
Entre ce musicien et le véritable artiste, il existera la différence qu'on remarque entre le versificateur et le poète. Avec peu de talent et beaucoup de patience , on écrit des vers corrects; les vers qui ne s'imitent point sont ceux où le sentiment reçoit un nouveau feu de l'harmonie et des images. Si, pour composer un morceau descriptif, il est nécessaire d'employer des soins laborieux, d'autres difficultés encore s'opposent à ce que nous entendions souvent des vers où les richesses poétiques s'allient au sentiment : il faut que la nature crée un poète, et que les muses elles-mêmes l'instruisent dans son art.
Formons-nous une théorie juste sur le mérite de la difficulté vaincue. Des obstacles sans nombre hérissent la carrière que s'ouvre le génie , il s'irrite et les dompte ; il donne à ses productions un éclat vif et pur , et désirant que rien n'altère le plaisir qu'il fait naître , il dissimule ses efforts, il voudrait en effacer les plus légères traces. Mais lut-
DANS LES AIITS. /\'5()
ter contre un obstacle sans quon puisse, en le surmontant, causer de plaisir réel, le vaincre afin de nous montrer qu'on l'a vaincu, c'est oublier le but des arts, c'est tomber dans la puérilité, c'est faire de ses forces un emploi ridicule. Quand nous obligeons l'auteur tragique à versifier ses drames, nous lui demandons un travail difficile sans doute; n'importe, son harmonieux langage enchantera l'oreille et l'esprit. Mais combiner des vers en sonnet, en rondeau, rimer des acrostiches , voilà des difficultés niaisement vaincues pour elles-mêmes ; et celles que se propose le compositeur n'ont souvent rien qui soit plus digne d'intérêt. L'impuissance conduit à ces insignifians travaux qu'on veut nous faire applaudir. Trop faibles pour triompher des obstacles imposans que présentent les arts, de petits esprits savent en trouver d'autres , contre lesquels ils s'exercent hardiment , certains qu'ils sont de les avoir choisis à leur portée.
Exigeons, d'abord, que les résultats de la difficulté surmontée nous plaisent; nous pourrons ensuite la considérer en elle-même, et
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l'admirer. Après avoir joui des vives émotions qu'inspire un poème, il est satisfaisant d'examiner jusque dans les détails de cet ouvrage, combien il a fallu de talent , d'études et de soins pour approcher ainsi de la perfection. Mais, répétonsle encore , la difficulté vaincue sans résultat est indigne des poètes et des artistes; il faut la laisser aux charlatans , aux bateleurs , à tous ces hommes qui , par leur vaine adresse , amusent quelques instans les yeux, et ne disent rien à l'esprit.
Je distinguerais, au théâtre, trois genres de musique. Il en est une peu expressive, enchanteresse par mélodie ; nous verrons qu'elle agit sur l'âme , et que des barbares seuls pourraient la dédaigner. Une autre est expressive et mélodieuse : celle-ci réunit les plus précieux avantages ; et sans elle , il faudrait renoncer aux effets puissans des compositions dramatiques. Enfin, la dernière n'exprime aucun sentiment, n'est point agréable à l'oreille , et son mérite se réduit à des difficultés connues des artistes. Lorsque je subis l'ennui de l'entendre, je me souviens toujours de cette anecdote. Un amateur de musique
écoutait, avec impatience , un joueur d'instrument qui suait en agitant son archet. Monsieur,\ui dit-on , sa^ez-vous que ce qu il fait est très difficile? Très difficile., répondit l'amateur, et je voudrais bien que cela fût impossible!
Ah! pourquoi dégrader les beaux-arts? Quels profanes les réduisent à s'occuper de froids calculs PEnfans des muses, et dignes de leur céleste origine, ils doivent charmer les sens, intéresser l'âme; et toujours l'expérience atteste que les plus délicieuses émotions naissent d'une impression morale. Lorsqu'on entend la scène d'OEdipe et d'Antigone, ou le trio de Félix., ou l'air du père dans Stratonice, ou le chœur des Deux Journées: Oh l céleste Providencel on goûte un charme attendrissant qui pénètre l'âme et l'élève. C'est plus que de l'admiration, c'est de la reconnaissance qu'on éprouve pour l'art enchanteur qui fait naître des sentimens si purs et des plaisirs si vifs.