DE LA TRANQUILLITE D AME
Par le mot tranquillité, je désigne cet état où l'âme, exempte de nos faiblesses, goûte le calme heuteux qu'elle doit à son élévation. Inaccessible aux orages , elle reçoit encore les émotions qui naissent des plaisirs purs , et cède aux mouvemens généreux qu'inspirent les vertus. La tranquillité n'est l'indifférence qu'aux yeux du vulgaire. Un sentiment doux et flatteur de l'existence l'accompagne; on peut, avec une juste fierté, penser aux causes qui la produisent; sans raisonner, on en jouit, on la respire, elle est la volupté du sage.
Une conscience pure est la source de ce calme
enchanteur. En vain essaj erait-on de voiler ses fautes, ou de n'entendre que des discours adulateurs. Il faut pouvoir se dire : J'ai cherché quelquefois l'occasion d'être utile, j'ai toujours accueilli ceux qui sont venus me l'offrir.
Une condition également nécessaire Lecteurs frivoles, enthousiastes de maximes brillantes , vous avez pu jusqu'ici ne me traiter que de rêveur ; mais quels noms allez - vous me donner? Cette condition est de fermer son âme à l'ambition.
N'attendez pas que je répète les vérités tant de fois énoncées sur les vices qu'elle traîne à sa suite, sur les détours honteux et les actions basses par lesquelles elle invite à s'élever. Pourquoi déclamerais-je contre l'ambition? il est des idées si simples à présenter!
Consacrer au plaisir autant de jours qu'il est possible , perdre le moins d'instans qu'on le peut en désirs inquiets, ce sont les élémens d'une douce philosophie. Brille, captive la fortune , répétez-vous sans cesse à votre élève. Eh ! si le malheureux vous écoute , il consume sa
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vie dans les désirs. 3e dis au mien : Jouis sans retard. Mais alors, s'écrie-t-on , vous voulez qu'il végète, et ne puisse franchir les bornes d'un cercle étroit. Je veux y réunir pour lui presque tous les plaisirs des sens , ceux du cœur, de l'esprit et de l'imagination : hors de là , je n'aperçois guère que les plaisirs de la vanité.
J'admets qu'ils sont vifs, enivrans; mais, forcé de choisir entre des biens qui s'excluent, j'examine quels soins il en coûte pour les obtenir, et quels charmes ils donnent à la vie. Si je cède à l'ambition, je dois fuir ma retraite, renoncer aux plaisirs qu'une famille, des amis, de libres occupations y renouvellent chaque joui- : plus de douces rêveries , je ne vivrai plus avec moi ; je laisse, avec l'obscurité, le repos et l'indépendance.
Quel sort m'est réservé, si je n'obtiens jamais ces honneurs dont l'éclat m'a troublé? Grâce à mon active persévérance, je les possède enfin! Combien de jours en jouirai-je? Ils ne me seront point enlevés : combien de fois , as-
siégé d'alarmes, gémirai -je au souvenir d'un imprudent échange?
Connaissez les jours vraiment heureux pour €elui que l'ambition agite. Ce sont les jours où, formant ses projets, aplanissant en imagination les obstacles^ il embellit de ses rêves la carrière qu'il se dispose à parcourir. Trop souvent les biens que l'ambition fait briller à nos yeux ressemblent à ces peintures qui, vues de loin, représentent des scènes enchanteresses, et n'offrent que des traits hideux à celui qui les touche.
Je sais éviter l'exagération: les moralistes nous hompent lorsque , peignant les vertus et les vices, ils placent d'un coté le bonheur sans mélange et de l'autre le malheur absolu. Au centre même des inquiétudes, malgré ses désirs, ses regrets , l'ambitieux goûte encore des instans de plaisir et d'ivresse. Lecteur, c'est le bonheur que nous cherchons. Si l'on ne veut que s'étourdir, les conseils deviennent inutiles; si l'on ne cherche que des plaisirs, ils varient à l'infini, pénètrent dans toutes les situations , s'approprient à tous les caractères. Cet hypocrite, cet
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envieux, cet avare, n'ont-ils que des tourmens? Observons le misanthrope qui répète sans cesse que, dans ce monde peuplé d'êtres pervers, l'existence est im poids odieux. Cet homme a des plaisirs. Chaque invective qu'il lance est un éloge qu'il se donne; en nous rabaissant, il s'élève à ses yeux, et s'applaudit de retrouver en soi les qualités qui nous manquent. Rencontre-t-il un partisan de ses principes? Qu'il est doux pour deux misanthropes de se communiquer leurs découvertes, et de faire assaut de sarcasmes contre le genre humain! Trouvet-il un antagoniste? Exercer la contrariété est un plaisir qui le charme ; et, comme il a la voix haute, que d'ailleurs, en parlant des sottises des hommes, on ne manque ni de faits, ni d'argumens, il sort tout fier d'une lutte qu'il était ravi d'engager.
Non-seulement l'ambitieux a des plaisirs qui souvent éblouissent; peut-être en a-t-il d'inconnus , que l'on découvrirait en l'observant profondément. L'ardent désir du succès nous fait trouver des charmes dans les efforts que
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nous tentons pour réussir; et les actions viles, ridicules ou révoltantes d'un ambitieux, sont des moyens essentiels pour atteindre son but. Il est possible qu'une bassesse extraordinaire cause à celui qui la fait une sorte d'orgueil, par cela même qu'elle est extraordinaire. Enfin , il est trop vrai que le plaisir peut se mêler aux caprices les plus bizarres, aux vices les plus bonteux, aux crimes les plus atroces.
J'abandonne presque tous les avantages qu'on peut avoir en parlant contre l'ambition. Il faudrait peindre ses longues inquiétudes , ses inévitables tourmens; et nous les verrions centuplés si celui qu'elle entraîne conserve encore quelque élévation d'âme. La vie est douce parmi les hommes dont les idées sont justes, le cœur droit, les mœurs franches; au milieu d'eux, on est environné d'une atmosphère où l'on respire librement. Pour obéir à l'ambition, condamnezvous à vivre entouré d'intrigans avides, inquiets, faux, vindicatifs, et presque tous, unissant l'insolence à la bassesse.
De pitoyables erreurs font envier l'autorité !
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Les hommes puissans sont bien heureux, dit le. vuliraire ; tous leurs désirs se réalisent! Une épitaphe sublime est celle du comte de ïessin*. Il parcourut la carrière de la fortune , du pouvoir ; et près de mourir, il ordonna de graver sur sa tombe ces mots : Tandem feux !
On ne sort point de la société des grands tel qu'on y est entré ; on \ devient ou plus pervers ou meilleur. Dans l'âge de l'inexpérience où l'on effleure la superficie des objets , on se laisse aisément éblouir à cette brillante école. Il n'en est pas de plus utile pour l'homme d'un caractère ferme et d'un esprit exercé. C'est là que se confirment tous ses principes; c'est là qu'il observe, tantôt avec effroi, tantôt avec dégoût, les tristes résultats des passions séduisantes; c'est là qu'il voit des hommes , dont tous les vœux paraissent accomplis , envier la paix d'une fortune obscure. Vains discours objectera-t-on, aucun d'eux ne consentirait à descendre de son rang. Je le croi? ; et c'est un malheur de plus
* Ministre suédois.
que de ne pouvoir exister en repos, quand on a vécu long-temps sur une scène agitée.
Pauvres humains ! nous attachons des idées de grandeur à l'ambition , et nous ne vojons pas qu'elle naît de la faiblesse. S'affranchir des erreurs communes , se créer de sages principes , et faire plus, oser les suivre, voilà ce qui prouve de la force. Mais avoir besoin d'éblouir le vulgaire, devancer en rampant d'autres hommes, et leur disputer des hochets, cela supposerait une grande âme ! 11 y a souvent de la folie dans nos raisonnemens, et de la niaiserie dans notre enthousiasme.
On accuse les philosophes d'avoir peint les grandeurs sous un aspect défavorable, pour se consoler de ne pas en jouir. C'est oublier leur histoire : tous ont vu de près la puissance; la plupart d'entre eux Font exercée, et lui ont du l'infortune. Aristote instruisit le fils de Philippe, et Platon visita la cour des rois. Cicéron obtint le titre de père de la patrie; et le peuple qu'il avait tant de fois défendu par son éloquence , vit sa tète sanglante jetée sur la tribune aux
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harangues. Sénèque mourut par l'ordre de Néron , que ses soins avaient d'abord rendu l'espérance et l'amour des Romains. Boëce , trois fois revêtu de la pourpre consulaire, fut en cheveux blancs traîné dans les cachots; il écrivit les consolations qu'inspire la philosophie ,* et déposa son livre au pied de l'échafaud. Marc- Aurèle honora le trône du monde par les vertus modestes, qui semblent ne rester pures que dans l'obscurité. Disciple de ces grands hommes , vertueux Fénélon , vous fûtes élevé à de hautes dignités : elles causèrent les amertumes de votre vie; et, comme les anciens, vous dûtes à la sagesse vos jours heureux et votre gloire !
La certitude d'être utile, certitude qu'on n'a presque jamais , peut déterminer un homme sensé à sortir de son obscurité. Mais si les émolumens d'un emploi fastueux nous séduisent, évaluons notre repos, évaluons notre indépendance; et n'échangeons pas des trésors contre une somme légère.
Il était sage ce Persan qui, sollicité par ses amis de quitter sa retraite pour accepter des
honneurs et des richesses, leur répondit : « I.ors- « que j'étais enfant, mon père me fit cadeau «( d'un sequin. Je vis devant la maison , sur la « boutique d'un petit marchand, une feuille « de clinquant très brillante ; et pour l'avoir, " je donnai mon sequin. C'est un marché de <( même genre que vous me proposez aujour- « d'hui ; je ne suis plus un enfant, et je ne « donnerai plus de l'or pour du clinquant, w
Nous sommes libres de fuir toute action coupable, et de voir en pitié les chimères de l'ambition. Mais il est ime autre cause de faiblesse et de trouble à laquelle nous ne pouvons aussi facilement nous soustraire. Dans le malheur, peut-on garder la tranquillité d'âme?
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