CHAPITRE XX
RÉSUMli. OBSERVATIONS SUR QUELQUES MOYENS DE PRODUIRE LE BEAU.
L'effet général des belles productions est d'élever notre âme : j'ai cherché quelles qualités appartiennent à tous les ouvrages qui font naître cette vive impression; et j'ai reconnu que la grandeur, le vrai, la simplicité , la variété et l'originalité constituent essentiellement le beau dans les arts. J'ai voulu prouver ensuite que les idées morales donnent seules à la beauté son charme le plus pur. J'ai dit que l'artiste , s'il néglige de leur emprunter des moyens de succès, doit du moins rejeter les sujets qui s'opposent aux émotions nobles que le talent d'exécution veut produire. Supposant un ouvrage créé d'après ces principes, j'ai parcouru quelques-unes des causes qui peu-
vent ajouter à son éclat. Enfin, examinant les principales nuances du beau, nous venons d'élever nos regards vers le sublime, et de jeter un coup-d'œil sur le joli.
Heureux sujet d'entretiens, d'études et de rêveries , le beau est après le bon ce qu'il existe de plus digne d'amour. L'homme que les arts enchantent, qui jouit des chefs-d'œuvre, sans se livrer à l'ambition de les imiter, n'éprouve que des émotions douces; chaque jour des voluptés paisibles renaissent pour charmer le cours de sa vie. Mais quel contraste entre son existence et celle des êtres extraordinaires dont les pensées ont traversé les siècles pour accroître nos lumières ou multiplier nos plaisirs! Chantres d'Ilion et de Jérusalem ! et vous dont la sagesse dictait les nobles discours, Socrate! Cicéron! et vous qui faisiez dans les sciences de paisibles conquêtes. Descartes ! Galilée ! nos expiations peuvent-elles absoudre vos contemporains? Des statues décorent nos édifices , et quelquefois les hommes dont elles offrent l'image ont manqué d'asile! On croirait que la nature a voulu rendre le génie plus
angustceii l'alliant au malheur; comme le temjDs, vn mutilant les monumens, leur imprime un plus grand caractère.
Subir le mépris ou l'envie, tel sera le sort de, celui qu'entraîne l'espoir de la célébrité. Je reconnais la sagesse d'un père, lorsqu'il veut éloigner son fils d'une carrière où, peut-être, le dédain public le mettrait au dessous des oisifs, où, peut-être , l'attend une gloire payée du bonheur de la vie.
Mais, un jeune homme est-il invinciblement dominé par l'espoir d'obtenir à son tour cette admiration qu'il porte avec ivresse à ses maîtres? Pour premier moyen de succès qu'il se livre sans réserve à son art, et s'abandonne à sa destinée. Les biens dont la foule est avide, les honneurs qui seront inconnus de la postérité, n'offrent plus rien qui soit digne d'arrêter sa pensée. Il aspire à s'immortaliser dans les arts ; la haute ambition dont il est possédé, doit absorber en lui toutes les ambitions vulgaires.
Une seule passion peut encore pénétrer dans une âme que remplit l'ardeur de la gloire. La
vie de l'artiste est une vie d'illusions et de rêveries; l'amour peut encore embellir ses songes, et parer de grâces nouvelles sa jeune imagination. Mais qu'il redoute les erreurs d'une passion séduisante ; mêler l'ivresse des plaisirs à l'ivresse des arts, c'est consumer rapidement l'existence. Eli! qui n'a point gémi, en voyant Raphaël descendre si jeune au cercueil? La nature lui prodiguait tous ses dons. La beauté physique annonçait en lui la beauté du caractère et du génie. Émule heureux de Michel- Ange, ami de Léon X, paraissant au Vatican moins en peintre qu'en ministre des arts, environné de toutes les séductions brillantes , Raphaël voulut vivre pour la gloire et pour la volupté. Bientôt ses yeux obscurcis n'aperçurent ses chefs-d'œuvre qu'à travers un nuage; les pinceaux qui faisaient son orgueil , échappèrent à sa main défaillante; la tombe dévora l'objet de tant d'honneurs, de fêtes et d'amour !
Le premier signe de talent est l'enthousiasme pour tout ce qui porte l'empreinte du beau. Un
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élève connaîtrait les défauts des chefs-d'œuvre, et ceux des productions faibles, qu'il saurait tout au plus éviter des fautes. C'est en attachant ses regards sur les beautés, qu'on reçoit des inspirations fécondes en beautés nouvelles.
Qu'on se forme un modèle idéal , et qu'on cherche à s'élever jusqu'à lui : mais ce modèle ne doit pas occuper toujours la pensée, quand on observe les productions des grands maîtres. Un élève sait que les beautés d'un tableau naissent du sujet, du dessin, du coloris, de l'ordonnance des figures. Plein de ses idées de perfection, il visite la galerie de Rubens, et voit des sujets qui ne peuvent l'intéresser, des allégories qui le blessent , des traits ignobles et des formes grossières où l'on en voudrait de célestes. Quelle confusion d'idées doit embarrasser son esprit ! Ses principes sont-ils faux , ou les ouvrages qu'on lui montre n'ont-ils qu'une réputation usurpée ? Si on lui eût dit : venez admirer la palette de Rubens, le coloris distingue cet artiste; bornez-vous à considérer, dans ses tableaux, le genre de beautés qui les I. 33
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rend précieux; il eût senti le mérite dont brillent les productions d'un si rare talent. N'espérant découM'ir qu'une seule qualité, il eût reconnu avec surprise une distribution habile des personnages sur la toile ; il eût été frappé de plusieurs scènes où l'on remarque une expression vraie. Au lieu d'être embarrassé par des idées incertaines, pénibles, il eût applaudi des ouvrages justement célèbres. Dès qu'un genre de beautés existe à un très haut degré dans les monumens qu'on observe, loin de se refuser aux émotions qu'il produit, pour songer à celles qu'on pourrait désirer encore , il faut le contempler, il faut en recevoir une leçon et des plaisirs.
Après la folie d'exiger la perfection dans les chefs-d'œuvre, la plus funeste est celle de n'aimer , de n'admirer qu'un seul modèle , et de vouloir abaisser de grands hommes pour en élever d'autres. Comparons - les , afin de mieux sentir l'heureuse variété des talens que leur a donnés la nature : il est doux de rapprocher des qualités différentes, d'en jouir, et
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de vouer à toutes la même admiration. Racine est le poète qui sait le mieux nous rendre attentifs au charme des vers; mais on s'abuse si l'on croit sa versification magique plus étonnante que celle de Corneille. Les deux poètes ont des systèmes de versification presque opposés. L'un fait des épithètes un fréquent et merveilleux emploi; l'autre semble n'en avoir pas besoin , et rarement on en trouve dans ceux de ses vers qui s'offrent les premiers à la mémoire.
Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles, Mais Rome ignore encor comme on perd les batailles.
Albe vous a nommé , je ne vous connais plus. — Je vous connais encore , et c'est ce qui me tue.
Je les voyais tous trois se hâter sous un maître , Qui, chargé d'uu long âge , a peu de temps à l'être; Et tous trois , à l'envi , s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment.
Serait-il donc moins difficile d'égaler la versification de Corneille, que d'imiter celle de Racine ?
La musique est, parmi les beaux-arts , celui
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qui fait naître les discussions les plus vives. Les gens de lettres ne parlent point des poètes avec l'enthousiasme ardent que les musiciens font éclater, lorsqu'ils discutent le mérite de leurs maîtres. La partialité de quelques-uns d'eux est tellement irritable que, si l'on fait l'éloge de Cimarose , ils disent aussitôt : Vous n aimez donc pas Mozart? De même que, si l'on rend justice au compositeur allemand, leurs antagonistes s'écrient : Vous n aimez donc par Cimarose? L'exaltation particulière aux musiciens me paraît explicable. Plus un art est vague, plus il doit donner lieu à des jugemens opposés. Ensuite, s'adressant moins à l'esprit qu'il ne frappe l'imagination et le cœur, il leur communique une effervescence qui se retrouve dans les discours de ses admirateurs. Enfin , ayant peu d'expressions positives pour faire connaître les émotions qu'on a senties , on recourt à des exclamations, à des hyperboles que , souvent , on juge encore trop faibles. Les débats des musiciens, pour être explicables, n'en sont pas moins puérils. Ce qui doit carac-
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tériser les amis des arts , c'est d'être ému par tout ce qui est beau. Qu'on exécute aujourd'hui la musique de Cimarose, demain celle de Mozart, je goûterai leur beautés différentes : je veux, un autre jour, entendre les accens dramatiques de Gluck; puis, je demanderai les airs pleins d'expression et de charme que Piccini fait rendre à sa lyre. *
Un moyen nécessaire pour obtenir des succès durables, est de fuir les succès éphémères. On perd le temps des études, en cherchant des applaudissemens faciles; et les réunions qui les prodiguent, tendent des pièges à la jeunesse.
* Souvent des hommes de génie qu'on voulut élever aux dépens les uns des autres , restèrent étrangers à ces débats indignes d'eux. Gluck et Piccini s'embrassèrent , avec sincérité, à l'époque des plus vives querelles causées par leurs ouvrages. Piccini , survivant à son émule , écrivit pour proposer une fête annuelle à sa mémoire : Votre théâtre lyrique, disait-il , lui doit autant que la scène française au grand Corneille. Sa conduite ne fut pas moins estimable à l'égard de Sacchini , et son caractère est un des plus dignes d'être présentés pour modèle aux artistes.
Les lectures de société nuisent aux jeunes auteurs, en les abusant sur leurs fautes, en caressant leur vanité naturelle; et souvent aussi en faisant révéler au public les défauts de ces mêmes ouvrages, si louanges dans les salons où l'on aurait dû les critiquer avec bonne foi. Parmi les académies de province, celles qui s'occupent de poésie , de petits vers , sont de véritables foyers de mauvais goût. C'est là qu'on fait de l'esprit sans parler français, et qu'on propage de faux principes par de ridicules exemples; c'est là que, pleins de politesse, les élus se traitent mutuellement de savans, d'ingénieux et d'illustres * : l'avantage de ces réunions est de satisfaire l'amour - propre d'une niaise médiocrité.
* De pareils titres , même quand ils sont mérités , ue devraient pas être fréquemment employés. En général, un beau nom se passe d'épithète. Je proteste de mon respect pour les hommes qui, de nos jours, cultivent les sciences avec tant d'éclat , et soutiennent si dignement en Europe la gloire de notre patrie : mais comment ne voient-ils rien de ridicule dans les épithètes fastueuses qu'ils se prodiguent
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C'est dans la retraite que la raison s'éclaire, que l'âme s'agrandit, que l'imagination s'enflamme. Il faut long-temps y multiplier ses essais, en invoquant la sévérité de quelques amis du goût. Voltaire, après quarante ans de gloire, appelait encore des critiques sur ses tragédies, avec l'avidité d'un jeune homme ardent à perfectionner ses écrits.*
Les peintres et les musiciens perdront d'utiles secours, s'ils consultent uniquement les maîtres de leur art. Winckelman a deux principes dont il faudrait pénétrer la jeunesse.
« Ne cherchez point à découvrir des défauts « dans les chefs-d'œuvre, avant que vous ayez « appris à en connaître les beautés.
« Évitez de répéter les décisions des gens du « métier ; ils préfèrent , presque toujours, le « difficile au beau. »**
entre eux, et qu'ils se laissent donner à tout propos par leurs élèves? Ces titres rappellent ceux que prenaient les docteurs de l'ancienne philosophie, et sont le dernier reste de la pédanterie scolastique.
* Voyez ses lettres à M. d'Argental.
** Histoire de l'Art.
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L'homme d'un goût exercé, qui n'est point initié aux mystères des arts , est le plus en état de prononcer sur l'effet d'un morceau de musique ou d'un tableau. Les difficultés vaincues, les beautés de convention ne pouvant le distraire , il sent mieux l'impression que fait naître l'ouvrage qu'il entend ou qu'il voit. Ne confondons pas les procédés d'un art et ses effets. Les procédés ne peuvent être parfaitement connus qu'après de longues études ; mais leurs résultats doivent plaire à tous les hommes bien organisés. Ces résultats étant la fin que se propose l'artiste, qu'il interroge souvent les juges les plus capables de les apprécier.
Les arts ont d'importans secrets que ne révèlent ni les leçons, ni les livres. Il faut les découvrir soi-même, et l'on n'y parvient qu'en aimant à prolonger ses méditations au sein de la retraite. Oh! pourquoi se hâter de l'abandonner? On y passe les jours les plus doux. Temps heureux ! où l'esprit a peu de souvenirs et beaucoup d'espérances ! Les illusions embellissent alors le séjour qu'on habite : en le
quittant, la scène change; et souvent, où l'imagination plaçait un temple , on découvre une arène.
L'influence de la solitude sur le caractère , la rend encore utile. Pour former le complément du beau , les idées morales sont nécessaires ; ainsi, pour donner au génie toute sa puissance , il faut l'unir à tous les sentimens nobles. Ne prétons point facilement l'oreille aux discours qui tendent à flétrir les objets de notre admiration. C'est la marche éternelle de l'envie de contester d'abord le talent des hommes distingués; et, lorsque ensuite on ne peut le méconnaître , d'attaquer ou leur caractère ou leurs mœurs. Mais si de coupables faiblesses ont avili des êtres doués d'un esprit supérieur , pense-t-on qu'avec un coeur plus droit, une âme plus élevée, ils n'eussent pas marqué d'un sceau plus éclatant leurs ouvrages? Il faudrait aussi distinguer la célébrité de la gloire. L'habileté en intrigue suffit pour monter à des postes brillans; il n'appartient qu'à l'honnête homme de fournir une belle carrière.
Les productions d'un auteur font partie de lui-même, on y retrouve son élévation ou sa bassesse. Quel avantage a donc celui qui regarde le beau comme une source d'affections généreuses, qui se représente les hommes appelés à créer des chefs-d'œuvre, comme investis d'un ministère auguste ; et qui sent le besoin d'épurer son âme, pour se consacrer au culte des arts? Ah! c'est surtout au moment où, se disposant à quitter la retraite, on est près de choisir un sujet, c'est surtout alors qu'il faut se pénétrer des avantages que produit l'alliance du bon et du beau. En suivant les principes tracés dans ces Études, si l'on a de faibles talens, du moins on les rendra dignes d'estime; et si l'on a reçu la flamme du génie, on se couronnera de cette gloire si pure que donne la reconnaissance publique. Les favoris des arts sont appelés à nous rendre meilleurs par l'attrait du plaisir. Qu'ils soient fidèles à cette mission ! c'est ainsi qu'ils peuvent élever au plus haut degré leur gloire et leur bonheur. Sans doute, on doit tressaillir d'orgueil , lorsqu'on se dit : mou
DANS LES ARTS. SaS
nom và'ra clans la postérité ! mais de quel sentiment plus doux l'âme éprouve l'ivresse , si l'on peut ajouter : et ce nom sera béni par les hommes?