DU JOLI
Le joli n'élève pas notre âme, il amuse notre esprit; il n'enchante pas la vue, il la récrée.
Le sublime, le beau et le joli inspirent unsentiment de plaisir : mais produit par le beau, ce sentiment est sérieux et grave ; excité par le sublime , le trouble l'accompagne; en naissant du joli, il obtient un sourire.
Destiné à des objets frivoles, à des modes changeantes, le joli ne peut avoir des principes très fixes. Toutefois , de petites proportions lui semblent nécessaires; leur délicatesse suffit pour occuper agréablement les yeux : ainsi la plupart des êtres vivans ont, dans leur enfance, des formes qui nous plaisent.
On peut observer encore que le joli admet, plus que le beau, les ornemens nombreux, dé-
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licats et variés. Ils s'allient bien avec de petites proportions, ils aident à les faire remarquer ; tandis qu'ils détournent l'attention, et paraissent mesquins dans les grandes compositions des arts.
Jamais, cependant, on ne doit s'éloigner entièrement de la simplicité. Le vrai, le naturel, le simple , à des degrés de pureté plus ou moins sévères , sont toujours essentiels; et lorsqu'on les dédaigne, le joli devient presque aussi rare que le beau. Ces deux qualités ont, entre elles, une influence réciproque; on les voit mutuellement se perfectionner et se corrompre.
Le beau existe le premier dans les arts. La poésie célébra les dieux et les héros, avant de s'occuper de madrigaux et d'épigrammes ; on éleva des temples avant de décorer des salons et des boudoirs : les beaux-arts font naître les arts futiles.
La corruption du goût atteint d'abord le joli. Il s'altère avant le beau, parce que nous croyons facilement qu'il est susceptible d'obéir à tous les caprices; et parce qu'une multitude d'individus
prétendent connaître les moyens de le produire. Bientôt la contagion s'étend; les yeux s'accoutument à l'affectation , il faut dégrader aussi le beau pour leurplaire.Lorsque Boucher, flattant le goût de stupides financiers, leur montre des figures blanches et roses, drapées avec une inconcevable prétention, s'il enchante le public par son défaut de naturel , les grands ouvrages de peinture prendront quelque chose de sa manière; on affadira l'histoire , pour donner aux héros des costumes plus gracieux et des attitudes plus aimables.
Qu'une heureuse révolution s'opère, que les élèves soient rappelés à l'étude de la nature et de l'antique , l'infiuence du beau sur le joli se fait sentir à son tour. Après avoir admiré-des tableaux conçus dans les véritables principes , on veut que les portraits n'aient plus rien d'affecté. Nous avons vu même les costumes , les ameublemens , les modes, en un mot, se ressentir de la restauration du goût. Lorsqu'une sensation nous plaît, nous en desirons d'analogues; et presque toujours il s'établit entre les usages, les mœurs et les arts,
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une sorte d'uniformité qu'il est facile d'observer. Quand les femmes , avec leurs hautes coiffures et leurs immenses paniers, se promenaient dans les allées parfaitement alignées des jai^dins français, les psalmodies de Lulli faisaient leurs délices; et dans le bal qui suivait le concert, elles dansaient le grave menuet, avec un imperturbable sangfroid.
Par enthousiasme pour le beau, quelques personnes dédaignent le joli, qui peut en effet nuire aux arts , s'il usurpe une place que le goût ne lui destinait pas. jNIais ces deux qualités conviennent à des productions différentes, et toutes deux multiplient nos plaisirs. Le beau et le joli se divisent, en quelque sorte, les ouvrages des arts; l'un aies plus importans, l'autre les plus nombreux.
Entre ces deux qualités, la distance est la même qu'entre le génie et l'esprit. Rendons hommage au talent qui nous étonne, sans refuser d'applaudir celui qui nous amuse ; et gardons-nous de confondre l'esprit avec l'abus de l'esprit. Vers la fin du règne de Louis XV, les hommes à la
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modesemontraient fadement spirituels; les poètes mettaient la comédie en madrigaux, et les peintres semblaient avoir étudié la nature à l'opéra. La raison combattit ce défaut de vérité ; mais bientôt le pédantisme voulut nous jeter dans un autre excès. On parla dans les collèges contre l'esprit, comme on eût parlé contre le mauvais goût; à peine les distinguait-on. Nos régens nous vantaient la simplicité des anciens , mais avec si peu de lumières qu'on eût dit que, pour avoir du génie, un moyen infaillible était de manquer d'esprit.
Une raison forte , une sensibilité profonde, ne créent pas tous les détails d'une vaste production. Il est des rapports délicats et des nuances légères, que l'auteur doit habilement saisir. En général , les hommes de génie ont eu beaucoup d'esprit, au moins dans leurs ouvrages.
Estimons toutes les qualités que la nature destine à nos plaisirs. En nous enflammant pour le beau, aimons encore le joli. Une foule d'ouvrages ne peuvent être ornés que par lui ; sa dégradation entraîne celle du beau; et c'est au con-
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traire chez un peuple où règne,] usque dans les conversations et dans les modes, une élégante simplicité, qu'il existe le plus d'hommes disposés à sentir le charme des arts.
DANS LES AKTS. SoQ