‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 1 sur 131 · RUE DE L'ÉPERON · texte numérisé non relu

RUE DE L'ÉPERON

LMlInstre auteur de VHLUoire ecclésiastique^ Tabbé Fleury, a publié une multitude de petits traités d'un ordre supérieur, d'un goût exquis, et tous écrits dans un but d'utilité pratique, soit pour la science, soit pour la religion, soit pour l'éducation. Parmi ces ouvrages, il y en a d'une excessive rareté; d'autres qui ont été dispersés dans des recueils volumineux et qu'on ne peut se procurer qn'âvec peine et à grands frais ; d'autres enfin dont l'usage est tellement jonmaiier qu'on les réimprime presque tous les ans ; tels sont le Choix des études, les Mœurs des Israélites, les Mœurs des Chrétiens, le Grand Caté' chisme historique, les Discours sur l'histoire ecclésiasti" que, etc., etc., livres savants sans pédantisme, livres de style simple et gracieux , où l'on reconnaît la double inQuence de Fénelott oA de Bossuet, et dont quelques uns ont été attribués à ce dernier.

En eflet , ces trois bommes vécurent dans une longue intimité , et ils représentent toutes les nuances de la tbéologie et de la philosophie religieuse du siècle : Bossuet, le Père de l'Église, l'homme de l'autorité; Fénelon, l'ange de Técole, l'apôtre de l'Évangile; Fleury, l'interprète de la raison, l'apologiste des beaux jours du christianisme, le philosophe du bon sens. Aussi éloigné de la rigidité superbe de Bossuet qne du mysticisme céleste de Fénelon, il égale quelquefois l'éloquence de ses deux maîtres, et se place à cdté d'eux par ses vertus.

C'est donc rendre un véritable service à la religion et aux lettres que de recueillir en deux volumes les opuscules les plus remarquables de l'abbé Fleury, disséminés dans une dizaine de tomes de tous les formats , et dont les seules éditions un peu correctes, c'est-à-dire celles qui furent publiées du vivant de l'auteur, ne se trouvent plus que dans les bibliothèques d'un très petit nombre d'amateurs.

Déjà, en 1780, un savant théologien, le docte Rondet, avait eu l'idée de publier le recueil de tous les opuscules de Fleury. Son édition trop volumineuse, quoique bien incomplète, fut imprimée à Nîmes, chez Pierre Beaume, en cinq énormes billots in-8o. Sous le rapport typographique, jamais rien de plu» I. 1

lourd et de plus illisible n'est sorti des presses françaises depuis l'invention de rimprimerie ; sous le rapport littéraire, c'est* à-dire du travail intellectuel de l'éditeur, il n'y a pas moins à reprendre. Rondet était un philologue fort érudit, mais il manquait de gotkt; son édition est un chaos; il a tout recueilli, le bon et le médiocre, l'utile et l'inutile, les discours de circonstance et les ouvrages du moment, et il n'a établi aucun ordre dans cette immense publication. Cependant il est impossible de ne pas reconnaître la scrupuleuse attention avec laquelle il a revu et arrêté ses textes. Sa sollicitude à cet égard est prouvée par un fait singulier : lorsque deux éditions du même ouvrage lui présentent des variantes de quelque importance, il ne balance pas à y voir un double traité sur le même sujet, et sa conscience d'éditeur est pleinement satisfaite lorsqu'il les a fait imprimer tous les deux.

Ainsi le Discours sur la poésie des Hébreux a été publié deux fois, la première en 1713, du: vivant de Tauteur, par dom Calmet, dans son Commentaire sur les Psaumes; la seconde en 1731, après la mort de Fleury, par le père Desmolets, dans ses Mémoires de littérature et d'histoire. Cette seconde leçon nous a paru la moins correcte , et très probablement elle fut imprimée sur un brouillon de l'auteur. Eh bien I le docte Rondet, dans sa conscience d'éditeur, a cru devoir publier les deux leçons à la suite l'une de l'autre, quoique la dernière n'ait pu nous fournir une seule variante digne de trouver place au bas du texte de dom Calmet.

Quant au Discours sur les libertés de VÉglise gallicane^ il ne fut publié qu'après la mort de Tauteur, en 1724. On en connaît cinq éditions, chaque parti ayant donné la sienne, afin de s'en faire une autorité. Nous avons adopté le texte de 1763, reproduit dans la collection des opuscules. De toutes les leçons connues de ce discours, c'est celle qui nous semble le pins en harmonie avec les opinions de l'auteur ; toutefois nous nous sommes fait un devoir de recueillir les variantes des éditions de 1724, 1771, 1784, et enfin de l'édition d'Adrien Leclère, donnée en 1807, sur un manuscrit de l'auteur, par M. Emery, supérieur de la congrégation de Saint-Sulpice. Ainsi, au moyen des variantes, notre édition les renferme toutes.

Disons quelques mots de notre travail d'éditeur. Nous avons partagé en deux séries les opuscules de l'abbé Fleury : la pre-

miëre se compose de tous les ouvrages littéraires, historiques, politiques et religieux , d'une utilité pratique et journalière : c'est celle que nous publions aujourd'hui ; elle comprend tous les chefs-d'œuvre. La seconde est consacrée aux ouvrages de transition, c'est-à-dire à divers petits traités utiles seulement aa siècle qui les vit naître, mais qu'on peut encore consulter avec fruit pour Thistoire des mœurs. Cette série, beaucoup moins importante que la première, formera deux volumes que nous publierons plus tard, si iios souscripteurs le réclament.

L'édition des Opuscules, en cinq volumes ia-8', publiée par Bondet, a servi de base à la uôtre^; mais nous ne nous sommes pas borné à lui emprunter ses textes, nous avons classé les ouvrages dans un meilleur ordre, et notre collection s'est enrichie de plusieurs traités édiappés aux recherches de nos prédécesseurs. De ce nombre est le Mémoire sur les études convenables aux missionnaires, excellât travail, et qui peut être consulté avec fruit par toutes les classes de voyageurs. La lettre curieuse de Fleury à M: de Gaumont est aussi une de nos conquêtes; nous l'avons découverte datfs les Annales philosophiques, morales et littéraires , où elle fut publiée pour la première fois en i 801. A ces ricliesses il faut ayouter quelques fragments précieux des conversations de Bossuet et de Fleury, écrits de la main de ce dernier, dont les manuscrits nous appartiennent, et qui ne sont pas le moindre omemeat de cette édition.

Enfin, nous avons publié le Traité du choix et de la méthode des études sur l'édition in- 12 donnée quatre ans après le recueil de Rondet, et augmentée de plus de soixante pages. Cette édition, devenue rare, fut imprimée sur un mamiscrit autographe de l'auteur, et offre le véritable texte de cet excellent ouvrage.

Après l'étude approfondie de tant -de beauic livres, une question intéressante nous restait à traiter : c'est à savoir si la vie privée de l'auteur avait toujours été d'accord avec les principes évangéliques qui fout le charme de ses ouvrages. Cette question ne se présente jamais qu'à la lecture des chefs^d'œu- Tre. Soît à tort, soit à raison, notre -confiance pour le moraliste se mesure à l'usage que lui-même a fait de sa morale. Le lecteur vent justifier radmiration qu'il accorde au génie par quelque chose de plus puissant que le génie, la vertu. Un

vif, lin tendre intérêt s'attachait donc à cette question. Ponr la résoudre , nous fûmes entraîné à des études délicieuses qui nous montrèrent le siècle sous un nouvel aspect : au milieu des corruptions de la cour nous retrouvions avec ravissement les traces presque effacées d'un sage, toujours maître de luimême, toujours occupé à adoucir les mœurs des grands et à corriger l'ignorance du peuple. Cette vie si pure, il est vrai, avait été si cachée que personne n'avait songé à récrire. La naissance et la mort de Flenry, le nom de ses élèves, les titres de ses différentes (onctions, avaient à peine fourni deux feuillets au zèle de ses plus laborieux biographes K Un tel laconisme ne pouvait s'expliquer que par l'existence la plus modeste; et sans doute c'était déjà un grand préjugé en faveur du précepteur du duc de Bourgogne , du confesseur de Louis XV, que cette solitude qu'il avait su se faire au sein de la cour la plus brillante de l'univers. On trouvera à la tète de ce volume le résultat de nos études. A mesure que nous avancions dans ce travail , nous voyions se détacher , du milieu de tant de grandes illustrations qui ont rempli le siècle , la figure calme et modeste de l'abbé Fleury, et nous suivions avec attendrissement les traces de cette vie si pure et si simple, de cette vie d'exception, qui peut également servir de modèle à l'homme du monde, au solitaire, au prêtre et à l'écrivain. Les relations de Bossuet, de Fénelon et de Fleury forment tout le fond de cette notice. Ces trois hommes ont exercé sur leur siècle une influence politique , morale et religieuse , qui a transformé le monde, et qui se continue encore de m)s jours. C'est un immense tableau qui reste encore à faire , mais dont nous avons disposé le sujet et crayonné quelques esquisses.

1. La plai longue notice est celle que Rondet a publiée à la tête dea Opuscules; elle se compose de quatre paipes : les soixante pages suivantes sont consacrées à l'analyse sèche et sans critique des ourrages de Fleury. Dupin lui a consacré quelques lignes dans sa Blbttothèque det auteurs ecclésiastiifues du dix-sefitième iiicle , p. a , p. 8M. — Le père Fabre de rOratoire en a également dît quelques mots à la tête de sa ContiitutuioM de l'Histoire eccUsiatlique. — Voyez aussi l'abbé Racine , Abrégé de l'Histoire ecclésiastique, t. xiii, art. 38. — Boucber d'Argis, préface de Vlustituliou au droit ecclésiaUiquey 1762 et 1767. — Daragon, aTertissement du Oz-olf publie de France. — Nicéron , Uémotrfs pour servir à l'histoire des homme* illustres , t. Vlll , p. 389. — L'abbé Régnier, Réponse au discours de l'abbé Fleury le Jour de sa réception 4 l'Académie française. — Adam, Discours à l'Académie française, où il remplaça Fleury. — L'abbé de la Raquette , Réponse au discours d'Adam. — Lettres de Ouj/' Patiu. t m, p. 413 et 416. — Mémoires de Saiut-Simou, t. xiT, p. 26i, et t. », p. 390.

Quant à l'article de la Blograplile uuipersetle, c'est une copie de Rondet, sans autre recherche. Rien de pins médiocre et de plus inutile à consulter.

L'Étong-la-VlUe, 10 leptembr* 1837.

Claude Fleury, né à Paris le 6 décembre 4640, était fils d'un avocat au conseil , originaire de Rouen. 11 fit ses études chez les jésuites, au collège de Clermont, aujourd'hui Louis-Ie-Grand , où il eut pour condisciples et pour émules T élite de la jeune noblesse de France. Les six années qu'il y passa furent heureuses, et lui-même a vanté ce bonheur dans un petit poème latin publié pour la première fois au commencement de ce siècle. C'est là qu'il exprime en beaux vers sa vénéFation pour ses maîtres , et qu'il les remercie d'avoir donné à son esprit une nourriture à jamais salutaire , et à son ame les soins pieux d'une tendresse toute maternelle. Distinction touchante et bien digne d'être remarquée ; le poète comprend l'importance de sa double éducation. Alors on croyait nécessaire de développer dans l'homme quelque chose de plus que la mémoire et l'intelligence 1

Destiné au barreau , Claude Fleury ne quitta le collège que pour se livrer à la science du droit. Ses progrès furent si rapides, qu'avant d'avoir accompli sa dix-huitième année il fut reçu avocat au parlement. Neuf ans entiers il suivit cette carrière, mêlant toujours à ses études de jurisprudence l'étude de l'histoire et celle des belleslettres, se passionnant pour l'antiquité, et trouvant dans le plaisir d'apprendre l'oubli de tous les autres plaisirs.

Rien n'est plus frappant en effet , dans la vie des hommes studieux de cette époque, que l'innocence de leurs mœurs et le calme parfait de leur ame. Nous , peuple nouveau , que les collèges jettent au monde déjà rongés de passions violentes et d'ambition sans frein, nous avons peine à comprendre l'état de mansuétude et de pureté inaltérable de cette jeune France d'un autre temps. C'est qu'il y avait dans nos anciennes éducations quelque chose de fort et de pieux qui contrebalançait les vanités de la science, aujourd'hui sou-

Yoraiiie. Alors toutes les premières impressions de la jeunesse étaient religieuses, et tous les actes de la vie scolastique ramenaient les enfants à Dieu par la prière. Les cérémonies de l'Église, la piété, et ses devoirs de chaque jour, de chaque moment; l'exemple des professeurs , leur autorité , leur gravité ; l'admiration pour les anciens mêlée à la morale de l'Évangile ; je ne sais quel parfum de la Bible et de la vie ascétique qui se répandait sous les voûtes de la sainte maison , assoupissaient les sens, et élevaient ces jeanes âmes à la vertu par 1 habitude, le travail et la contemplation.

A ces influences scolastiques il faut joindre l'influence des lettres, si puissantes sur la jeunesse. Après vingt siècles de ténèbres , les beaux jours littéraires de la Grèce et de Rome renaissaient en France, le genre humain allait se retremper dans la pensée ; chaque année était marquée par l'apparition de quelques chefs-d'œuvre, et l'ame de Fleury s'éveillait , se formait à ces inspirations d'une des plus belles époques de l'esprit humain.

Quelle faveur de la Providence de naître le contemporain et de pouvoir devenir l'ami de tant d'hommes de vertu et de génie 1 que d'instruction , que d'inspirations Fleury doit à cette seule circonstance l le cercle de ses pensées s'agrandit de toutes les pensées d'un grand siècle.

Voyez: les plus beaux ouvrages de notre littérature semblent naître pour enchanter sa jeunesse 1

Il avait seize ans et fiùsait ses études de droit, lorsque les Pithvinciales, lancées une à une comme les feuilles d'un journal par des mains invisibles , vinrent lui apprendre ce qœ pouvait la langue française pour l'éloquence, la morale et la vérité (4 656).

A dix-sept ans il put assister à la première représentation de Nicomède, le dernier chef-d'œuvre du grand. Corneille (tôS?).

A dix-neuf ans il vit les débuts de Molière , et l'apparition inattendue des Précieuses ridicules forma son goût comme celui de la France (4659J.

A vingt et un ans l'admiration universelle l' entraîna aux prédications de Bossuet, qui, plus tard, devint son protecteur et .son ami (4 664).

A VT^g^cinq ans on le voit chez M. de Montmor , savant magistrat , qui réunissait dans son salon Ménage , Chapelain , l'abbé de

Marolle, le physicien Robertval, Gasseodi, La Bruyère, etc. A cetu? époque Molière vint y lire Tartu(«; et cette lecture, dont le souvenir a été conservé par Ménage, fut laite devant un cercle d'hommes pleins de piété, qui se réjouirent de voir frapper l'hypocrisie.

Enfin à vingt-sqpt , vingt^uit et vingt-neuf ans { alors il n'était point encore dans les ordres } , Fleury vit successivement paraître Andromaque (1667), £rttoM»(ctM(4669j, \e&SatireSy ï Art poétique, et les Fables de La Fontaine.

Nous ne citons ici que les principaux chefs-d'œuvre dont l'apparition dut émouvoir l'ame du jeune homme, et le former à la fois au hon goût et à la vertu. Plus tard nous verrons naître successivement le Discour» sur l'histoire universelle, le Télémaque et Âthalie, couronne du grand siècle; mais alors Fleury n'était plus un jeune homme, son caractère était fait, et il avait renoncé au monde en embrassant l'état ecclésiastiqœ. Revenons donc sur nos pas, et voyous quelles furent ses premières éludes , ses premiers penchants à sa sortie du collège, lorsqu'il se destinait au barreau.

11 avait à peine dix-huit ans lorsqu'il fut reçu avocat. Le père Cossart, jésuite, son ancien professeur, le présenta i M. de Gaumont , conseiller au parlement de Paris , l'un des hommes les plus doctes de l'^que, et aussi un homme de mœurs sévères et d'habitudes précises. Fleury le consulta sur ses études de jurisprudence , et M. de Gaumont lui conseilla de s'attacher au droit romain, et de lire toujours le texte des livres originaux. Excellent conseil , docilement suivi, et 4|ui retrempa le jeune homme aux sources vi?es de la haute érudition.

Ce premier essai de la docilité de Fleury encouragea M. de Gaumont. Le vieillard prit le jeune homme en amitié, et devint le guide paternel de presque toutes ses études. Il aimait à enseigner , et Fleury aimait' à s'instruire; sa parole avait du poids et de l'autorité : puis il lui revenait toii^K>u^ quelque anecdote du temps passé, qui domiait du dianne à ses leçons.

Un jour qu'il lui recommandait de mêler la lecture des livres saints à la lecture des livres de droit, et sur toutes choses de ne pas faire cette étude d'une numière trop humaine, il lui vint dans l'idée d'appuyer son observation en racontant le irait d'un théotogien de

ses amis , lequel s'accusait d'avoir pendant vingt ans enseigne la théologie comme un païen. Une bonne dame, présente à ce récit, s'écria tout effrayée : a Ah ! mon Dieu , mon cousin , et comment soufTrait-on une si grande impiété? » à quoi M. de Gaumont, expliquant la pensée du théologien , répondit : « Il n'enseignait rien de mauvais, il disait même de bonnes choses ; mais sans songer à devenir meilleur, ni à pratiquer les hautes vérités dont il était l'interprète. Et voilà ce que le théologien appelait avec justice enseigner comme un paten. »

Au reste, M. de Gaumont n était pas seulement un homme de raison et de science, c'était un homme d'imagination ; son ame tendre penchait au mysticisme. Il disait de sainte Thérèse qu'elle lui avait ouvert un monde nouveau , infiniment au-dessus de tout ce que la raison et la science peuvent nous révéler. Ce monde, il voulut y introduire son disciple en lui faisant lîre les œuvres spirituelles de la sainte, lecture qui enchanta le jeune Fleury, mais toutefois sans Tégarcr. Son ame ferme et calme ne céda ni au délire ni aux extases ; elle se recueillit dans ses émotions religieuses , et de cette étude brûlante il lui resta comme un parfum de douce piété qui se répandit sur le reste de sa vie.

Ainsi s'écoulait la jeunesse de Fleury ; et ces souvenirs lui étaient si doux, que plus de quarante ans après la mort de M. de Gaumont il se les rappelait avec délices. Alors il les consigna dans une lettre publiée il y a peu d'années, document précieux où nous avons puisé tous les détails qui précèdent, a Je voyais souvent M. de Gaumont, dit-il ; comme il avait du loisir et qu'il était plein d'une infinité de belles connaissances, la conversation ne tarissait pas. H me voyait un grand désir d'apprendre, et il avait beaucoup de charité ; ainsi j'en avais ordinairement pour deux ou trois heures de suite à ne faire que l'écouter. J'en sortais charmé , et toujours avec regret de n'y pas aller plus souvent. Il me semblait qu'il y avait quelque démon, jaloux du progrès que je devais tirer de ces visites, qui m'en détournait, et que je succombais trop aisément à la tentation. » Regrets charmants qui ne pouvaient sortir que d'une belle ame. On y voit le combat de la jeunesse et de la sagesse , et l'on y voit aussi que la sagesse ne fut pas toujours triomphante. Quelques pages plus

loin, dans la même lettre, Fleury e-squisse en peu de lignes le portrait de M. de Gaumont, ses habitudes, ses études, son cabinet, tout, jusqu'à ses meubles; petit tableau dont la simplicité, le silence et le ton religieux reposent l'ame.

« J'étais édifié, dit-il, de tout ce que je voyais en sa personne et dans sa maison. On voyait en lui un grave magistrat , et en même temps un ami tendre et caressant ; son sérieux était mêlé de douceur et de gaieté. Il était vêtu proprement, mais simplement, comme un ecclésiastique très régulier. Ses meubles étaient très modestes, et les mêmes, autant que je puisse en juger, qui avaient servi à son père cinquante ans auparavant. Il n'y avait rien dans la maison de brillant ni à la mode. Le maître était occupé de plus grands objets ; il n'était curieux que d'orner son ame et de la meubler richement. »

Voilà une maison qui peint un homme , et cet homme est le type du chrétien et du magistrat à cette époque. Pour le faire connaître tout entier, Fleury aimait à raconter comment, le jour même de l'arrestation de Fouquet, M. de Gaumont s' étant rencontré avec le père Cossart, il lui dit tout transporté de joie : « Quel bonheur pour ce pauvre M. Fouquet d'être tombé dans cette disgrâce, qui le fera revenir de ses égarements et penser à son salut ! » Le père Cossart fut d'abord surpris de ce discours, si éloigné de toutes les opmions vulgaires; puis ses yeux s'ouvrirent, son cœur s'émut, et il admira cette charité profonde qui ne voyait, dans le renversement d'une si haute fortune, qu'une occasion de sauver une ame.

Au nombre des amis qu'il s'était faits dans la haute magistrature, nous distinguerons Lefèvre d'Ormesson, conseiller au grand conseil, et Guillaume de Lamoignon, premier président au parlement de Paris. Sa liaison avec le premier date probablement du collège ; mais , plus avancé que son condisciple , il le guida plus tard dans ses études de jurisprudence. Quelques biographes ont écrit que l'Histoire du droit français fut composée à cette occasion. Une épitre de Fleury, en vers latins, adressée au jeune d'Ormesson et datée de son château , < 665 , est le seul monument qui nous reste de cette amitié de collège. Les vers sont médiocres, mais les pensées sont bonnes- et si l'épitre ne révèle pas un poète, elle révèle un sens

exquis et T amour de la vérité. A peine échappé aux bancs de l'école, le jeune homme jette un regard en arrière, pour juger la valeur de ce qu'il vient d'apprendre. D'abord il se fâche d'avoir employé sept bonnes années à bégayer du grec et du latin ; il rend ensuite hommage au père' Gossart , le plus doux des professeurs (chose rare à une époque où la férule enseignait) , et, passant à la partie morale de ses études , il s'étonne de l'absurdité d'une monarchie qui permet, quedis-je? qui solde une éducation républicaine. Enfin ^ après s'être avoué l'inutilité ou le péril de tous les enseignements du collège , il déclare que cette science vide , au lieu de lui inspirer l'orgueil des savants, le rend chaque jour plus déplaisant à luimême : Inque dies mùiiAs ipse placet aibi ; et , plein de son ignorance, il songe aux moyens de se faire homme en recommençant son éducation.

Certes, de telles pensées n'étaient pas vulgaires en 4665 ; elles condamnaient tout le système d'instruction publique , système funeste à la monarchie absolue , et qui , après l'avoir renversée , est resté seul debout sur ses ruines 1

Les relations de Fleury avec le jeune d'Ormesson exercèrent peu d'influence sur sa vie ; il n'en fut pas de même du premier président. Celui-ci comptait au nombre de ses amis les hommes les plus illustres de l'époque. Bourdaloue, Pellisson, Boileau, le père Rapin, le père Ménestrier , Guy-Patin , venaient tous les lundis dans son salon , et cette société littéraire formait ce qu'on aiH>elait alors l'académie de M. de Lamoignon. Fleury, qui avait eu le bonheur de s'y voir admis, y rencontra Bossuet, et cette rencontre acheva sa vocation déjà commencée pour l'état ecclésiastique.

Guy-Patin parle dans quelques unes de ses lettres des réunions de cette noble académie ; malheureusement le peu de lignes qu'il lui consacre excite la curiosité sans la satisfaire.

« Hier, dit-il, le père Ménestrier parla fort bien de l'éloquence.

» M. Bossuet harangua fortement hier de l'éloquence divine qui est dans la Bible , surtout dans la Genèse et dans les prophètes ; il loua fort David, Salomon ; l'éloquence des patriarches, surtout celle de Moïse.

H Dans notre dernière conférence, M. Pellisson parla de l'histoire

et des historiens sans faire le procès à aucun d'eux, ce que j'eusso pourtant bien souhaité.

« M. le premier président , qui est fort savant^ parla aussi un» <lemi-heure ^. »

De tous les ouvrages que Fleury a dà composer pour cette aca-^ demie, on ne connaît que le Discotun amr P(aAm , écrit en 1 670 , au chàtenn même de T illustre mi^istrat. Dans ce petit livre Fleuif s'attache à prouver ) contre l'opHnion Tuègaire, que rien n'est pfa» positif que la philosophie dcr disciple de Socrate, et que sa morale merveilleuse prépare les âmes aux vérités de l'Évangile. Pour jus* tifier cette opinion, devenue aujourd'hui celle de tous les honuaeB qui lisent et qui pensent , il traduisit qpielques passages des Du»* iogues et un fragment de la République. Mais ce travail porta des fruits plus agréables encore y et pk» tard le Traité d» ckoûr dtr études en sortit tout entier.

Ainsi se préparait, par de vertueuses amitiés et par des travaux sérieux, la vocation évangélique qui devait enlever le jeune Fleury ^u barreau. La vie paisible qu*il menait , un goût naturel pour la solitude, ses sentiments religieux nourris par l'éducatioa et par ses relations hal»tuelles , tournèrent insensiblement ses pensées vers rétat ecclésiastique. La rencontre de Bossuet, son autorité, sa parole, son exemple, firent le reste. On ignore l'époque précise oà Fleury entra dans les ordres ; mais en 4 672 il avait quitté le barreau, et on le retrouve précepteur des princes de Gonti, que Louis XIV fusait élever avec le grand Dauphin. On sait que l'éducation de ce dernier était confiée aux soins de Montausier et de Bossuet , et ce fut Bossuet lui-même qui plaça l'abbé Fleury auprès des émules de son iHustre élève. Une tendre reconnaissance, mêlée à la plus vive admiration , umt bientôt le jeime abbé à son protecteur. Bossuet , alors évéque de Gondom, venait de publier (1 674 ) son fameux livre de la Doctrine catheHque, livre qui exdta d'abord de si vives réclamations à Rome, mais dont la traduction latine , faite par l'abbé Flenry (t67S) sous les yeux de Bossuet, finit par obtenir rassentiment des catholiques et l'approbation du pape.

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