SIXIÈME FRAGMENT
DE l'amour pur.
11 y a deux amours en Thomme, Tun naturel, Tautre surnaturel : la cupidité et la charité.
Dans l'homme pécheur, régénéré ou non, la cupidité domine : il s'aime principalement, et tout le reste par rapport à soi.
S'il meurt, son état devient invariable. L'homme tourné vers lui-même hait éternellement les autres créatures, n'y trouvant plus aucun bien pour lui. Il hait Dieu même, dont il s'est détourné, dont il n'att«ttd plus aucun bien , et qu'il sent être l'auteur de son su]>plice : c'est la pure cupidité.
En cette vie l'homme pécheur ne laisse pas de connaître la beauté de la vérité et de la justice, et c'est cette connaissance qui le rend coupable, parcequ'il ne la suit pas.
11 ne peut connaître la justice sans l'aimer, du moins en général et dans la spéculation.
Il la suit même quelquefois dans la pratique quand ses passions n'y répugnent pas.
Cet amour de la justice est naturel ; mais on ne peut dire qu il soit mauvais ; au contraire , il «st bon et se rapporte en quelque manière à la charité.
L'amour naturel de nous-mêmes est encore bon en soi , il n'est mauvais qu'autant qu'il prévaut sur l'amour de la justice ; et la corruption de la nature fait qu'il prévaut d'ordinaire.
Ainsi l'homme sans grâce fait quelquefois des actions bonnes moralement ; mais il n'en peut faire aucune utile pour la vie éternelle, ni former la moindre démarche pour y tendre.
11 peut connaître Dieu par ses ouvrages, il peut l'admirer et l'aimer comme l'auteur de tout bien, et comme celui duquel il doit at-
tendre son bonheur. Platon met le bonheur de l'homme dans la justice et la ressemblance avec Dieu.
En l'homme éclairé par la foi , l'amour naturel de Dieu devient plus fort, quoique la charité n'y soit pas encore.
Quand il a l'espérance infuse, vertu théologale, il a aussi un amour surnaturel que l'espérance enferme nécessairement , et que , par cette raison , on appelle amour d'espérance ; mais ce n'est pas la charité, puisqu'on suppose cet homme encore pécheur.
Avec cet amour surnaturel d'espérance il a encore l'amour naturel de lui-même et de Dieu par rapport à lui, et cet amour prévaut Hîncore.
L'homme justifié commence à aimer par vraie charité répandue dans son cœur par l'esprit , mais il ne perd pas pour cela l'amour naturel de Dieu et de soi-même ; seulement la charité prévaut à cet amour , et l'homme justifié aime Dieu par préférence à toute chose ot à soi-même.
Par la charité il aime non-seulement Dieu, mais soi-même comme ouvrage de Dieu et son prochain comme soi-même ; ainsi tout amour de charité se rapporte à Dieu.
11 désire son salut éternel comme y étant destiné de Dieu , non comme son bien propre dont il veuille exclure les autres, mais comme le bien commun de toute nature raisonnable.
Au contraire, par l'amour naturel nous aimons tout par rapport à nous, ou plutôt nous n'aimons que nous; c'est pourquoi on le nomme amour-propre.
Le fond de cet amour demeure toujours en cette vie , n'étant en f'fTetque le principe de la concupiscence ; mais il agit plui ou moins, suivant l'efficace de la grâce et la coopération de l'homme.
Si l'amour-propre l'emporte sur la charité , c'est la cupidité vicieuse qui produit le péché ; si la charité l'emporte , et que cependant l'amour-propre produise des actes fréquents, quoique soumis, c'est la cupidité réglée. L'intérêt propre, mais soumis, c'est l'état des justes mercenaires. Non que cette cupidité influe positivement dans les acteë d'espérance ou de charité, mais parce qu'elle les affaiblit, se rencontrant en môme temps dans la volonté qui en est le principe.
Si les actes de i'amour-propre sont si rares qu'on puisse diiv moralement qu'il n'agit plus, c'est l'état do pur amour ou des enfants.
Cet état , étant l'état d'un voyageur, n'est ni incontinent ni invariable ; il peut être interrompu par des imperfections , même par des péchés véniels, et on peut en déchoir absolument.
Il n'exclut ni les actes particuliers de vertu, ni les demandes, ni les désirs ; il conserve l'espérance , regardant le salut éternel comme son bien, que Dieu lui veut et lui ordonne de vouloir ; mais son bien absent. Les deux amours de cupidité et de charité sont tellement mêlés en cette vie que nous ne pouvons distinguer lequel nous fait agir; autrement nous saurions si nous sommes justifiés ou non. et dignes d'amour ou de haine.
L'état d'amour pur, absolument continuel et invariable, est celui des bienheureux dans l'autre vie.