‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 20 sur 131 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

D«Mein â« ce traita.

11 e§t difficile de juger si les études sont aujourd'hui plus estimées que méprisées parmi nous : il semble qu'elles Foient fort estimées, à voir le grand nombre des universités et des collèges, les revenus et les privilèges que Ton a attribués aux professeurs d aux écoliers; la multitude des jeunes gens qui frcquentent les écoles publiques, et celle des prétepleurs et des maîtres qui enseignent en particulier : il n'y a guère que les pauvres, à qui le travail de leurs enfants est nécessaire, qui ne les envoient pas aux écoles; encore plusieurs font- ils de grands efforts pour les y entretenir. Ceux dent la fortune est un peu commode leur

font au moins commencer leurs études; et pour les gens de qualité, il leur serait honteux de n'avoir pas été au collège avant que d'entrer à l'académie. On voit des bibliothèques nombreuses, non-seulement dans les communautés, mais encore dans les maisons particulières, et tous le^^ jours il s'imprime des livres nouveaux. C'est un reproche sensible aux ecclésiastiques et aux gens de robe, de les accuser d'ignorance ; et plusieurs , sans y être engagés par leur profession , passent leur vie à étudier les humanités , 1 histoire, les mathématiques, la philosophie ou d'autres sciences. Il s'est formé de notre temps des académies de gens de lettres, que le prince a honorées de sa protection et môme de ses bienfaits. Nesemble-t-îl pas, à voir tout cela, que les éludes soient fort estimées en France?

Cei)endant, [wur ne nous pas flatter, il faut convenir que dans le grand monde, et parmi les gens polis, on se donne souvent la liberté de railler et les écoliers et les maîtres.

Comme ce n'est pas au collège que l'on apprend la vraie lK)litessc et les manières agréables, les femmes, qui sont fort sensibles à cet extérieur, et les jeunes gens, naturellement moqueurs, tournent volontiers en ridicule tout ce qui sent l'école : il semble qu'ils veuillent se venger de la contrainte qu'ils y ont soufferte , et que les femmes veuillent autoriser leur ignorance en méprisant ce qu'elles n'ont pas appris.

11 en est de même à proportion des gens d'épée : ils ne croient pas être obligés à avoir aucune étude, et, soit en se méprisant eux-mêmes par ironie, soit en méprisant ouvertement les gens de lettres, ils fout assez entendre qu'ils ne croient pas en valoir moins, \)Out être ignorants.

Il y a plus : les hommes k^ plus sensés , et qui ont le mieux étudié , se plaignent souvent de plusieurs défauts qu'ils remarquent dans nos éludes : ils voient qu'apr è^ que leurs enfants ont été huit ou ûl\ ans au collège^ il leur en

reste peu de chose qui leur soit véritablement utile, et qu'ils ont encore bien du chemin à faire pour se rendre capables de régler leurs mœurs , de conduire leurs affaires, de se bien acquitter de tous les devoirs de la vie , en un mot, pour devenir habiles gens et honnêtes gens.

Les défauts de ceux qui enseignent et qui font profession de science, contribuent encore souvent à la faire mépriser. On y voit de la bassesse , de rattachement à de petits intérêts, de la vanité, de la jalousie. Comme on se scandalise des imperfections des dévols , ainsi on est choqué des défauts des savants; et ceux qui ne sont pas assez retenus dans leur jugement font aisément passer à la profession laversion qu'ils ont des personnes; ils méprisent donc les lettres parcequ'ils voient des savants, ou des gens qui passent pour l'être, importuner tout le monde des plaintes de leur mauvaise fortune et de l'injustice du siècle , vouloir toujours enseigner et dire ce qu'on ne leur demande pas, et être avides de louanges, incivils et capricieux; et quoique l'on trouve partout une infinité d'ignorants qui sont plaintifs, grands parleurs, fantasques et grossiers, on ne laisse pas d'attribuer plutôt ces défauts aux savants, parcequ'on les remarque plus en des gens qui ont quelque avantage qui les distingue. Cependant, quoi que l'on puisse dire, la véritable science et les études solides qui y conduisent seront toujours estimées, même par les ignorants. Il n'y a personne qui ne fasse cas d'un homme qui parle bien sa langue et qui l'écrit correctement; qui est bien instruit de sa religion et des lois de son pays ; qui sait bien conduire ses affaires et donner aux autres de bons conseils; qui j-aisonne juste sur toutes les choses qu'il connaît , et sait itellement faire valoir ses raisons qu'il amène les autres à son sentiment : on ne pourra s'empêcher d'avoir de l'estime pour un tel homme, et on passera jusqu'à l'admiration s'il a de plus la connaissance de plusieurs langues,

en sorte qu*iî puisse servir d'interprète aux étrangers ; si, connaissant Thistoire de son pays et des pays voisins , il sait démêler les intérêts des princes et Torigine de leurs prétentions ; s'il connait la géographie, le système du monde et l'histoire naturelle ; s'il sait les mathématiques, principalement les parties qui servent à l'architecture, aux fortifications et à la navigation , comme la géométrie et les mécaniques; s*il a une grande connaissance des arts utiles à la vie , ou même de ceux qui la rendent plus agréable , comme la peinture, la musique et la poésie.

Mais quand on voit un homme qui passe sa vie à et ud ier le latin ou le grec, et qui ne parle pas bien français ; qui sait l'histoire, les mœurs, les lois des anciens Romains, et qui ne sait point comment la France est gouvernée, ni comment on y vit aujourd'hui ; qui prétend savoir toutes les finesses du raisonnement , et toutefois ne persuade personne, tant ses raisonnements sont fondés sur des principes inconnus et exprimés en des termes hors d'usage , je ne m'étonne point qu'un tel homme ne soi t point fort estimé, principalement s'il a d'ailleurs en ses mœurs quelqu'un des défauts que j'ai marqués. Ce ne sont donc pas les études qui sont méprisées : c'est le mauvais choix et la mauvaise méthode.

Ce qui parait surprenant , est que ce désordre semble être autorisé dans les écoles publiques. On n'y enseigne la grammaire et la rhétorique qu'en latin ; on n'y fait lire que des historiens et des poètes latins; ce qu'on y appelle philosophie ne sert guère à rendre ceux qui l'apprennent le mieux ni plus forts en raisonnements, ni plus vertueux, ni plus savants dans les secrets de la nature ; et ce n*est que depuis peu d'années que Ton enseigne publiquement le droit français. Ne devons-nous pas respecter cet ordre d'études établi depuis tant de siècles, et croire que s'il y en avait un meilleur, on l'aurait trouvé depuis le temps qu'il

y a des gens qui enseignent et qui étudient? Celle autorité est grande, je Tavoue; mais i expérience sensible que nous faisons tous les jours du peu de fruit de ces études est encore plus convaincante.

Examinons donc encore de plus près le cours réglé de nos études ; voyons s*il est encore tel qu'il a été établi sur des raisons solides et de longues expériences, ou s*il n*a point été altéré par la longueur du temps et par le changement des mœurs, qui a souvent rendu inutile ce qui avait été ifès sagement institué dans Torigine.

Encore que je prétende ne Irai 1er que des études qui se font en particulier, et ne donner des avis qu'à ceux qui instruisent les enfants dans les maisons, et qui sont libres de suivre la méthode qui leur paraît la meilleure, j'ai cru toutefois nécessaire de considérer d'abord le cours d'études que nous trouvons établi dans les écoles publiques, afîn de nous y conformer le plus qu'il sera possible. Mais, pour bien connaître cet ordre de nos études publiques, il est bon, ce me semble, de remonter jusques à la source; de voir d'où chaque partie nous est venue, et comment le corps entier s'est formé dans la suite de plusieurs siècles.

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