‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 43 sur 131 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Grammaire.

Par la grammaire , j'entends seulement lire et écrire , parler bien français et récrire correctement ; en sorte que Ton ne soit point embarrassé, ni du choix des mots , ni de la construction du discours, et que l'on écrive bien, même les choses les plus communes: une lettre, un mémoire pour des affaires. Je ne crois pas que l'on doive commencer à montrer à lire avant six ans, si les naturels ne sont fort heureux. Car c'est une étude fâcheuse , il n'y a point de ce que les enfants cherchent, qui est le plaisir ; et il y faut beaucoup de patience , dont ils n'ont point. Jugeons-en par nous-mêmes Quelle peine n'a-t-on point en âge de raison parfaite, quand on apprend à lire l'hébreu ou l'arabe ? On est pressé par la curiosité , on veut de tout son cœur apprendre, on est accoutumé à étudier et à s'appliquer. Cependant il est bien fâcheux de s'arrêter si longtemps les yeux sur les mêmes figures, assembler si souvent les mêmes lettres, suppléer par la mémoire ce qui manque à l'écriture, comme il en manque en toutes sortes de langues ; et prononcer enfin, pour tout fruit de œ travail, des mots que l'on n'entend point. Et on trouve mauvais que de pauvres enfants , qui ne cherchent qu'à se réjouir, ne prennent pas en gré toute cette peine : et on les châtie rudement quand ils ne s'ennuient pas assez longtemps sur leur livre. Après toïit, pourquoi les tant presser, surtout quand ils sont d'une condition honnête, où ils seront obligés de lire et écrire toute leur vie? Craint-on qu'ils l'ignorent <iuand ils seront grands, et en voit-on seulement qui arrivent à dix ou douze ans sans le savoir? On n'en voit point, me dira-t-on, parce qu'il n'y en a point que l'on ne contraigne de l'apprendre dès l'enfance. Mais croit-on

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que l'émulation, la honte de n'être pas comme les autres, et la nécessité de lire et d'écrire dans tout le reste des éludes , n'y fasse pas aussi beaucoup ?

Cependant la dureté de ces premières leçons les dégoûte pour longtemps de toute étude. Il faut avoir beaucoup de patience, les-faire lire peu à la fois, augmentant insensiblement à mesure que la facilité vient, et leur apprendre en même temps des histoires ou d'autres choses qui les réjouissent. On fait lire d^abord en latin, paroeque nous le prononçons plus comme il est écrit que le français : mais je crois que le plaisir qu'aurait un enfant d'entendre ce qu'il lirait, et de voir Futilité de son travail, l'avancerait bien autant. C'est pourqwH je voudrais lui donner bientôt quelque livre français qu'il pût entendre. Il est aisé de voir que les mêmes difficultés que l'on a pour apprendre à lire , on les a pour le latin et pour les autres langues, et qu'elles durent plus longtemps. On y a même joint, par l'usage des écoles, une autre difficulté, qui est celle des règles et de tout Tart de la grammaire. Car quoique nous soyons accoutumés à n'apprendre le latin qu'avec la grammaire, ni la grammaire qu'en latin, ou sur le fondement de la grammaire (atine, il est clair toutefois que ce sont deux études séparées, puisqu'il n'y a point de langue qui ne s'apprenne, et qu'il n'y en a point aussi qui n'ait sa grammaire. J'ai fait voir que cette méthode a commencé du temps que le latin était vulgaire, et que la grammaire grecque , qui est la première que nous connaissons, a été faite aussi par les Grecs.

Ainsi pour imiter ces anciens , que nous estimons avec tant de raison , il faudrait étudier la grammaire en notre langue, avant de l'étudier dans une autre. Comme cette étude ne consisterait qu'à faire faire à un enfant des réflexions sur la langue qu'il saurait déjà, il y aurait souvent du plaisir; et les difficultés qu'il y rencontrerait seraient

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moindres que si elles étaient jointes à celle d'apprendre une langue. Toujours on aurait cet avantage , que Ton pourrait lui faire entendre parfaitement tous les préceptes par des exemple^ familiers. Mais je ne voudrais pas le «harger de beaucoup de préceptes , puisque le grand raffi* nemcnt dans la grammaire consume un grand temps, et n'est point d'usage.

Telle exception vous aura peiné tout un jour à retenir, dont vous n'aurez pas afiaire trois fois en la vie. Je me contenterais des principales définitions et des règles les plus générales ; et je me bornerais à bien parler et bien lire , observer en écrivant une orthographe très correcte , entendre tout ce que l'on dit et tout ce que l'on lit, autant que la connaissance de la langue y peut servir. Il suffirait pour cela de connaître les division:» des lettres, les parties du discours et leurs subdivisions , et le reste que je ne puis mettre en détail, à moins que de faire une grammaire. Or, afin que ces préceptes ne fussent pas secs et décharnés comme ils sont dans les livres, je voudrais les rendre sensibles et agréables par l'usage. Quand un enfant aurait lu quelque temps en sa langue des choses qu'il entendrait, et où il prendrait plaisir*s'il était possible, on commencerait à lui faire observer que toute cette écriture ne consiste qu'en vingt<deux lettres , et que tous ce^ grands discours ne sont composés que de neuf genres de mots ; qu'il y a deux sortes d'articles ; qu'il y a des genres dans les noms, des temps et des personnes dans les verbes ; des nombres dans les uns et dans les autres, et ainsi du reste. Lorsqu'il saurait un peu écrire , on lui ferait rédiger les histoires que l'on lui aurait contées, et on lui corrigerait les mots bas ou impropres, les mauvaises constructions et les fautes d'orthographe. On pourrait lui dire les règles des étymologies, et lui en apprendre plusieurs aux occasions: Elles servent fort pour entendre la force des mots et l'ortho-

graphe , et elles sont divertissantes. Ainsi , avec peu de préceptes et beaucoup d'exercice, il apprendrait en deux ou trois années autant de grammaire qu'il en faut à un honnête homme pour l'usage de la vie, et plus que n'en savent pour l'ordinaire ceux qui ont passé huit ou dix ans au collège.

La plupart en pourraient demeurer là , et n'apprendre point d'auire langue. Les gens d'épée, les praticiens, les financiers, les marchands, et tout ce qui est au-dessous, enfin la plupart des femmes, peuvent se passer de latin; Texpérience le fait voir. Mais s'ils savaient autant de grammaire que j'ai dit, il leur serait bien plus aisé de se servir de bons livres français et des traductions des anciens ; et peut-être se désabuserait-on à la fin de la nécessité du latin , pour n'être pas ignorant. Il est vrai que le latin est nécessaire aux ecclésiastiques et aux gens de robe, et qu'il est fort utile aux gens d'épée, quand ce ne serait que pour les voyages; et entre les femmes, aux religieuses, pour entendre l'office qu'elles récitent. Mais je crois qu'il serait beaucoup plus facile à apprendre, si l'on ne le mêlait point tant avec les règles de la grammaire. Non que je croie qu'il faille l'apprendra par le seul usage: quoiqu'il y en ait quelques exemples, même de notre temps , la méthode n'en est pas encore assez établie pour la proposer à tout le monde. Joint que, quelque habitude de parler qu'eussent des enfants, j'aurais bien de la peine à croire qu'elle demeurât ferme sans le secours des règles, dans une langue qu'ils n'exercent pas continuellement. On a véritablement l'exemple des Juifs, qui apprennent l'hébreu à leurs enfants sans aucune règle, et les y rendent fort savants; mais c'est avec un grand temps. Servonsnous donc plutôt des règles, pourvu qu'elles aident Icî? enfants et qu'elles ne les accablent pas. Or, s'ils les savent déjà en leur langue , le reste sera bien aisé. 11 n'y aura

qu'à leur faire observer ce que la langue latine a de différent. Le manque d'articles, les déclinaisons des noms, le passif dans les verbes ^ la liberté d'arranger différemment les mots, et lout le reste. Ce ne seront pour la plupart que des exceptions, des règles générales qu'ils auront apprises. Au reste, il faudra les exercer continuellement par la lecture de quelque auteur qu'ils puissent entendre avec plaisir, s'il se peut ; et faire état qu'ils apprendront bien mieux les règles par l'usage qu'on en fera remarquer, que par l'effort de leur mémoire, quoiqu'il ne faille pas laisser de leur faire apprendre par cœur. Ce qui les leur imprimera le mieux sera la composition ; mais on ne peut ni la commencer si tôt ni la continuer si longtemps que la lecture, qui doit être leur principal exercice et durer pendant tout le cours des études. Car il y a cette commodité à la grammaire et à l'étude des langues , que comme ce sont des instruments , celui qui les a une fois apprises s^ fortifie à mesure qu'il s'en sert, parceque les livres où il apprend les choses sont composés des paroles d'une certaine langue arrangées selon la grammaire.

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