‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 42 sur 131 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Qu'il ne faut point étudier par intérêt.

Voilà les instructions qui regardent toutes sortes de personnes , puisqu'il n'y en a point qui n'ait une ame et un corps , et que plusieurs n'ont point de bien dont la conservation est la fin des autres études générales qui me restent à expliquer. Les instructions suivantes regardent la co.nservation des biens , et par conséquent ne sont pas à Tusage de c«ux qui sont tout à fait pauvres. Aussi les avis que je donne ne sont guère praticables qu'à l'égard des enfants qui naissent de parents au moins médiocrement accommodés. Les plus pauvres n'ont ni le talent ni le loisir d'instruire leurs enfants en particulier; et s'ils les font étudier, c'est en les envoyant à des écoles publiques. Mais peut-être, avant de passer outre , ne sera-t-il pas inutile de dire un mot de ce qui doit attirer aux études ou en détourner ceux qui sont tout à fait pauvres.

Régulièrement l'étude n'est point un moyen d'acquérir du bien, et ne convient qu'à ceux qui ont un honnête loisir ; car je ne prétends point parler ici des moyens de gagner de quoi vivre, encore moins de ceux de faire fortune : ce n'est point la matière des éludes, et l'abus qu'en font ceux qui ne s'y appliquent qu'à cette fm est la principale cause du mépris où sont tombés quelques gens de lettres. Le bon sens veut que l'on commence par pourvoir à sa subsistance avant de contenter sa curiosité ; et ceux qui s'appliquent à l'étude, n'ayant pas de quoi vivre, ressemblent à des voyageurs qui , étant abordés à une tie déserte, s'amuseraient à contempler les astres ou à discourir sur le reflux de la mer, au lieu de bâtir des cabanes et de chercher des vivres* On a donc raison de ne pas faire grand cas de ces pauvres étudiants. On pourrait leur dire :

Si vous êtes assez sages pour n'estimer que les biens de l'ame et mépriser les richesses , vous ne devez pas vous plaindre de la pauvreté, ni chercher à en sortir; mais si vous estimez les biens de fortune, comme la plupart des hommes, à quoi vous a musez- vous? Que ne prenez-vous les moyens ordinaires et naturels pour en gagner? Vous êtes nés à la campagne, demeurez-y : labourez le champ de vos pères ; ou s'ils ne vous en ont pas laissé , servez un maître; travaillez à la journée, apprenez un métier; trafiquez , si vous en avez le moyen ; choisissez quelque profession qui vous fasse subsister honnêtement , et laissez les études à ceux qui on.t du loisir, qui sont riches, ou qui ne se soucient pas de Tétre. Mats, dira quelqu'un, les études mêmes sont une de ces professions qui font vivre ; du moins elles mènent à plusieurs professions utiles, l'Église, le palais, la médecine; et la vie en est bien plus douce que de labourer la terre ou de travailler à un métier. Voilà la vaine espérance qui fait tant de pauvres prêtres et tant de pauvres avocats.

Un paysan voit que son curé a de quoi vivre sans travailler de ses mains, qu'il est exempt do taille, qu'on l'appelle Monsieur, qu'il est du rang dos honnêtes gens, et que pour arriver à cet état bienheureux il n'y a qu'à savoir un peu de latin ; il se résout à apprendre ce latin , il se fourre dans un collège, il sert pendant plusieurs années, il souffre beaucoup, et souvent plus que s'il eût demeuré à son village ; mais l'espérance le soutient , quelque difficulté qu'il trouve à étudier sans inclination, sans génie et même sans livres : il ne laisse pas, avec le temps, de passer par toutes les classes et de satisfaire aux formalités ; car enfin, depuis qu'il a pris l'habit noir, il ne peut plus reculer, i( faut qu'il devienne prêtre , capable ou non , malgré lous^ les canons et la vigilance des évêques ; et Tétant devenu ,. il éprouvera encore bien d'aulres misères : il sera réduit à

Id8 TRAITÉ DES ÉTUDES.

subsister des rétributions des messes, à chercher de remploi , et quelquefois à mendier. Je ne parte point du déshonneur qu'il fait à TÈglise, ni du tort qu'il fait à sa conscience ; je ne parle que du temps qu'il perd, et combien on doit être sensible d'être réduit dans un pareil état; et je trouve sa vie plus misérable et plus incertaine que s'il fût demeuré à labourer la vigne ou à garder son troupeau.

Que s'il a plus d'esprit ou d'industrie, plus de naissance ou d'éducation , il travaillera à acquérir des degrés , soit pour s'établir dans l'Université même , soit pour se faire nommer sur quelque bénéfice , au hasard de soutenir de grands procès; et comme il y a beaucoup moins de places à remplir que de prétendants, il en arrivp ici comme dans les emplois de finances, où, pour un qui réussit, il y en a toujours cinquante qui se remplissent de vaines espérances, qui empruntent et usent de toutes sortes d'indusiries pour se soutenir en attendant cette occasion favorable, que plusieurs ne trouvent jamais.

Je ne dis pas qu'il faille exclure des études tous ceux qui sont pauvres. On ne trouverait guère de gens à leur aise qui voulussent se donner la peine d'enseigner et de conduire des enfants : moins encore qui se chargeassent du service des paroisses , principalement à la campagne. Je désirerais seulement que le nombre n'en fût pas si grand ; que l'on put choisir sur ceux qui ont le plus de talent ou de vertu, et renvoyer ceux qui n'étudient que par des vues basses et sordides. On ne peut assez déplorer les extrémités où se jettent souvent ces jeunes gens , qui se sont embarqués témérairement dans les études , et se trouvent hors d'état d'apprendre un autre métier, ou croient tout le reste indigne d'eux. Plusieurs, ne sachant que devenir, se jettent sans vocation dans des communautés religieuses : ou s'ils craignent de s'enfermer et de s'assujettir à une règle, ils cherchent quelque emploi

de pratique ou de finance; ou, selon le génie, ils deviennent musiciens, poêles, comédiens, charlatans, et tout ce que l'on peut imaginer.

Les études mêmes souffrent d*étre traitées par des gens mal élevés ou intéressés : ils n'ont que des vues basses et sordides ; ils sont occupés du soin pressant de leur subsistance , ou du désir de gagner. Leur but n*est pas la connaissance de la vérité et la perfection de la raison , mais Tintérèt : ainsi ils forcent leurs pensées pour les y ajuster ; ils n'étudient point ce qui est de meilleur en soi, mais ce qui est de meilleur débit ; ils ne cherchent point à devenir efi^tivement plus habiles , mais à passer pour l'être, et à plaire aux autres quoiqu'ils ne s'y connaissent pas. En un mot, ils appellent études utiles, non pas ceHes qui vont à quelque utilité publique, comme d'avancer les arts et perfectionner les mœurs , mais celles qui vont à enrichir ceux qui étudient.

Quoique je noe sois déjà fort étendu sur ce sujet, j'ajouterai encore qu'il ne faut pas espérer de rétablir les études tant que l'on tes traitera comme un métier, et qu'on laissera étudier indifféremment toutes sortes de personnes : je vois bien que le choix en est très difficile , el je n'espère pas que l'on puisse établir un examen des esprits pour n'admettre aux études que ceux qui en seraient capables; on pourrait même souvent s'y tromper, car tel enfant y paraît peu disposé, qui réunit dans la suite toutes les qualités qu'il faut pour être un homme de mérite : j'estime toutefois que l'on ne pourrait manquer de rejeter tous ceux qui n'ont pas de quoi vivre honnêtement , à moins que d'apercevoir en eux les marques certaines d'un génie extraordinaire. Pour ceux-là, c'est l'une des charités les plus louables de les assister en toutes manières, et de no pas permettre qu'un homme de grand talent devienne inutile, faute d'un petit secours : c'est pour ces sortes de pau-

vres qu'ont été fondées les bourses dés collèges , non pas pour ceux qui ne sont que pauvres sans esprit et sans mérite, et qui ne sont écoliers que pour vivre.

Pour conclusion, je ne puis m'cmpêcher d'exhorter tous ceux qui enseignent, qui étudient ou qui ont des enfants à faire étudier, de considérer attentivement tout ceci, et ne se pas laisser emporter au torrent de la coutume. Mais revenons à notre sujet.

Je prétends avoir expliqué jusques ici les études qui sont a l'usage de toutes sortes de personnes , tant des femmes que des hommes , tant des riches que des pauvres. Ces éludes sont celles qui regardent la religion , les mœurs, la conduite de l'esprit pour raisonner juste, et -la santé. Je les ai traitées dans toute l'étendue que peut leur donner celui qui instruit un enfant de qualité, destiné à de grands emplois, à qui le maître donne toute son application, ayant tous les recours qu'il désire. On doit juger, à proportion , ce qu'il faut en faire apprendre à un homme de condition médiocre, à une femme, à un artisan. Ainsi, pour les pauvres, il suffira des instructions d'un curé soigneux de son devoir, «l'un maître de petites éœles, ou d'un père raisonnable : ils peuvent même, pour la plupart, se passer de lire ni d'écrire; et j'estime beaucoup plus nécessaire qu'ils soient instruits de tout ce que j'ai expliqué , autant qu'ils en seront capables. Maintenant je viens aux études qui servent pour les affaires , et qui par conséquent sont «ncore communes à tous ceux qui ont du bien, de quelque sexe et de quelque condition qu'ils soient. Ces études nécessaires pour les affaires, sont la grammaire ^ Varithméiique, V économique , la jurisprudence ; mais il faut expliquer en quel sens je prends tous ces mots.

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