‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 45 sur 131 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Économique.

On s'étonnera sans doute que je compte Véconomtque entre les études , et même entre les plus nécessaires : mais voici ce que je veux dire. L'étude de la jeunesse doit coqsister à acquérir en ce premier âge les connaissances qui doivent servir dans tout le reste de la vie , ou du moins ies principes de ces connaissances , comme je crois l'avoir montré. Donc ce qui est nécessaire aux affaires les plus communes et les plus ordinaires, qui vont é l'entretien de la vie et au fondement de la société civifiB ; ces connaissances doivent tenir le premier rang après celles qui regardent l'homme en lui-même , et qui servent directement à perfectionner l'ame ou le corps. Aussi c'est principalement l'ignorance de ces sortes de choses qui foit que plusieurs méprisent les étudiants et les études. Quelles sont les pensées d'un enfant de fomille qui sort du collège? de se divertir, et de faire <tes connaissances; et s'il a pris goût aux études , de suivre sa curiosité. Il ne se met point en peine comment il subsiste , d'où lui vient de quoi se nourrir, s'habiller, et tout le reste. Il regarde seulement comment vivent les autres jeunes gens de sa condition, et ne veut pas se passer à moins, ni nianquer d'argent pour jouer ou satisfaire à d'autres passions. Cependant il se remplit l'imaginalioa de comédies, de romans, de musique et d'autres curtosilés de ce genre ; ou s'il u'a pas d'esprit, il se borne à des plaisii^ pkis grossière. Il iaut qu'il arrive quelque grand- cbang^meot dans sa fortune , la mort d'un père, une grande succes^oa à recueiK . lir, un grand procès, ua mariage, une chai^ dont il se trouve revêtu, pour lui Caire ouvrir les yeux, et s'apercevoir qu'il y a des affaires dans le monde , et qu'il y a

des soins qui le regardent aussi bien que les autres hommes. Je sais qu'il y a en cela beaucoup du naturel de Ja jeu-* nesse , qui est poussée au plaisir par des passions violentes , et n'a pas assez d*eipérience pour faire cas des choses utiles. Mais c'est pour cela même qu'il faut aider la jeunesse et la retenir, au lieu qu'il semble que l'on veuille seconder ses défauts. Les jeunes gens n'aimeront jamais le travail ni les affaires, il est vrai ; mais du moins il faut tâcher, en les y préparant de bonne heure , de faire qu'elles ne leur paraissent point si amères ni si pesantes , quand ils viendront à l'âge de s'y appliquer tout de bon. C'est pour cela que je compte , entre les études nécessaires à tout le jnonde , V économique et la jurisprudence : et voici en quoi je fais consister l'économique.

Comme les premiers objets dont les enfants sont frappés sont le dedans d'une maison , ses diverses parties , les domestiques et les services différents, les meubles et les ustensiles du ménage, il n'y a qu'à suivre leur curiosité naturelle pour leur apprendre agréablement l'usage de toutes ces choses , et leur faire entendre, autant qu'ils en sont capables, les raisons solides qui les ont fait inventer, Jeur faisant voir les incommodités dont elles sont les remèdes. On les accoutumerait ainsi à admirer la bonté de Dieu dans toutes les choses qu'il nous fournit pour nos . besoins ; l'industrie qu'il a donnée aux hommes pour s'en servir; le bonheur d'être né dans un pays bien cultivé , et dans une nation instruite et polie ; à prendre des idées nobles de toutes ces choses que la mauvaise éducation et la vanité de nos mœurs nous fait mépriser, et ne point tant dédaigner une cuisine, une basse-cour, un marché, comme font la plupart des gens élevés honnêtement. Enfin on les accoutumerait à faire des réflexions sur tout ce qui se présente, qui est le principe de toutes les études. Car on se trompe fort , quand on s'imagine qu'il faut aller

chercher bien loin de quoi instruire les enfants. Ils ne vivront ni en Tair ni parmi les astres, moins encore dan^ les espaces imaginaires, au pays des êtres de raison, ou des secondes intentions ; ils vivront sur la terre , dans ce bas monde, tel qu'il est aujourd'hui, et dans ce siècle si corrompu.

Il faut donc qu'ils connaissent la terre qu'ils habitent , le pain qu'ils mangent, les animaux qui les servent, et surtout les hommes avec qui ils doivent vivre et avoir affaire ; et qu'ils ne s'imaginent pas que c'est s'abaisser que de considérer tout ce qui les environne. Dans une grande famille il y aura plus de matière pour ces instructions que dans une moindre ; et il y en aura plus encore , si les enfants sont tantôt à la ville et tantôt à la campagne. Ausbi les enfants de qualité , qui peuvent avoir toules ces commodités, ont besoin de savoir plus de choses que les autres. A mesure que l'âge avancerait, on leur en dirait davantage ; et on ferait en sorte de les instruire passablement des arts qui regardent la commodité de la vie, leur faisant voir travailler, et leur expliquant chaque chose avec grand soin. On leur ferait donc voir, ou dans la maison ou ailleurs, comment on fait le pain, la toile, les étoffes. Ils verraient travailler des tailleurs, -des tapissiers, des menuii^iers, des charpentiers, des maçons, et tous les ouvriers qui servent aux bâtiments. 11 faudrait faire en sorte qu'ils fussent assez instruits de tous ces arts pour entendre le langage des ouvriei-s, et pour n'être pas aisés à tromper. Cependant cette étude serait un grand divertissement pour eux ; et comme les enfants veulent tout imiter, ils ne manqueraient pas de se faire des jeux de tous ces arts en s'efforçant de les imiter. 11 ne faudrait ni s'y opposer durement, ni s'en moquer; mais les aider doucement, leur montrant ce qu'il y aurait de chimérique dans leurs entreprises , et ce qui serait faisable. Ce serait

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une occasion de leur apprendre beaucoup de mécanique , et ils auraient le plaisir de réussir en quelque chose, qui est très grand en cet âge. 11 serait bon aussi de leur apprendre le prix commun des ouvrages qu'ils pourront commander, et des choses qu'ils pourront acheter suivant leur condition ; et même de celles qu'ils feront acheter par d'autres. Car encore que ces prix changent très souvent, celui qui les a sus une fois ne sera pas si incertain; principalement si on l'a bien averti des raisons qui rendent certaines denrées si chères en comparaison des autres, et des causes les plus ordinaires de ces changements de prix. Je voudrais aussi qu'un jeune homme sût de bonne heure, ou par son expérience ou par un récit exact, ce qui est nécessaire pour les voyages.

Voilà ce que j'appelle ^économique. On voit bien que je ne prétends pas que l'on en fit une étude en forme , ni qu'on l'apprit dans des livres. Elle s'apprendrait par la conversation et par la pratique, et serait moins de la fonction d'un précepteur que du soin d'un bon père ou d'un tuteur affectionné. Toutefois les autres études l'aideraient, et elle les aiderait. Pour exercer les règles d'arithmétique, on pourrait dresser des comptes, et tenir un registre de recette et de dépense , qui est une pratique si nécessaire à tout homme qui a du bien à gouverner, qu'elle est même recommandée dans l'Écriture. (EccL 42, 7.) Dans les auteurs d'humanités , comme Cicéron et Virgile , on pourrait leur faire observer combien les Romains estimaient alors l'agriculture, et l'application à leurs affaires domestiques. On le verrait mieux dans les auteurs qui ont écrit du ménage de la campagne, comme Caton et Columelle , et dans les livres de droit. Aussi fallait-il que les jeunes Romains fussent de bonne heure en état d'agir et de conduire leurs affaires, puisqu'à quatorze ans ils étaient hors de tutelle , et qu'à dix-huit ils passaient pour homï. 14

mes faits, venaient dans la place, et postulaient librement devant les magistrats. Pour les Grecs , Técononiique de Xonophon, Aristophane, Théocrite, Hésiode et Homère, feraient voir qu*ils s'appliquaient fort au dedans de leur maison au ménage et à tout le travail des champs , et que les plus riches et les plus honnêtes gens faisaient alors leur occupation et leurs délices de ce qui est aujourd'hui regardé comme le partage des misérables. L'autorité de ces grands nonvs , et Tagrément de ces excellents ouvrages , donneraient des idées nobles de toutes les choses les plus communes dans la vie; ce qui mettrait le disciple en état de profiter beaucoup plus, même de TÉcriture sainte , voyant que tout ce qu'il y trouvait de bas et de i^rossier vient des mœurs simples et solides de cette sage antiquité, où personne ne dédaignait le travail, non plus que la nourriture ; c'est ce que je pense avoir démontré dans les Mcevrs des hraéîiles. Mais soit que le disciple lût ces auteurs, ou que le maître lui rapportât ce qu'ils disent, je voudrais qu'il eût grand soin de rendre tout bien sensible, et de le rapporter à notre usage. Laissons aux iîrammairiens de profession la recherche curieuse de toutes les plantes que nomme Virgile, et la description de tous les instruments d'agriculture dont parle Hésiode ; prenons seulement occasion de ce qu'ils disent , pour faire entendre à notre écolier ce qui se fait aujourd'hui dans notre |)ays; et consolons-nous s'ils ont dit quelque mot que nous n'entendions pas , pourvu que nous entendions aussi bien notre ménage qu'ils entendaient le leur.

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