CHAPITRE XXVn
Jaiispradeiice.
Pour la jurisprudence, comme elle dépend moins de l'imagination, et qu'elle a beaucoup plus de raisonne-
meut, il faut attendre que Tesprit soit plus accoutumé à s*appli(]uer, et que le jugement soit plus formé ; c*e8l--àdire vers treize ou quatorze ans, età la fin des études. Il est toutefois bien plus aisé de la rendre sensible et agréable que la philosophie, qui est d'ordinaire l'étude de cet âge : surtout après ce fondement d'économique dont j'ai parlé , elle serait bien plus facile. On peut juger que par la jurispruéknoe je n'entends pas ici cette étud&si longue et si difficile qui fait les jurisconsultes de profession , et qui embrasse la connaissance non-seulement de toutes las lois qui sont en usage dans un pays, sur quelque matière que ce soit, mais .de tout oe qui sert à les interpréter, pour les appliquer aux affaires particulières ; je ne parie ici que des études nécessaires à tout le monde. Ainsi , à l'égard du droit, j entends seulement ce que diaque particulier est obligé d'en savoir pour conserver son bien , et ne rien faire contre les lois. Chacun y est obligé par les lois mômes , qui présument que tous les citoyens en sont instruits, qui en imputent l'ignorance comme une foute , et la punissent , ou par la perte des biens si l'on a manqué d'observer les règles de les acquérir et de les conserver, ou par des peines plus sévères si cette ignorance a porté jtisques au crtmeu Cependant on n'a aucun soin d'en instruire les jeunes gens , hormis ceux que Ton destine à la robe ; et on s'étonne sans doute que je aoubaiie qu'on leur en parle. Mais , à examiner les choses sans prévention, cette étude est bien aussi utile pour le jaoins que la philosophie que Ton enseigne, et n'est pas plus difficile. La philoaophie, ditron, exerce l'esprit des jeanea gens,' et les rend subtils. Aussi fieront les subtilités du droit, qui serviront à faire mieux entendre le principal Ohxraint de les fatiguer, si on leur parlait d'usufruit et de propriété; de la différence entre le droit d'hérédité et les corps béréditaires, entro les parts par indivis et les
parts divisées, quoique Ton puisse faire voir les effets solides de toutes ces distinctions. Ne cfaint-ou point aussi qu'ils s'ennuient des universels , des catégories , de l'inGoi en acte ou en puissance , et des êtres de raison ? En&n la connaissance du droit , agréable ou non , est nécessaire à tous ceux qui vivent sous les mêmes lois.
Cette élude serait bien facile si nous avions des lois certaines , comme les Romains avaient celles des Douze Tables, les Athéniens celles de Selon, les Hébreux celles de Moyse, ou plutôt de Dieu. Il n y aurait qu'à lire ces lois, pour apprendre son devoir. Mais il n'en est pas ainsi. Il faut un grand usage pour distinguer, dans les gros volumes des ordonnances de nos rois , celles qui s'observent d'avec les autres. Les coutumes ne parlent que de certaines matières. Nous suivons quantité de règles du droit romain , dont toutefois la plus grande partie n'est point reçue , au moins dans nos pays de coutumes. Notre droit étant donc si mêlé et si peu certain , nous avons beaucoup plus besoin d'étude pour le connaître ; je dis pour en avoir cette connaissance ipédiocre que Ton présume dans tous les particuliers. Car pour le savoir exactement, c'est l'étude de toute la vie.
Voici en quoi je fais consister cette connaissance médiocre, nécessaire à tout le monde. Premièrement, à entendre les termes dont on use ordinairement en parlant d'affaires, et qui sont employés dans les ordonnances , les coutumes et les autres livres de droit, comme fief^ censtve, propres, acquêt, déguerpir, garantir, et tous les autres qui ne sont point de Tusage ordinaire de la langue. Les enfants peuvent apprendre de bonne heure tous ces mots, principalement si Ton a soin de leur en faire entendre le sens par des exemples sensib/es; et plus tôt ils les auront appris, moins ils leur paraîtront barbares dans la suite : toujours •vaut-il bien autant en charger leur mémoire, que des noms
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des Ggures de rhétorique et des termes de philosophie. Après cette connaissance du langage, qui emporte beaucoup de dé6 ni lions, je voudrais que l'on apprit les maximes les plus générales du droit qui regardent les particuliers; comme des tutelles, des successions, des mariages, des contrats les plus ordinaires, sans entrer dans les subtilités du droit, ni affecter trop de méthode, mais seulement y employant un peu d'ordre, pour éclairer l'esprit et secourir la mémoire. Ensuite il faudrait traiter de la manière de poursuivre son droit en justice ; et sans descendre au détail de la procédure, en marquer l'ordre en gros, et la nécessité^ qu^il y a d'observer exactement dans les jugements les formalités établies. La difficulté serait pour le maître à' choisir dans les livres ces connaissances nécessaires, qui y sont si éparses et si mêlées ; car il faut avouer que nous n'avons point encore d'ouvrage où tout ce que je viens de dire soit rassemblé et séparé du reste. En attendant que quelqu'un fasse ce travail , on pourrait se servir des Institutes de Juslinien, de l'Institution coutumière deLoisel,de celle de Coquille, de llndice de Ragueau, et des autres ouvrages semblables. De plus, il serait bon de faire lire à l'écolier la coutume de son pays tout entière, et lui faire voir quelques contrats des plus communs , pour en entendre les clauses principales.
Mais, dira quelqu'un, n'y a-t-il pas déjà trop de chicaneurs en France , sans vouloir que tout le monde le devienne? Voilà le langage ordinaire des ignorants, de nommer chicaneurs tous ceux qui entendent les affaires, ou qui en parlent en termes propres. Au contraire, une des plus grandes sources de la chicane est cette ignorance du droit : de là vient que l'on fait des traités désavantageux qu'ensuite l'on ne veut point exécuter, que l'on demande tant de rescisions et de restitutions contre des surprises , que l'on entreprend témérairement des procès dont on ne
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voitpa5 les conséquences; qu'ayant raison dans le fond, on s*abandonne à la conduite d*un solliciteur, qui gâte le bon droit par la mauvaise procédure. Que si quelque connaissance des affaires produit la chicane, c'est la connais^ sance confuse et incertaine d'un petit détail de pratique sans ordre et sans science des principes, d'où vient que les plus grands chicaneurs sont toujours les praticiens du dernier ordre. Or, on ne peut avoir que ces notions obscures ei imparfaites quand on ne s'instruit qoe par l'usage, outre que c'est un maître bien lent , et qui n'instruit guère que par les fautes que l'on lait; encore, après un long temps, ne saurez-vous que de certaines affaires particulières, dont vous saurez même trop de détail, et vous ignorerez entièrement tout le reste. Il m» semble qu'il vaut bien mieux ne se pas attendre tout à fait à l'eitpérience, et s'y préparer par quelques connaissances générales ; car quoiqu'il soit vrai que beaucoup de gens s'instruisent suffisamment des affaires par le seul usage, il faut avouer qu'ils s'en instruis* raient encore mieux et plus aisément, s'ils y joignaient H]uelque étude. Et puisqu'il y a un certaiu âge où Ton veut que les jeunes gens étudient , quand ce ne serait que pour les occuper, pourquoi ne les occupera-t-on pas plutôt à -ce qui pourra leur servir dans la suite , qu'à ce qui n'est bon que pour l'école, c'est-à-dire pour rien, puisque l'é- •cole n'est bonne qu'en tant qu'elle sert pour le reste de la vie. Au resle, il ne faut pas craindre qu'ils apprennent'un peu plus de droit que ce qui leur sera nécessaire absolu*ment ; il est difficile de mesurer si juste ce nécessaire , et on ne retient que le gros de tout ce que l'on ap{»rend.
On pourrait aider à égayer cette étude , un peu sombre d'elle-même, par la connaissance de quantité de faits qui , donnant à l'écolier un peu d'expérience avant Page , lui rendraient plus sensibles et les maiimes et les raisonne- •ments du droit. Je voudrais donc que l'on entretint souvent
un jeune homme des différentes conditions des gens du même pays, de leurs occupations, de ce qui les fait subsister; qu'il sût comment vit un paysan, un artisan, ou un iMMirgeois; ce que c'est qu'un juge, ou un autre homme de Tobe; je dis ce qu'ils sont, non pas ce qu'ils doivent être, de quelle naissance ils sont, comment ils arrivent aux charges, comment ils y subsistent; qu'il sût comment vivent les soldats et les officiers d'armée; qu'il connût aussi les ecclésiastiques et les religieux; en un mot, tous les hommes avec qui il doit vivre. Il faudrait aussi lui décrire les différentes natures de biens ; quel est le revenu depuis la moindre ferme jusques à la plus grande seigneurie, et comment on fait pour retirer ces revenus; ce que c'est que le trafic et la banque, cl comment on s'y enrichit; les différentes natures de rentes; enfin, les diverses manières de vivre et de subsister selon la diversité des provinces. Et comme on ne peut guère apprendre tout cela que par la conversation , il faut montrer aux jeunes gens à profiter de l'entretien de toutes sortes de personnes, jusques aux paysans et aux valets. Le moyen est de faire parler chacun de son métier et des choses de sa connaissance; tous les deux trouvent leur compte en mutuelle conversation : celui qui parle a le plaisir d'instruire et de se faire écouter ; celui qui écoute a le plaisir d'entendro quelque chose de nouveau, et le profit lui en demeure.
La lecture des anciens peut aussi servir à connaître ces mêmes faits, comme j'ai marqué pour l'économique; les oraisons et les lettres de Cicéron sont pleines d'un merveilleux détail d'affaires, que l'on peut faire observer à l'écolier, selon son besoin. S'il doit mener une vie privée,. on lui expliquera principalement les affaires particulières ; s'il est destiné par sa naissance à de grands emplois, on l'arrêtera plus sur les affaires publiques. Tite-Live et les antres historiens lui en apprendront aussi beaucoup; ainsF
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4ine même lecture- peut servir à plusieurs usages, pour la grammaire, pour la rhétorique, pour Thistoire, la morale, l'économique, la jurisprudence; on appuierait tantôt sur «m genre de réflexions , tantôt sur Tautre , selon les occasions, et il serait difficile que quelqu'une ne fit sou effet. Mais il faut éviter jen toutes ces observations la curiosité qui tente continuellement, si ce n'est en tant qu'elle peut servir comme d'un ragoût pour réveiller l'appétit de savoir ; car, au reste , ce ne sera pas un grand malheur de ne pas -entendre quelque mot de Plante ou deVarron, qui marque la fonction d'un esclave, ou d'ignorer (fuelque formalité des comices, pourvu que l'on retienne que les Romains •entendaient fort bien leurs affaires, et particulières et publiques; qu'ils Y étaient fort appliqués; et que tous ces grands hommes que nous admirons dans leur histoire ne se sont rendus grands , chacun selon leur génie , que par •cette application. Ainsi cette étude du droit ne servirait pas seulement à rendre les jeunes gens capables d'affaires, elle contribuerait plus qu'une autre à leur rendre Tesprit solide et à leur former le jugement, puisqu'elle ne consisterait qu'à leur faire connaître la vérité des choses les plus proportionnées à la connaissance des hommes.
Or, il me semble que dans les études on devrait princi- |>alement chercher cette solidité et celte droiture de jugement; il n'y a que trop de bel esprit dans le monde, mais il n'y aura jamais assez de bon sens. Pourquoi tant vanter .aux écoliers ce brillant et ce feu d'esprit que l'on ne peut donner à ceux qui ne l'ont pas naturellement, et qui nuit plus d'ordinaire qu'il ne sert à ceux qui l'ont? Cultivons le -bon sens et le jugement ; tous ceux qui ne sont pas nés stupides peuvent arriver à la droiture d'esprit, pourvu -qu'on les accoutume à s'appliquer et à nç point précipiter leurs jugements; et ce n'est que par là que Ton réussit •dans les affaires et dans toute la conduite de la vie. La
c'onnaissance des affaires contribuerait encore à détacher ies jeunes gens de la bagatelle et à les rendre sérieux ; -car nous sommes tels que les pensées qui nous occupent. Elle les accoutumerait à s'appliquer, à être soigneux , à aimer la règle et la justice, que Ton ne peut manquer d'aimer, si on la connaît, avant d'avoir intérêt de s'y opposer. Or, les jeunes gens ne sont pas encore sensibles à l'intérêt, l'avarice est le moindre de leurs vices : pour donner de l'application et du soin, il serait fort à souhaiter que Ton joignît la pratique aux instructions, qu'un père fît entrer son Gis dans les conseils de ses affaires domestiques, qu'il le fît parler sur celles qui.se présentent, qu'il le charg^eât de quelques-unes les moins difficiles, qu'il lui donnât à gouverner quelque partie de son bien, dont il lui fît rendre compte. Rien ne serait plus salutaire à un grand seigneur que d'avoir été ainsi élevé, d'être tellement capable d'affaires, qu'il n'eût des intendants, des agents et des solliciteurs que pour se soulager , et non pour se décharger tout à fait; qu'il conduisît lui-même tout le g^osf ses affaires , ne laissant à ses gens que l'exécution et (^ détail; en un mot, qu'il gouvernât ses gens, au lieu d'en être gouverné, comme il n'arrive que trop souvent; Cd^ n'est-il pas évident que cette dépendance absolue où I^^ gens d'affaires tiennent leurs maîtres , et cette inappir cation qui ruine tant de grandes maisons, vient principalement de l'ignorance des gens de qualité et de leur mauvaise éducation? Je sais bien qu'il y a beaucoup de paresse et d'attachement au plaisir. Mais il arrive quelquefois que l'on se dégoûte du plaisir et que l'on secoue la paresse, au lieu que l'on ne s'instruit point quand on a passé un certain âge : d'abord on conçoit de l'aversion pour les affaires, parceque l'on n'entend point les termes et que l'on ne sait point les maximes; on se flatte que le bon sens «uffit pour les régler, et chacun croit en être bien pourvu ,
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mais on ne considère pas que le droit est mêlé d'une infinité de faits et de règles établies par les hommes, qu'il est impossible de deviner : quand on vient à reconnaitre la nécessité de s'en instruire , on a honte d'avouer son ignorance; enBn la longue habitude de ne s'appliquer à rien et de ne se point contraindre , remporte souvent sur les intiérète les phis^ pressants. Voilà ce quej'entends par îe& noms de grammaire, d'arithmétique , d'économique et de jurisprudence , et voilà toutes les étsdes que j'eslime le& plus nécessaires.