‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 66 sur 131 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

C'est déjà beaucoup , ce que vous reconnaissez , que les Indiens ne comprennent rien à la philosophie de no^ écoles. Si l'on voulait y prendre garde et parler de bonne foi, on verrait que les Français- n'y comprennent guère davantage , comme je l'ai ouï plusieurs fois avouer à plusieurs hommes de bon sens qui n'étaient point accoutumés à ce jargon. Ceux même qui y sont accoutumés s*imaginent souvent entendre ce qu'ils ont coutume de dire, ou sont, honteux d'avouer qu'ils n'entendent pas ce qu'ils ont* étudié longtemps.

L'expérience que Ton a déjà du succès de la géométrie chez les Indiens me paraît fort importante. C'est en effel la meilleure méthode pour accoutumer à raisonner juste ; et l'imagination étant soutenue par les figures rend cet exercice plus facile. Cette étude fournit un moyen sûr pour éprouver la raison des Indiens, et voir s'il est vrai qu'elle soit d'une autre espèce , ou du moins tournée d'une autre manière que la nôtre. Ont-ils jamais trouvé dans les trois angles d'un triangle plus ou moins que la valeur de deux angles droits? Ont ils le secret de diviser le nombre impair en deux nombres pairs? En un mot, y a-t-il quelque démonstration d'arithmétique ou de géométrie dans laquelle ils ne conviennent pas avec nous? Je ne le crois pas. Or, cette observation est très importante ; car on conviendrait de même dans tout le reste , si on pouvait convenir des principes et poser nettement l'état des questions. Ainsi , quand on dit qu'ils ont une autre manière de raison , je crains que l'on ne confonde ce qui est de coutume et d'institution humaine, avec ce qui est naturel et d'institution divine. Un homme accoutumé à mettre pour principe que I. 18

la nature abhorre le vide , que les corps pe8ent& tendent au centre du monde , que rien n'est dans Tentendeinenl qui n'ait passé par le sens, et tels autres axiome? de nos écoles; celui, dià-je , qui y est accoutumé, les prend pour des principes de lumière naturelle, dont tout animal raisonnable doit convenir , et commence à douter de la raison de ceux qui les nient; au lieu qu'il faudrait douter de la vérité de J^axiome , qui ea effet n'est qu'un préjugé. Quaad donc vou^ trouverez quelque principe dont les Indiens ne conviendront pas, défiez- vous du principe, et prenez garde s1l est parfaitement clair ; car s'il Téiait autant que ceux de géométrie , iJs en conviendraient de même. Il ne faut donc compter avec eux pour principe de raisonnement que les vérités dont ils conviendront ; et vous n*avez d'autre moyen de les en faire convenir que l'évidence ou Thabîtude qu'ils auront de les croire comme nous. Voilà sur quoi je voudrais fonder une philosophie à leur usage , comp(^ sant une bonne métaphysique de ces premiers principes que l'on aurait éprouvés avec eux. Plus les nations avec (|ui on les aurait éprouvés seraient éloignées, plus ils seraient sûrs, puisqu'il serait plus difficile qu'elles se fussent accordées ensemble, ou qu'elles eussent donné dans les mêmes erreurs. Cette métaphysique me parait la plus nécessaire pour les missions orientales ; car, sans le don (les miracle? , je ne vois que le raisonnement pour persuader la véritable religion , et frayer le chemin à la foi et à la grâce. Or , si le raisonnement est faible , il est à craindre que la persuasion ne le soit; mais il sera solide q^aad il sera établi sur des principes accordés, comme en géométrie. Je voudrais donc essayer de faire convenir des principes qui vont à prouver une première cause, comme que rien ne se fait de rien ; que le corps ne peut se donner à soimême le mouvement ; que le premier moteur n'est point corps, et les autres semblables. Il faut établir la distinction

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de la substance spirituelle et de ta corporelle; t'idre d^un esprit porfait et la liaison nécessaire de tous ses attributs ^ c'est-à-dire qu'il ne peut être parfait sans être él<*roel , immense, sage, puissant, juste, bon : d'où suit la Providence, et la nécessité des peines et des récompenses. Pour rétablissement de ces vérités, on peut se servir utilement de Platon dans le dixième livre des Lois , et d'Aristote ^ dans le huitième de sa Physique générale ; et entre ies modernes, des Méditations de Descartes, et des six Discours de la distinction du corps et de l'ame, de M. Cordemoy. Quant à M. Bemier , il n'a fait qu'abréger la philosophie de Gassendi , qui contient des erreurs grossières sur ces premiers principes, et particulièrement sur la nature de Famé et de la substance spirituelle, qu'il semble confondre avec la corporelle. H est vrai que Bernier parle plus correctement que son maître de la distinction de Tame et du corps, comme on voit dans sa Lettre à Chapelle. Sa manière de raisonner est solide, et tout a fait éloignée du galimatias de l'école. Si l'on veut des philosophes modernes, on pourra se servir plus utilement de Descartes, quoique sa doctrine contienne aussi quelques erreurs. Sa manièl^ de raisonner aiderait vos disciples à ne rien dire sans l'entendre, et à suivre des idées nettes. C'est particulièrement sa Méthode et ses Méditations qui serviraient pour cette première partie de la philosophie ; mais je voiidrais que Ton s'en servit sans le nommer, puisque ce n'est pas son autorité que je propose de suivre, mais son style et ses raisonnements. Son nom pourrait alarmer les Espagnols et les autres scolastiques. D'ailleurs on. trouvera tous ces mêmes principes dans les livres de saint Augustin contre les académiciens, De Tordre* De la quantité, De l'ame, et dans les derniers, de la Trinité , et on le pourra citer hardiment, s'il faut citer ; mais que servent les citations dans les matières de pur raisonnement ? Vous avez encore be-

soin d^un autre genre de principes pour parvenir à TétabKssement des faits et des vérités positives, sans lesquelles vous né ferez que des déistes, et non des chrétiens ; je veux dire les prophéties et les miracles. Il faut donc convenir des règles sur lesquelles est fondée toute la créance humaine, voir ce qui peut obliger un homme de bon sens à croire l^s faits qu'il ne sait pas lui-même : sur quoi , par exempJe, chacun croit être né de tels parents, avoir un tel Âge , par où il sait qu'il y a dans le monde une telle ville qu'il n'a jamais vue ; que tant de siècles avant lui vivait un tel homme qui a fait telle chose, et ainsi du reste ; rendant tout cela sensible aux Indiens par l'exemple des pays voisins et des histoires de leur nation. De là suivra la distinction de l'histoire et de la fable. On tiendra pour histoire ce qui est raconté par des témoins oculaires ou du moins contemporains, qui ne soient suspects ni d'extravagances, ni de crédulité trop grande , ni de malice, ni d'intérêt à tromper, principalement si les mêmes faits ont été crus par divers peuples dans une longue suite de siècles, sans aucune interruption, et slls ne contiennent rien que de vraisemblable , s'ils s'accordent avec les autres histoires véritables qui ont parlé des mêmes choses. Quant aux faits miraculeux, il faudra plus de précautions; qu'ils soient publics et attestés par un très grand nombre de témoins; qu'ils aient été écrits dans le temps même par ceux qui les ont vus ; que ces écrits soient venus jusqu'à nous par une suite de tradition continuelle, sans que jamais leur autorité ait été révoquée en doute; que ces miracles aient produit dans le monde quelque grand changement, dont nous voyions au moins des restes; que, hors le fait particulier, qui est donné pour miraculeux , tout le reste de l'histoire soit nalurel, suivi, et semblable aux autres histoires.

Au contraire, on tiendra pour des fables les faits qui

n'ont aucune liaison avec les autres faits connu», etqni ne s'accordent ni avec la suite des temps, ni avec cellp des lieux. Si depuis hier je me suis imaginé avoir été à Mor>tpellier et à La Rochelle , et y avoir vu deux de mes amis morts il y a quatre ans, je vois manifestement que j*ai rêvé, et c'est la principale marque pour distinguer les songes; c'est par là que je connais aussi que le roman d'Amadis est une fable, parcequ'aucune histoire connue pour vraie ne me parle des personnages qu'il nomme, et que dans le temps où il les suppose je vois, dans le même temps, des choses toutes différentes. Je tiendrai encore pour fables les faits merveilleux , racontés sur une tradition incertaine par des auteurs qui ont vécu longtemps après celui dans lequel on les suppose arrivés : ainsi , ni Ovide, ni les poètes grecs qu'il a suivis , fût-ce Homère ou Hésiode, ne méritent aucune créance sur les métamorphoses, parcequ'aucun d'eux ne prétend avoir vu le changement de Daphné en laurier ou d'Io en vache, ni l'avoir appris de ceux qui en avaient été témoins. Une autre marque de fable {ront les faits monstrueux, et qui ressemblent aux chimères des songes, comme qu'un homme ait tranché une montagne d'un coup d'épée, qu'il ait avalé un fleuve, et d'autres imaginations grotesques, dont nous voyons remplies les histoires des mahométans et des Indiens. 11 est aisé aux hommes de diminuer par Timaginalion un fleuve et une montagne, et de grossir à l'infini la figure humaine, comme Ton fait en peinture; mais, laissant les choses comme elles sont en eflet, il n'est pas aisé de concevoir de tels prodiges, et d'ailleurs on ne voit pas quelle en aurait pu être Tutilité.

Une autre marque de fable est le vide considérable dans les histoires : par exemple, on dira qu'il y avait en tel lieu un roi d'un tel nom ; qu'il y a dix mille ans]qu'ii ût bâtir une grande ville. Puis on dira qu'il y en eut

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ÎOOO ans après un tel autre, ou plusieurs de suite; puis après 3000 ans d'intervalle encore d^autres; ou bien cette suite de temps sera remplie seulement d'une suite de noms saaâ aucuns faits, comme les dynasties des anciens rois 4*Ë^yple que nous voyons dans la Chronique d'Ëusèbe. Tout cela rend les histoires fort suspectes.

Par ces moyens, employés avec discrétion , on pourrait réduire les Indiens à se déâer de leurs traditions et de leurs histoires, et à goûter les nôtres. Vous croyez, letir dirait^* on, que SonuBona-Codom vivait en tel tempe, et qu il a fait telle merveille : la-t-il écrit, ou quelque autre de son temps? Commefit savez-vous que ces écrits sont d'eux ? Y a-t- il de» auteurs de siècle en siècle qui en aient parlé toujours depuis? Les avez- vous lus vous-même? Les exemplaires qu'a» en a sont-ils fort anciens? Pour nous, nous avons tous ces avantages: sans parler de l'ancien Testament, nous lisons i'Évan,:;ile en grec, comme il a été écrit par saint Luc; nous en avons des manuscrits de 1300 ans; tous les auteurs de siècle en siècle l'ont cité et expliqué tel que nous Tavons. Les nestoriens et les jacobites , séparés de nous depuis 4 200 ans, les lisent comme nous.

Four la logique , l'expérience nous excite peu à l'étudier. On voit tant de gens qui raisonnent juste sans Ta voir apprise, et tant d'autres qui, après l'avoir apprise, raisonnent jiussi mal ou pis que le commun, qu'il est difficile de croire qu'elle soit de gj^ande utilité. En tout cas, elle doit se réduire à très peu de règles, et consiste principalement, si je ne me trompe, à bien diviser et bien définir, pour â'aecoutuokerà penser nettement et a s'expliquer de mèmet à ne rien dire qu'on ne l'entende parfaitement, à ne porter aucun jugement que sur des idées claires, à ne tirer de conséquences que sur des principes certains, et à les tirer toujours droites; ce qui souvent se sent mieux par l'idée que BOUS avons naturellement d'une bonne conséquence,

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qae par des réflexions et des préceptes. La géométrie peiil ser\ir de matière pour le raisonnement , et je crois que rétude de la logique consiste moins en préceptes que dans un exercice continuel de ce que je viens de dire. Ce n*esi pas qu'il ne soit bon de s'en servir pour découvrir le vice d'un sophisme et convaincre un opiniâtre; mais Tasage en doH être rare, et on ne doit pas en attendre un grand efiFel. La logique servira encore, comme j*ai dit, à poser les fondements de la grammaire , en accoutumant à réfléchir sur les pensées et à distinguer les opérations de l'esprit.

Au reste, Tinclination que l'on trouve dans les Indiens, à disputer et à chicaner sur ce qu'ils entendent, me paraît un défaut à corriger, et non pas une disposition que Ton doive cultiver en leur fournissant matière de dispute. On doit craindre qu'il ne leur arrive de tomber dans le défaut commun aux Arabes, aux Espagnols, et aux autres peqples spirituels et paresseux, il est bien plus commode, quatid on y a une fois pris goût, de raisonner et de subtiliser sans fin, que de feuilleter des livres pour apprendre des langues et des faits. De là est venue la scolastique chicaneuse. Il fatit donc réprimer la curiosité des Indiens, les accoutumer à se contenter des connaissances utiles, et à mépriser les questions vaines qui vont à l'infini; et profiter pour cet effet de leur disposition naturelle à la docilité, à la miodestie et au silence.

Je voudrais surtout leur faire voir le rapport de toute» les études à la morale. Un homme de bien doit être pru-' dent et sensé ; il doit être sincère et ami de la vérité. H ne doit donc jamais parler de ce qu'il n'enlend pas, si ce n'es! pour s'en instruire. Il ne doit jamais juger lémérairemcnt, c'est-à-dire affirmer ou nier ce qui ne lui est pas évident, mais suspendre son jugement jusqu'à ce qu'il soit pleinement éclairci. Il ne doit ni croire légèrement, ni par complaisance affirmer ce qu'il ne croit pas , ni être opiniâtre

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et résister par fausse gloire à la vérité connue , parceque iui ou ceux qu'il estime ne l'ont pas trouvée ; ou parcequ'il est accoutumé à penser le contraire. On doit surtout éviter la paresse dans une affaire aussi importante qu'est le bon usage de la raison. C'est en quoi consiste essentiellement le péché d'infidélité, de n'avoir pas voulu user de la lumière naturelle pour connaître celui de qui on la tient, et de s'être plus occupé des affaires temporelles et des soins du corps, que du soin de perfectionner sa raison et de croire la vérité. Il ne suffît donc pas de ne faire tort à personne et de vivre moralement bien, si d'ailleurs on demeure dans 1 habitude d'un si grand crime , que de mal user de la raison ; et de là s*ensuit que le premier devoir •est de bien régler sa créance.

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