‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 65 sur 131 · HUMANITÉS · texte numérisé non relu

HUMANITÉS

La lecture des poètes latins me parait inutile aux nouveaux chrétiens des Indes , puisqu'il n'est pas nécessaire qu'ils sachent la langue latine dans sa perfection, comme nous qui en avons besoin. Il en est de même des auteurs.

Pour bien entendre ces auteurs, il faut avoir une si grande connaissance des mœurs, des lois et de toute la tmanière de vivre des anciens, qu'il ne me semble pas à propos d'en charger des gens qui ont tant d'autres choses à apprendre. Il y a contre les poètes des raisons particulières, les vices et les fables. Ce serait scandaliser vos disciples , de leur faire voir que , nonobstant les infamies <lont ces auteurs sont pleins, vous les* estimez encore assez pour les enseigner aux autres, sans compter les mauvaises impressions qu'eux-mêmes en prendraient. Les fables de l'ancienne idolâtrie y sont proposées sous des images agréables et dans un trop grand détail. Si vos nouveaux chrétiens doivent en connaître quelque chose, ii faut qu'elles leur soient proposées de manière à leur en faire horreur; mais, plutôt que de leur charger la mémoire de nouvelles fables, sans doute vous voudriez leur faire oublier celles de leur propre religion. Ainsi, de tous les auteurs profanes, je ne vois guère que les historiens qui rsoient à leur usage. Mais je crois qu'ils apprendront assez de latin dans les auteurs ecclésiastiques.

Le style de saint Cyprien et celui de saint Jérôme ne le iîèdent guère aux meilleurs auteurs profanes. Les premiers ouvrages de saint Augustin, faits un peu après sa conversion, sont encore parfaitement bien écrits. Sévère Sulpice peut fournir en même temps le latin et l'histoire; et notre Bible vulgate n'est pas à mépriser : ce qui y manque quelquefois pour l'élégance est bien compensé par la clarté du style et par l'importance de la matière. Je voudrais tou-

jours commencer par cette lecture, comme la plus facile. Après tout, de quoi servira un latin si élégant à des prèlres qui doivent passer leur vie à instruire des Indiens? Ne suffît-il pas qu'ils puissent entendre nos livres et entretenir commerce avec nous? C'est beaucoup de les charger de cette langue, si difficile pour eux : soulageons-les autant qu'il est possible. Le latin nous est nécessaire en Europe pour la jurisprudence et pour la plupart des sciences; mais ils n'en ont besoin que pour la religion uniquement. La rhétorique, au moins celle de nos écoles, est si peu utile même pour nous, que- je ne voudrais pas non plus les en embarrasser , puisqu'ils sont accoutumés à parler simplement et sans mouvement. Exercez-les dans cette manière de parler, qui est sans doute la meilleure pour instruire. Nos prédicateurs s'échauffent souvent fort à contre-temps , en traitant de la scolastique la plus sèche. Je ne laisserais pas d'observer comment les Indiens parlent entre eux quand ils traitent d'affaires importantes, quels effets font sur eux les passions ; s'ils sont plus touchés de ce qui est dit avec mouvement, ou de ce qui est proposé simplement avec assurance et autorité; et de ces observations j'en ferais une rhétorique à leur usage. Mais nous ne pouvons la faire de si loin , nous qui ne connaissons point leur manière. Une partie du défaut de la rhétorique de nos écoles vient sans doute de n'avoir pas assez étudié nos mœurs, et de nous appliquer mal-à-propos ce qui convenait aux Grecs et aux Romains. Je crois, toutefois, que qui . . saurait bien imiter Platon et Démosthène persuaderait par tout pays. Il semble que ce soit la raison même qui parle dans leurs écrits. Quant aux harangues de parade , il y a des gens sensés qui les regardent comme des fléaux de ces pays-ci ; et je me garderais bien d'en donner l'idée à ceux qui sont assez heureux pour ne les pas connaître. La vraie rhétorique n'est que l'art de mettre la vérité dans

son jour. Voyez ce qu'en dit saint Augustin dans la Doctrine chrétienne et contre Cresconius.

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