TOUTES RELIGIONS SONT BONNES
Il y a une apparence d'équité à ne condamner personne, et laisser à'chacunla liberté de ses opinions. Dans le fond ce n'est que paresse d'examiner, et désespoir de trouver la vérité. On veut faire compensation d'erreurs; souffiir celles des autres, pour avoir droit de garder la sienne. Là revient la tolérance mutuelle des protestants, et c'est le grand chemin du pyrrhonisme. Je ne crois pas que
rimpudence et la stupidité puis^sent aller jusqu'à approuver toute sorte d'opinions sur la religion, puisqu'il faudrait en accorder de contradictoires. Si toutes les religions sont bonnes , celle qui condamne toutes les autres , comme le christianisme, ne sera pas bonne. Ceux qui n'ont aucune religion, comme les Caffres et quelques peuples de TAraérique, seront dans Terreur.
Il faut distinguer dans les nruBurs des hommes ce qui est indifférent et ce qui ne Test pas. Ce qui est de leur institution est indiflérent, comme le langage, la forme dis habits, des meubles, des bâtiments. Il a été libre aux hommes d'établir tels signes qu'il leur a plu pour exprimer leurs pensées; de choisir telles étoffes, telle couleur et telle figure de vêtements qu'ils ont voulu. Encore, qaii l'examinerait bien trouverait souvent qu'ils ont été déterminés par la qualité des pays chauds ou froids, par la nature des plantes et des animaux qui s'y trouvent, etc. Mais que tout cela soit indifférent, à la bonne heure ; on peut mettre en ce rang les manières d'exprimer le respect, le deuil ou la joie publique ; les formes de rendre la justice ; les lois et le gouvernement. Mais ce qui regarde le fond des mœurs est le même chez tous les hommes. Tous conviennent qu'il faut tenir ce qu'on promet ; qu'il faut dire la vérité ; qu'il ne faut pas faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu'ils nous fassent; qu'il ne faut pas faire de mal à qni ne nous en fait point, et être reconnaissant du bien que l'on nous fait ; qu'il faut aider les autres dans leurs besoins ; qu'un mari et une femme doivent s'aimer et se secourir; qu'ils doivent aimer leurs enfants, les nourrir et les élever tant qu'ils sont petits; que les enfants doivent les honorer et les servir. Ces maximes, et plusieurs autres que Ton pourrait rechercher, se trouveront dans le cœur de toutes les nations, avec celle qui en est une suite: que ceux qui ne les suivent pas sont méchants , et méritent d'être punis.
DES MISSIOxXS ORIENTALES. 295
Cest sur ces règles qu'est fondé le comnierce entre les nations les plus éloignées, ce qui prouve qu'elles ne se sont pas accordées pour les établir; mais que chacune de leur côté elles les ont trouvées chez elles. En un mot, c'est la loi naturelle gravée dans le coeor tie tous les faomnies, et inséparable de la lumière de la raison.
Et il ne faut pas être troublé de ce que l'induction n'est pas absolument générale, et qu'il se trouve quelques nations particulières qui font profession de cruauté, de trom* perie et de quelque autre vice ; car il s'en trouve aussi qui sont accoutumées à manger la chair humaine, ou à pervertir l'ordre de la génération : ce que je ne crois pas qu'aucun homme sensé regarde comme indifférent. Comme il y a des hommes particuliers, extravagants ou méchants, l'extravagance ou la malice peuvent aussi gagner toute une famille ou toute une nation. Mais il faut voir de quoi conviennent la plupart des hommes, principalement quand ils jugent des autres, et qu'ils n'y ont point d'intérêt. Il faut ensuite prouver que la religion appartient à cette loi naturelle qui est la même en tous les hommes. La religion est une partie de la justice. S'il faut être reconnaissant d'un bienfait particulier, à plus forte raison de tous et du fondement de tous, qui est 1 être. Il faut donc revenir » prouver un Dieu créateur et conservateur de tout, un ôtre souverainement parfait, tout-puissant, tout sage et tout bon ; et Ton aura prouvé la nécessité de l'honorer et de lui obéir. C'est sur ce point d'un Dieu unique , indépendant, souverain, qu'il faut principalement insister. Car encore que ces mots ne soient pas inconnus aux Indiens , »l semi)le qu'ils n'en senient pas la force , puisqu'ils parlent comme si nous avions notre Dieu et eux le leur, et qu'ils comptent plusieurs hommes devenus dieux successivement. Il y a apparence que le commerce avec les mahométans , les chrétiens et les juifs, les ont accoutumés à parler d'un
Dieu tout-puissant, quoiqu'ils n'aient sur la divinité que des idées confuses. Ce qui montre que les Siamois n'ont pas d'idée claire de la divinité , c'est qu'ils reconnaissent que ceux qu'ils nomment dieux commencent et finissent; que le Sommona-Codom est né en un certain temps, qu'il est mort et anéanti, au moins réduit en un état où il ne se mêle plus de rien , et n'agit plus sur les hommes et sur le reste du monde. Avant donc la naissance du Sommona- Codom, ou plutôt avant qu'il fût devenu dieu, il n'y avait point de dieu. S'il y en avait un autre, avait-il commencé? On peut les pousser ainsi jusqu'à ce qu'ils reconnaissent un Être éternel. Comme la religion de Siam est venue des Indes, il y a apparence que ce sont dans le fond les mêmes principes et les mêmes fables; du moins j'y vois une grande conformité.
Or, les bramines donnent un corps et une figure humaine à leur souverain dieu , soit Vistnou , soit Esouara ; ils lui donnent aussi une femme et des enfants , le font sujet à la colère et aux autres passions , à peu près comme les Grecs parlaient de leur Jupiter qui était le souverain dieu, qui toutefois ne pouvait résister au Destin, et avait souvent querelle avec les autres dieux. 11 ne faut donc pas s'arrêter aux termes généraux d'un grand dieu souverain, tout-puissant; voyez quelle idée y répond, et si elle se soutient partout. J'admire entre autres le raisonnement des Siamois, qui veulent que la puissance de leur dieu s'étende jusqu'à pouvoir s'anéantir lui-même.
Il semble plutôt que les Indiens et les Chinois ne connaissent point , à proprement parler, de dieu ; ils veulent que tout soit par nécessité , et que comme il y a des lois nécessaires pour les mouvements des corps , il y en ait aussi pour la punition ou la récompense des esprits suivant leur mérite, en sorte que le bon et le mauvais usage de la liberté attire, par une suite nécessaire et une espèce de fa-
Xalité, le bonheur ou le malheur. Si cela est, il faut reprendre avec eux la religion dès les premiers fondements.
Travaillez donc à montrer qu'il y a un Être nécessaire qui subsiste par lui-même, immuable et infini, qui est purement et simplenient, sans aucune addition, sans différence de temps ni de lieu , puisque tout ce qui s'ajoute à l'idée de TÊtre marque un être borné, comme dire qu'il a été, qu'il sera, ou qu'il ne sera plus, ou qu'il est étendu jusqu'à certains termes. Prenons garde que les mots ne nous trompent. Infini est un terme négatif, parceque nous ne sommes accoutumés à considérer que des choses finies ; mais à proprement parler, c'est le fini qui emporte négation de durée, ou d'étendue, ou de vertu au delà de son terme ; et l'infini est le positif qui est purement et simplement sans limitation. Cet Être infini est corps ou esprit: nous n'avons d'idées que de ces deux substances. S'il est corps, il n'y a donc que des corps; ou plutôt qu'un seul corps, sans division et sans mouvement. Car d'où lui viendrait le mouvement, et comment se pourrait-il mouvoir, s'il était infini et remplissant tout? On ne pourrait dire aussi qu'il y eût plusieurs corps, puisque chacun serait borné, du moins à l'égard de l'autre; et par conséquent aucun ne serait infini contre la supposition. L'Être infini est donc esprit , et c'est ce que nous soutenons. Or nous convenons qu'un esprit infini peut mouvoir les corps , et même les faire de rien ; puisque étant infini il doit avoir toutes les perfections, et par conséquent une puissance infinie. Si l'on dit qu'outre l'esprit infini il y a aussi la matière qu'il peut mouvoir et arranger, quoiqu'il ne l'ait paa faite; je demanderai pourquoi cette matière n'est pas immense aussi bien qu'éternelle. Si on la suppose immense, on revient à U première supposition que j'ai détruite, en montrant qu'il n'y aurait qu'un seul corps, et qu'il serait immobile. Si on la suppose bornée et divisée
298 MÉMOIRf: SUR LES ÉTUDES
en plusieurs corps , comme l'expérienoe le fait voir, qui a pu lui donner ces bornes, si elle est indépendante quant à l'être et à la substance? Mais il y a grande apparence que ceux à qui vous avez affiiire ne sont pas capables , pour la plupart, de ces raisonnements métaphysiques. Revenons donc à des preuves plus sensibles d'une première cause : l'exemple d'un palais qui ne se bâtit pas tout seul ; quand vous avez serré quelque diose dans un cofire, si vous ne la trouvez pas, vous êtes surpris ; elle ne s'en est pas allée toute seule ; nous cherchons la cause du moindre accident ; ' faire observer la structure merveilleuse des corps iratnreis^ cela s'est^ii fait par hasard? est-ce un homme qui l'a fait?
A l'égard des Siamois, vous avez besmn particulièrement de distinguer les genres de causes, pour détruire l'équivoque de leur cause méritoire. Les hommes, disentils, sont punis et récompensés par leurs mérites, comme si ie mérite était une cause efficiente ou agissante ; et après cela ils ne cherchent plus de Dieu pour punir ou récompenser. Montrez-leur la différence de la cause efficiente et de la finale, dont le motif est une espèce. Un ouvrier bâtit une maison par l'espérance du gain : direzvous que c'est l'intérêt qui a bâti cette maison? En ferezvous un personnage subsistant, qui puisse remuer du bois et des pierres? Ce criminel a été puni à cause de son crime : est-ce son crime qui a pris son épée pour lui couper la (été? Ne voyez- vous pas que son crime a été le motif qui a porté le juge à le condamner et le bourreau à l'exécuter, comme le gain a été le motif qui a excité le maçon à bâtir? Travaillez à leur faire entendre la chose, sans vous mettre en peine de leur apprendre les noms de cause efficiente, finale ou matérielle. Si vous pouvez une fois établir l'idée d'un esprit infini et agissant, en un mot d'un Dieu créateur, il ne sera pas difficile d'établir la né-
cessité d'une seule religion. Tout l'univers n'a qu'un seul maître : il ne faut donc plus dire votre Dieu et te nôtre; le maître doit être servi non au gré de ses esclaves, mais au sien : c'est à lui à leur faire la loi. Mais, dira-t-on, i\ est assez grand pour être servi par divers peuples en diverses manières; ihest à croire qu'il se plaît à cette di< versité, puisqu'il la souffre, comme il se plaît à la diver-^ stié de leurs figures, de leurs couleurs, de leurs mœurs et de leurs langages. Tout cela ne sont que des conjectures, et par ce principe de la tolérance on conclurait que Dieu approuve tous les crimes; car il pourrait absolimient les empêcher. Il faut donc revenir aux preuves effectives de sa volonté, et il est question de savoir s'il a parlé aux hommes pour la leur apprendre, et de connaître sa pa> rôle. Je crois que tous les idolâtres ont des livres qu'ils estiment sacrés, et croient être la parole de Dieu, soit à l'imitation de la vraie religion, ou autrement. Ils croient en aveugles tout ce qui est écrit dans ces livres. Ils se feraient grand scrupule d'en douter, ou de douter que ces livres fussent divins; en un mot, ils opposent leur prétendue foi à tous les raisonnements. Ce point mérile d'être examiné.
// ne faut pas raisonner sur la religion.
Toutes les fausses religions imitent en ce point le langage de la véritable. Il faut croire, se soumettre, se défier de la raison , ne la point écouler. L'autorité divine l'emporte sur tous les raisonnements. Ainsi , les mahométans ne parlent que de foi : ainsi , les anciens idolâtre*, quand on les pressait sur l'absurdité de leurs fables, avaient recours à rantiquité. Nos pères l'ont cru ainsi, eux qui étaient plus sages que nous. Nos poètes l'ont appris des dieux, les choses divines passant leur portée. Puis ils exaltaient l'élégance des poésies qui étaient leurs livres
sacrés, comme les uns font valoir le style de leur Alcoran, les autres de leur Bali. Mais ni les anciens ni les nouveaux infidèles ne viennent point à examiner comment ils sont assurés que Dieu a parlé, et que leurs livres sont sa parole. Touterois cet examen est nécessaire pour distinguer la crédulité téméraire d'avec la foi prudente : car on ne peut nier qu'il n'y ait eu de 3 imposteurs; autrement il faudrait croire la doctrine du premier venu. Vous devriez donc, leur dirais-je, croire la nôtre; et ensuite s'il venait un mahométan, .vous devriez encore le croire, et ainsi à l'infini, sans jamais vous arrêter à aucune créance. 11 faut donc revenir à des signes évidents de l'autorité de Dieu, qui soient comme des lettres de créance de ceux qui viennent de sa part, sans lesquelles on ne doit pas seulement les écouter.
Ces signes ne peuvent être que des miracles; car, pour niintrer que Ton parle au nom de l'Auteur de la nature, il faut faire quelque chose qui ne soit possible qu'à lui, c'est-à-dire qui soit au-dessus des forces de la nature. Il semblera peut-être à quelqu'un qu'il serait de la bonté de Dieu de se faire ainsi connaître à chaque homme en particulier, et de faire voir à chacun des miracles, pour l'assurer de la vraie religion, au moins une fois en sa vie. Mais si les miracles étaient si fréquents, ils ne seraient plus miracles. 11 ne faut pas une moindre puissance ni une moindre sagesse pour former un homme dans le ventre de sa mère que pour ressusciter un mort Rejoindre une ame à un corps encore entier, ou môme rassembler les parties de ce corps déjà dissipées, n*est pas plus difficile que de le former la première fuis et y joindre la même ame. Il n'y a que l'habitude de voir naître tous les jours des hommes et des animaux, qui fait que nous n'admirons pas ces merveilles; et si la résurrection était aussi fréquente, nous l'admirerions aussi peu. D'ailleurs ce n'est
pas à nous à donner des lois à Dieu , ni à lui prescrire quand il doit faire des miracles. Il suffît qu'il en ait fait de tfès évidents en présence d'un très grand nombre de témoins, et que nous en ayons entre les mains des preuves incontestables. Tels sont les miracles de Moïse, ceux <]'Élie, d'Elisée et des autres prophètes, ceux de Jésus- Christ et de ses disciples. Ils ont été faits en public pour la plupart; ils ont été reconnus dans le temps, écrits par ceux qui les avaient vus, dans àes livres qui ont toujours subsisté depuis, et que nous avons encore. Nous voyons les effets de ces miracles, de ceux de Moïse en toute la nation des Juifs, qui subsiste depuis si longtemps dans tout le monde dans un, état si singulier; de ceux de Jésus- Christ dans rétablissement de la religion chrétienne , si sublime et si au-dessus de la nature, et principalement dans la manière dont elle s'est établie, par la souffrance et le martyre pendant trois cents ans de persécution. Je ne m'élends point sur ces preuves, qui ont été si bien traitées par les Pères de l'Église, et principalement par saint Chrysostome et saint Augustin.
Le seul miracle de la résurrection de Jésus-Christ suffit pour prouver tous les autres, et par conséquent tous ceux de Moïse, à qui Jésus-Christ a rendu témoignage. C'est pourquoi les apôtres ont pris tant de soin de prouver invinciblement sa résurrection. Or celui qui ne se rend pas à ces preuves serait bien en danger de ne se pas rendre à la vue du miracle même ; car on ne peut refuser d'ajouter foi à un fait si bien prouvé que par une mauvaise disposition d'esprit, ou pour n'en pas admettre les conséquences, qui sont de suivre la doctrine de Jésus-Christ, renoncer au plaisir, et combattre ses passions; ou simplement par orgueil, pour ne se pas confesser vaincus, pour se distinguer du commun et faire l'esprit fort. Or les mêmes dispositions feraient rejeter un miracle quand on l'aurait vu.
Efllre les Juifs qui furent présents à la résurrection du Lazare, il y en eut plusieurs qui ne crurent pas à Jésus- Christ plus que devant. Au contraire, ils furent plus iErités,. et persistèrent dans le dessein de faire mourir Jésus-Christ. Ils y ajoutèrent le dessein de tuer le Lazare, afin de s'ôtei* de devant les yeux cette conviction manifeste de lenr aveuglement. Tels sont les hommes passionnés : plus on leur fait voir leur tort, plus on les irrite. S il vous arrive de fermer la bouche aux talapoins et de mettre en évidence leurs erreurs, ne vous attendez qu'à les avoir pour ennemis implacables. Comme notre ame est la principale partie de nous-mèmets, et la raison ce qui nous fait hommes essentiellement, rien ne nous est plus précieux. Nous attaquer en cet endroit est, ce me semble, nous vouloir anéantir et nous détruire. Or on attaque notre raison toutes les fois que l'on entreprend de nous montrer notre tort. C'est la source de toutes les disputes, et de là viennent ces mouvements si violents en contestant sur des maximes et même sur des faits qui souvent ne nous importent en rien dans le fond. Tout ceci fait voir clairement la vérité de cette parole de Jésus-Christ, que ceux qui ne se rendent pas à l'autorité de l'Écriture ne croiraient pas un mort revenu de l'autre monde.
Il reste maintenant à examiner sur quelles preuves les Siamois ajoutent foi à leur Bali, les Indiens à leur Beth ou Védam, les musulmans à lewr Alcoran. Je m'attache à ces derniers, que je connais mieux : ce que j'en dirai pourra s'appliquer aux autres. L'Alcoran , dit-on , est si bien écrit et parle si dignement de Dieu , qu'il est clair que ce n'est pas l'ouvrage des hommes. Quant à la beauté du style, Homère le disputerait et l'emporterait de bien loin; il est bien mieux suivi, et occupe l'esprit bien plus agréablement : il plaît Aiéme dans des traductions fort unparfai^; au lieu que l'Alcoran, quoique bien traduit.
est fort ennuyeux. Mais qui ne voit la faiblesse de cette preuve? Comme si on ne voyait pas tous les jours des méchants qui parlent bien et disent de bonnes choses^ Au contraire, un menteur et un charlatan prennent plus de soin de bien parier que celui qui dit la vérité; elle se soutient de soi-même. Le succès, disent les mahométaas, a montré que notre prophète était envoyé de Dieu ; autre signe très équivoque. Combien de fois Dieu a-t~il permis, pour punir les crimes des hommes, que Terreur ait prévalu 1 Les musulmans eux-mêmes ne nomment-ils pas temps d'ignorance tout ce qui a précédé leur prophète? Par la même raison, tous les hérésiarques, tous les auteurs des fausses religions seraient envoyés de Dieu; et, sans sortir des Indes, un Brama, un Sommona-Codo» se* ront des dieux. De plus, nous savons comment la doctrine de Mahomet s'est établie avec la domination (emporeUe , et par la force des armes ; en quoi il n'y a rien de surnaturel. Qui pourrait savoir comment la religion ctes Sia^ mois ou des autres Indiens s'est introduite, y trouverait aussi sans doute le contredit. Quant aux miracles, Mahomet marque souvent qu'on lui en demandait, et il ne ré-» pond que par des discours généraux. Dieu, dit>41, en a assez fait par ses anciens prophètes, sans que le inonde y ait cru. Pour moi, il ne m'a pas envoyé faire des mira^ des, mais prêcher les peines de l'enfer. Je sais que les musulmans racontent des miracles, et en attribuent quel*^ ques uns à Mahomet; mais ils ont été écrits longtemps après, et ils n'ont point de témoignage certain, et sont en substance bien différents des vrais miracles, sans utilité, sans liaison avec les faits véritables et connus d'ailleurs. D'alléguer pour preuve qu'un livré est divin, la longue possession où l'on est de le croire tel , ce serait ne pas raisonner. On ne prescrit pas contre la vérité, il faut venir à la source, et voir si les premiers ont eu raison
d'y croire; car si leur créance a été téméraire, elle "ne peut assurer celle de leurs descendants. De dire : Nous avons bonne opinion de nos ancêtres, et nous présumons qu'ils n'ont cru que sur de puissantes raisons, c'est revenir à autoriser toutes les religions ; car tous les peuples peuvent en dire autant. Donc Dieu aura enseigné également l'Ëvangile, l'Alcoran, le Beth, le Bali, quoique tous ces livres se contredisent et se détruisent l'un Tautre,
Mais outre que l'Alcoran n'a aucune preuve d'autorité divine , il a des preuves positives de supposition et de fausseté. H se contredit en reconnaissant Moïse et Jésus-Christ comme envoyés de Dieu, et toutefois détournant les hommes de suivre leur loi. Il confond Marie, sœur de Moïse , avec Marie, mère de Jésus-Christ, qui ont vécu à 2000 ans l'une de l'autre. Il raconte des histoires impertinentes de Salomon, de la huppe et de la fourmi qui lui parlèrent, et d'autres semblables. Ces contredits sont encore plus forts contre des livres qui contiennent des absurdités plus manifestes, contre des faits évidents par la simple expérience, ou par des démonstrations astronomiques , comme les rêveries des Indiens et des Siamois touchant la grande montagne qui cause la nuit, touchant les éclipses, et le reste. Il faut extrêmement insister sur ces arguments sensibles, et montrer que Dieu ne peut se contredire, et nous diredan^ un livre le contraire de ce qu'il nous dit dans la nature , par les sens et la raison que lui-même nous a donnés. Toutefois, il ne faut pas outrer cet argument, ni faire la raison juge de la parole de Dieu ; en sorte que quand nous trouverons dans un livre quelque chose que nous ne pouvons accorder avec nos lumières naturelles, nous rejetions ce livre comme ne pouvant venir de Dieu, qui nous a donné ces lumières. Ce serait saper par le fondement toute religion, et nous réduire à une pure philosophie humaine. Il ne faut donc pas commencer par cet examen pour discerner
si UD livre est divin ou non : comme notre raison est faible et obscurcie par les passions , nous pourrions nous y tromper. Je ne dirai pas d'abord , pour voir si ce livre est divin : Je veux l'examiner en lui-même, et juger s'il ne contient rien que de raisonnable et digne de Dieu. Mais je dirai : Voyons d'abord d'où il nous vient, et comment nous savons que c'est la parole de Dieu. S'il n'y en a pas de preuve, je n'ai rien à examiner davantage. Si l'on me prouve, en sorte que je n'en puisse douter, que c'est la parole de Dieu , alors je la lirai avec respect et avec foi , disposé à y soumettre ma raison. Si j'y trouve des choses obscures , je jugerai qu'elles ne le seraient pas à un esprit plus éclairé, et je ne laisserai pas de les croire, quoique je ne les comprenne pas : et voilà la foi des mystères , fondée sur l'autorité de la parole de Dieu. Mais avant que de s'y soumettre , il faut être assuré d'ailleurs que ce soit sa parole. Si vous commencez par vous prévenir qu'un tel livre estdivin, simplement parceque tout un peuple le dit, ou ( ce qui est encore plus absurde ) parceque vous vous imaginez y voir par vous-même un caractère de divinité, comme disent les protestants, vous vous exposez à croire toutes les fables imaginables ; ou si vous croyez en savoir plus que le commun , vous vous exposez à ne rien croire : nous devons nous rendre à l'autorité de Dieu , à proportion comme nous nous rendons à celle des hommes. Un malade , pour agir prudemment, ne doit pas se commettre au. premier venu qui promet de le guérir, mais au meilleur médecin qu'il pourra trouver : et comment le connaîtra-t-il ? sera-ce en l'examinant à fond, ou en le faisant discourir de son art? 11 faudrait quelle malade fût plus savant en médecine que le médecin même. H faut donc 'en venir aux préjugés extérieurs : Est-il médecin de la Faculté? passet>il pour savant , pour sage, pour expérimenté? Est-il fort ♦^Mi ployé? A-l-il fait grand nombre de belles cures? On 1. 20
s engage sur la foi publique , on le fait venir, on lui explique le mal. Serait-il raisonnable d^examiner ses raisonnements sur lescauseset les effets de la maladie , de disputer perpétuellement contre lui, de vouloir connaître la composition des remèdes? Non , le malade y ayant une fois pris confiance s'abandonne à sa conduite ; souvent même coaire ce que lui dit sa raison.
Il en est de même d*un avocat pour la conduite d'une affaire, d'un pilote pour la navigation; et toute la vie humaine roule sur cette confiance que Ton est obligé de prendre en ceux qui sont communément estimés habiles en quelques arts. Il n'y a point de science qui donne moins à l'autorité que les mathématiques; toutefois, si le disciple voulait contester à son maître , et ne pouvant nier la vérité des axiomes et des définitions, du moins en disputer Futilité qui ne paraît pas d'abord , il n'apprendrait jamais rien. Ce qu'on appelle docilité n'est autre cliose que cette disposition modeste qui fait dire à un disciple : Cet homme en sait plus que moi ; il faut donc le croire sur sa parolo, jusqu'à ce qu'il m'ait mis en état d'entendre les raisons qu'il me dit, et de les voir par moi-même.
Au reste, il y a une grande différence entre les mystères que la vraie religion nous enseigne, et les absurdité^ que proposent les fausses religions. Que le soleil se cache tous les jours derrière une montagne; qu'il y ait des naers de lait, de crème, de sucre; que la terre soit soutenue par des éléphants, soutenue par une tortue, c'est ce qui s'appelle des contes de vieilles, dont on amuse les enfants: mais que l'Esprit infini ne puisse être compris p»r les esprits qu'il a faits et qu'il a Itornés, il n'y a rie» en cela que de raisofhnable. Si nous n'entendons pas nettement ce que nous sommes nous-mêmes , comment un corps et un «esprit, deux natures si différentes, s'unissent en nous pour ne faire qu'une personne ; comment c'est le même
esprit qui veut et qui connaît , quoique connaître et vouloir soient des actions si distinctes; si, dis-je, nous-ménies fious entendons si peu tout cela , devons-nous trouver étmnge <^e nous n'entendions pas ce qu'il a plu à Dieu do nous découvrir de la Irinité des personnes de la nature divine, ou ^ Jéaus-^brist runité de personne subsistant en 4ieuK nature^? M est vrai que rËucharistie est un objet sensible et d'expérience joum^lÂère ; mais le changement que nous y croyons n'est que dans la substance qui ne tombe pas sous les sens. La f<i^i de ces mystères ne consiste pas à démentir la sensation, mais à redresser le jugement ; elle ne me fait pas dire : Je ne vois rien de blanc ni de rond sur Tautel ; mais seulement ce que je vois de blanc «t de rond sirr l'autel n'est pas du pain, mais le corps de iésus^brist. Nos jugements suivent de si près nos sensations, que nous les confondons souvent. Je dis que je vois «n grand arbre à 200 pas ; je le vois en effet petit par rapport à moi , mais la distance et la comparaison des objets qui en sont proches me le fait juger grand. Je marche sur un pavé de marbre , et je dis que UMes les pièces en sont carrées, quoique celles qui s'éloignent de moi me paraissent en losange, et avec les angîes iplus inégaux, plus ils s'éloignent. Je dis le même de r£ucbaristie ; je vois un objet blanc et rond, que je juge en telles circonstances être le corps de Jésus-Christ, par la foi que j'ai à sa parole ininllible et toute-^puissante.
Telles sont denc les bornes de la raison et de la foi. Il fant raisonner pour discerner ia vraie autorité de la prévention téméraire. Ce qui fait naître tant d'opinions et d*erre«urs parmi les hommes, c'est la lacilité à croire au tosard, particulièrement dans la jeunesse, tout ce que leur disent ceux avec lesquels ils se rencontrent, soit pour les faits , soit pour les règles de conduite, et de n'user pas assez de teur raison pour distinguer à qui il faut croire. Cet
examen serait difficile icVstplustôtfaitde suivre le torrent; et ce qui les rend inexcusables d'en user ainsi à l'égard de la religion et de la morale, c'est qu'ils ne sont pas si crédules en ce qui regarde leur intérêt temporel. Ils examinent par eux-mêmes, et consultent ceux qu'ils estiment les plus habiles ; marque assurée que ces intérêts leur tiennent plus * à cœur que ceux de leur ame et de leur salut. Voilà le crime de la crédulité téméraire qui attache aux fausses religions , crime d'autant plus grand que la matière est plus importante et la négligence plus affectée.
Mais, dira quelqu'un, la plupart des chrétiens n'agissent-ils pas sur ce point comme les inGdèles? N'est-ce pas le bonheur de la naissance qui les détermine à la vraie religion? Pensent-ils seulement à l'examiner, et ne condamneraient-ils pas cet examen comme une dangereuse tentation, puisqu'il supposerait le doute, et par conséquent l'extinction ou du moins l'affaiblissement de la foi? Je réponds que Dieu seul sait le secret qui se passe dans les cœurs ; lui seul connaît l'effet de la foi qu'il répand dans l'ame des enfants à leur baptême; lui seul sait quand chacun d'eux commence à en produire des actes; quels sont les objets et les occasions qui les y excitent, comment l'habitude se fortifie, s'affaiblit ou se perd tout à fait; qui sont ceux qui ont une véritable foi divine et surnaturelle, et ceux qui ne tiennent à la religion que par une foi humaine et une crédulité téméraire. Car, comme il n'est que trop certain que la plupart des chrétiens perdent la charité , il est vraisemblable qu'il y en a plusieurs qui perdent la foi. Il y a des apostats. Or, on ne doit pas croire qu'ils ne perdent la foi qu'au moment qu'ils renoncent à la vraie religion : elle était éteinte auparavant dans leur cœur; on peut juger le même des libertins et des LTh^^ • ^^*® «»i sans doute bien faible darts les grands P cneurs et languissante dans le commun des chrétiens,
qui prend si peu de soin de la forlifièr par des actes et un exercice fréquent.
Toutefois, il ne faut pas s'y tromper, les simples et les ignorants font bien des raisonnements et des réflexions, sans s'en apercevoir; et il faut bien se garder de croire qu'ils ne pensent qu'à ce qu'ils sont capables de dire. L'homme le plus grossier, pourvu qu'il raisonne, exerce toutes les opérations de la logique; comme en marchant et en se remuant il pratique les règles de la mécanique, sans les savoir. Ainsi , ne doutez pas que , touchant les objets de la foi , il ne soit frappé de tous les motifs de crédibilité qu'il peut entendre, et par la Providence divine il y en a de proportionnés à tous les esprits : ce sont des faits sensibles et évidents. Il est clair , au moins dans la partie du monde que nous habitons, depuis l'entrée de la Perse jusqu'à l'extrémité de l'Espagne, qu'il y a toujourseu une société d'hommes faisant profession d'adorer un seul Dieu , créateur du ciel et de la lerre ; que . depuis la venue de Jésus-Christ , ce culte s'est étendu dans le monde de tous côtés , et que , pour la conduite de cette société , qui est TËglise, il y a eu des pasteurs dont la suite n'a point été interrompue jusqu'à nous. C'est aux Indiens à montrer, s'ils peuvent, de leur côté, quelque chose de semblable.
MÉTHODE d'instruction.
Il faudrait être sur les lieux, et connaître la disposition des esprits auxquels vous avez affaire, pour vous donner sur ce point des règles certaines. Voici celles qui me paraissent les plus importantes, tant en général que pour les Indiens en particulier, suivant le peu de connaissance que j'ai de leurs mœurs et de leurs maximes.
On ne peut établir une religion qu'avec bien du temps, du travail et de la patience. L'expérience nous le fait voir
dans toute Thisloire de rÊg(ise. Dans les deux ou trois premiers siècles, où les miracles étaient si fréquents, le progrès fut plus prompt ; aussi y avait-it d'ailleurs des dispositions que vous ne trouvez pas. Les apôtres s'adressaient d'abord aux juifs déjà instruits du fond de ta reHgiott , à qui il ne fallait qu'expliquer les prophéties et leur faire connaître ce Messie qu'ils attendaient , et dont ils savaient que le temps était venu. Les Grecs et les Romains étaient préparés par la philosophie, qui les avait déjà désabusés des fables de leurs poètes; en sorte que les gens d'esprit étaient pour la plupart sans religion , et ne soutenaient l'idolâtrie que par politique pour le peuple. Cependant il felhit trois cents ans avant que ta religion |)ût prendï^e le dessus sur l'idolâtrie ; et même sous te» empereurs chrétiens le paganisme se soutint encore plus de deux sièdes, principalement dans le menu peuple. La vaste étendue de l'empire romain donnait une grande commodité pour le progrès de la religion; mais nous ne voyons guère qu'elle ait subsisté au delà. Les traditions touchant la prédication des apôtres sont très obscures. H y eut à ta vérilé de grandes Églises dans les terres des Partheset des nouveaux Perses, mais toujours persécutées; et les Sarrasins musulmans achevèrent de les ruiner. Quant à la mission de saint Thomas dans les Indes, l'histoire en est assez incertaine : on ne sait ce que c'est que cette Calamine où le marlyrologe romain marque sa sépulture; et quant, au sépulcre qui était honoré à Méliapour quand les Portugais y arrivèrent, les savants ont vérifié que c'était le sépulcre de Mar-Thoma , ou seigneur Thomas,' marchand nestorien, qui y avait prêché l'Évangile à sa mode. Mais je ne vous conseille pas d'entrer sur ce point on dispute avec les Portugais. Dans cette partie de l'Europe que nous connaissons distinctement, nous voyons que les bart)ares , c'est-à-dire ceux qui étaient hors de l'em-
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pire Fomaifi , se sont convertis fort tard. La Flandre et Ic& pays voisins ne reçurent TÉvangile que vers le milieu rlii septième siède» par les travaux de saint Ëloi ; la Germanie, uft siècle après, par les pFédiciAioos de saint Boniface, qui y souffrit le martyre; «ncore ne fut-ce que depuis les conquêtes de Charieniagne que k religion y fut 'établie à deeieure , c'est-é^dire dans te neuvième siècle. Elle entra alors dans la Suède et le Danemark; en Bohême et dans les autres pays des Sclaves , dans le dixième siècle ; en Hongrie, dans le même temps; en Pologne, dans le onzième siècle. Est-ce que saint Germain d'Auxerre , saint Loup de Troyes, saint Remy, n'auraient pu prêcher aux Allemands, dont ils étaient si voisins? Ils ne manquaient pas de zèle; mais ils attendaieat les dispositions favorables.
Je sais que ces peuples étaient brutaux et farouches, et que vos Indiens sont doux et polis ; mais leur douceur les rend paresseux et indifférents. I^ous avons ouï parler de Forgueil des Chinois, et de ropinion qu'ils ont de leurs connaissances. Du moins nos barbares d*Occiâent se reconnaissaient ignoranls, et respectaient les Romains. Ce qui est toujours commun aux notions fort éloignées, c'est d'avoir des coutumes et des opinions très difficiles à vaincre. Ce qui vient d'un autre boHtdu monde nous paraît à peine sérieux. Le roi de Siam et même le roi de la Chine semblent presque être des rois de théâtre. Le premier mouvement porte é rire, quand on voit des hommes d'une couleur et d'une figure si différente. Nous devons être aussi exU*aordinaires aux Iiidiens que les Indiens le sont ici. Des hommes vêtus de longs habits, à qoi on ne voit que le visage fort blanc, doivent y paraître des spectres ; et je ne m'étonne pas si les Siamois s'enfuient d'-abord à l'approche des missionnaires. Mais quand des gens si extraordinaires^ viennent vous dtre que vous êtes tous da«s l'erreur, que
tous vos ancêtres sont damnés, et que vous le serez comme
eux, ce n'est pas le moyen d'être bien reçus.
II faut donc prendre un long détour, et user de grandes précautions ; leur inspirer le goût de la vérité dans les matières indifférentes, comme les mathématiques et la physique, afin de les accoutumer peu à peu à raisonner plu^ juste qu'ils n'ont fait jusqu'ici ; leur raconter des histoires véritables, principalement de celles qui n'ont rien que de naturel , pour leur faire sentir, sans le leur dire, la diffé> rence des fables ; travailler en même temps à poser les principes de la métaphysique que j'ai marqués, sans eu faire encore l'application. Après avoir ainsi préparé un esprit , et l'avoir longtemps fortifié par une bonne nourriture, vous pouvez commencer à lui faire apercevoir les erreurs dans lesquelles il a été élevé, s'il ne les aperçoit déjà lui-même; car s'il a compris les principes et s'il en est persuadé, pour peu qu'il ait de pénétration, il les appliquera aux objets qui lui sont familiers.
Quand vous aurez une fois excité du doute dans leurs esprits, il faut encore travailler à leur ôter diverses préventions qui viennent du cœur plus que de Tesprit; le respect pour leurs docteurs, l'affection pour leurs parents et amis, l'attachement à leurs coutumes. Je n'y vois point de meilleur remède que l'amour de la vérité. S'ils l'ont une fois goûtée, ils verront que rien ne lui doit être préféré ; mais il faut avouer qu'il n'y a que le temps qui puisse guérir de ces passions, comme de toutes les autres. Ce même amour de la vérité doit surmonter l'indifférence d'opinions, et principalement des religions. Il faut souffrir «n patience l'erreur des autres, quand nous ne pouvons les en guérir; mais nous sommes coupables, si nous y demeurons un moment à notre escient. On peut pardonner à un homme de se tromper : mais d'assurer hardiment ce qu II ne sait point, et des fables irtventées à plaisir, et le
persuader aux autres, c'est ce qui n'est point excu-»sable.
De là on peut venir à donner du mépris et de l'aversion des faiix docteurs et des faux prophètes , après avoir bien convaincu leur doctrine de fausseté. Tous les imposteurs et faux témoins sont haïssables, mais principalement ceux qui mentent en matière très importante, et qui séduisent des peuples entiers. De tous les faux témoins, les pires sont ceux qui portent faux témoignage contre Dieu même, ou disent qu'ils sont envoyés par lui , ou se mettent à sa place, en se faisant rendre les honneurs qui sont dus à lui seulement. Après avoir levé ces obstacles extérieurs qui viennent de l'attachement à leurs préjugés, ou de la négligence à s'appliquer, ou de Tautorité de leurs docteurs, il faut attaquer les opinions qui résistent plus à notre doctrine : l'éternité du monde, la multitude des dieux, ou tous ensemble, ou successivement ; que tout soit corporel ; que les âmes des bêtes soient immortelles, ou qu'elles passent de corps en corps; et surtout que le bonheur ou le malheur suivent le mérite par une nécessité fatale et indispensable. Avant que d'avoir effacé ce préjugé, si vous leur parlez de la croix de Jésus-Christ, ce sera pour eux un scandale : ils concluront, suivant leur principe, qu'il avait mérité dans une autre vie ce qu'il a souffert depuis sa naissance, et ils feront le même jugement des martyrs. C'est peut-être par cette raison que les jésuites ne se sont pas pressés de parler aux Chinois de Jésus-Christ crucifié. Mais sitôt qu'on y verra les catéchumènes disposés , on ne doit pas différer à les instruire d'un dogme si capital au christianisme. Tous ces préliminaires semblent nécessaires avant quQ de venir à l'explication de la doctrine chrétienne , si ce n'est que l'expérience vous ait appris que la proposition simple et solide de la vérité suffise pour faire évajiouir les erreurs eontraires, comme le soleil dissipe les
:H4 mémoire SCR les ÉTIDES
nuages, ^i ^e n'écrivais pour des personnes d'iine vert» consommée, je les avertirais de se précautionner contre la tentation de fôiire paraître un graiid fruit de leur mission, il est triste à la nature d'avoir fait inutilement un si grand voyage, d'avoir tant souffert, et de demeurer dans cet exil volontaire. On veut, à quelque prix que ce soit, faire de& chrétiens ; l'amour-propre se déguise en zèle.. Regardez toujours les exemples des premiers siècles. On éprouvait les catéchumènes pendant deux ou trois ans, et on ne donnait ensuite le baptême qu'à ceux qui le demandaient instamment, et dont les mœurs paraissaient solidement corrigées. A cette épreuve servaient tant d'exorcismes et de scrutins pendant le carême, dont la pratique pourrait être rétablie très utilement dans les nouvelles Églises. Je ne vois pas non plus que dans ces premiers siècles la conversîoo des princes fût regardée comme le moyen le plus propre à établir la religion. A la vérité, quand l'occasion s'en ^ésenta , les saints évèques l'embrassèrent avec zèle, eti en rendirent grâces à Dieu , comme d'un miracle. Mai& anf^ravant Hs la regardaient comme huniainement impossible, par Textrême difiScalté qu'il y a d'accorder le souverain pouvoir, les honneurs et le luxe de la cour, avec l'humilité, la tempérance et les autres vertus chrétiennes. L'on dit que l'autorité des princes est le moyen le plus court pour amener les peuples au changement de religion; surtout en Orient, où les rois sont regardés comme une divinité. Mais je doute fort que cette autorité produisît une conviction intérieure. Je crains <ïH'ell^ ne lit seulement un changement dans le culte par nne basse complaisance, et que de tels chrétiens ne fussent prêts à retourner à leurs idoles au premier changement de souverain. Je craindrais •encore que les missionnaires ne fussent tentés d'avoir des complaisances excessives pour un prince qui se serait déclaré chrétien , et qu'ils ne crussent être o^bligés , pour le
DES xMfSSlONS ORI£NTÂi>ES. 315
bien commua , à relâcher beaucoup de la sévérité de leur discipline. Je crois du moins qu'il faudrait, avant que de lui donner le baptéine, Tépronver bien plus que les particuliera. L'exemple de Constantin est remarquable : U a été trente ans le protecteur de ta religion chrétienne sans ètr» baptisé ; car il est certain qu'il ne le fut qu'à la mort.
Les biens et les maux suivent le mérite.
Cest ici , si je ne me trompe , l'objection capttale pour la morale; elle a une apparence de raison et de 'justice. C'est, dira-t-on, l'ordre des choses; le bonheur est dâ au bon usage de la liberté, le malheur au mauvais usage : donc tout méchant est malheireux, et tout malheureux est méchant. Et comme l'expérience el^t contraire, il y aura d'autres vies devant et après; defanlt,^oiir av<^r mérité les biens et les maux de celte vie ; apitès, pour recevoir ^ peine et la récompense de ce qu'on y a mérité : et voilà \a métempsycot^e. De là suivra que jamais l'état des csf^ts ne sera fixe ; car si tout dépend de leur volonté ^bre, •ceux qui sont malheureux pourront, s'ils se convertissent, devenir heureux ; et les plus heureux pourront tomber et devenir misérables. C'est le fond des erreurs d'Origène, qui les avait prises de Platon et de Py thagore, et, à remonter plus haut, des Égyptiens, de qui les Indiens peuvent les avoir autrefois reçues. Il y a encore d'autres suites dé ■ce principe. S'il n'y a que le mérite qui distingue les esprits, tous sont égaux naturellement, ou du moins de même nature ; le même sera ange , homme , démon , selon notre manière de parler. Il pourra même arriver à devenir dieu, selon que les Indiens entendent que l'est Sommona-Codom, et les autres qui l'ont été et le seront. Donc, c'est par accident que les esprits deviennent âmes et sont unis à des corps, pour peine ou pour récompense de leurs œuvres. Donc il n'y a que l'ame à considérer; c'est l'ame seule qui
fî3t l'homme ; le corps n'est que le vêtement ou la prison. Je ne vois pas que les Indiens disent que les corps n'aient été faits que pour punir les esprits. Au contraire , je vois qu'ils comptent, pour récompense, d'animer des corps célestes, comme le soleil, les astres, le premier ciel, d'où vient le Xangti des Chinois, qui est comme le souverain esprit. Je vois encore que les Indiens comptent, pour récompense, de devenir rois ou rayas, et même de passer en de certains animaux, comme des éléphants. Mais le fond du principe est toujours le même : un certain nombre^d'esprits qui, selon leurs mérites ou démérites, deviennent heureux ou malheureux, et, après avoir expié leurs crimes par de longs tourments, peuvent devenir heureux. Je ne vois pas qu'ils disent que ceux qui sont arrivés au souverain degré de bonheur puissent tomber.
Ou l'on prétend fonder cette doctrine de la métempsycose sur le raisonnement, ou sur Texpérience. D'expérience, on ne peut en alléguer de certaine. Tout honwie sincère avouera qu'il ne se souvient de rien avant cette vie , et qu'il ne se souvient pas même du commencement de cette vie ; et c'est ce qui avait fait inventer aux anciens leur fleuve Léthé, dont on faisait boire aux âmes avant que de les renvoyer dans des corps. Quand donc Py thagore, ou Sommona-Codom, ou qui on voudra, ont dit qu'ils avaient été autrefois un tel homme et un tel animal, ils n'ont pas dû être crus sur leur parole, et il était juste de leur en demander des preuves. Et pourquoi quelques particuliers seulement s'en seraient-ils souvenus? Et si la loi de la métempsycose était générale pour tous les hommes, la réminiscence devrait être aussi générale ; d'autant plus que l'on prétend que les âmes sont envoyées en d'autres corps, pour être punies ou récompensées. Or, la punition est inutile, si le coupable ne sait pourquoi il souffre. On ne se venge qu'à demi, si on ne le fait connaître. Il en est de
«lême de la récompense. Que si , pour prouver la réminiscence, on a recours aux notions qui sont en nous des principes de toutes les sciences, comme Platon prétend s'en servir dans le Ménon ; en ce cas il faudra revenir à ce <]ui a été dit, que tous les hommes ont à la vérité ces principes, et que c'est en quoi consiste le fond de la raison. Mais il n'est pas nécessaire qu'ils les aient appris dans une autre vie, puisque Ton demanderait par quels moyens ils les auraient appris, et ainsi à Tinfîni. Il n'y a non plus aucune expérience qui nous oblige à attacher des esprits aux astres, ni aux cieux. Nous voyons bien que leurs mouvements ont été réglés par quelque esprit très sage et très puissant; mais que chacun ait le sien qui y soit attaché, c'est ce que nous ne voyons point. Leurs mouvements ressemblent bien plus à ceux des horloges et des autres machines artificielles, toujours uniformes, suivant Timpression qui leur est donnée, qu'à ces mouvements des animaux, si irréguliers, suivant les objets qui leg attirent ou les repoussent. Quant aux bêtes , loin d'être obligés d'avouer qu'elles ont des âmes semblables aux nôtres, nous sommes forcés d'avouer qu'elles n'en ont pas de telles, et que s'il y a en elles autre chose que le corps, du moins il n'y a ni raison, ni inlelligence ; ce qui mérite d'être examiné à part. 11 faut donc convenir qu'il n'y a point d'expérience certaine sur laquelle on puisse appuyer l'opinion du passage des âmes de corps en corps. 11 n'y en a pomt non plus de raisonnement démonstratif. Les hommes, dit-on, souffrent dès qu'ils entrent en cette vie ; donc ils ont péché auparavant. C'est une conjecture, non une preuve; comme s'il ne pouvait y avoir d'autre cause de ces souffrances. Tous les hommes reconnaissent que l'on punit les pères en la personne de leurs enfants. Pourquoi donc n'en serat-il pas de même pour tout le genre humain? ce qui est en effet notre doctrine du péché originel. De plus, je nie qu'il
3iS KÉMOIRE Srfi LES ÉTUDES
soit toujours injuste de faire souffrir celui qai n'a point péché , pourvu qu'on le récompense ensuite de sa souf- ' irance. Tous les hommes travalHent, c'est-à-dire souffrent du bien et ùb mal , dans l'espérance d'un bien à venir. Le laboureur qui a souffert le froid et le chaud , la faim^ la isoif et la lassitude , n'a point regret de ^on travail quand il recueille une grande nK)isson. Moins on a mérité de souffrir, plus il y a de vertu ; et je ne crois pas qu'aucun homme de bon sens puisse mettre au même rang un criminel qui souffre le supplice dû à son crime, et uti homme de bien qui veut bien souffrir des peines aussi rigoureuses. Nous louons encore celui qui paye pour un autre, et qui souffre pour un autre ; c'est une espèce d'excellente vertu. Ainsi, le principe n'est pas vrai en général : que la peine suive toujours le mérite comme par une nécessité fataie, et que tout malheureux soit méchant.
il fa«t encore démêler l'équivoque de bien et de maL Le vrai bien de chaque chose est ce qui la rend meilleure; son mal est ce qui la rend pire. Donc le bien essentiel d'un esprit est l'amour de la vérité et de la droiture : son mal est de s'en éloigner. D'être attaché à un corps, à l'occasion duquel l'esprit sente de la douleur, est bien une espèce de mal pour l'esprit, puisque c'est un sentiment fâcheux; mais ce mal , loin de le rendre mauvais , est une preuve et un exercice de vertu , c'est-à-dire qu'il est l'occasion d'un vrai bien : car celui qui souffre doit se conformer à «on état présent qu'il ne peut changer, l'agréer, et céder à oetlîe nécessité. S'il le fait, il sera louable. Personne ne dit i|u'un homme soit méchant et haïssable, parcequ'il est nml&de et qu'il souffre de cruelles douleurs : on le plaint seuiefment comme malheureux; on le loue même, s'il est patient; et si l'on veut de%'iner une vie précédente où il «it mérité ce qu'il souffre, ce n'est plus un sentiment ordiiiaire; c'est un détour recherché, et un raffinement pro-
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pre à éteindre toute 6stime de la patience, touie compassion et (oui senliment d'humanité. Que si le vrai bien de rhomme sur la terre n'est que la connaissance de la vérité et l'exercice de la vertu, il est facile de montrer combien est grossière Timagination des bramines, qui passent plusieurs années sans changer de posture, et souffrent volontairement de cruels tourments pour devenir rois ou grané» seigneurs dans une autre vie , en même tomps qu'ils font profession de mépriser les richesses et les honneurs de la terre; c'est-à-dire que dès à présent ils se rendent malheureux, afin de devenir un jour malheureux d'une autre manière, et même méchants; car la vertu est bien plus difficile dans la grande fortune que dans la médiocre... On ne voit rien de semblable dans l'ancien paganisme ; il y avait peu de ces tristes et affreuses superstitions : ce n'était que pompe, spectacles et plaisirs.