DES AMES DES BÊTES
La question des âmes des bêtes n'est pas seulement de physique à l'égard des Indiens, mais de théologie, puisqu'il «st de la foi chrétienne que l'homme est d'une autre nature t\ne les bètes, fait à l'image de Dieu qui les lui a soumises, et lui a permis de s'en servir à toute sorte d'usages, même de les tuer pour s'en nourrir. Il est donc/nécessaire de leur persuader qu'elles n'ont pas d'ames raisonnables et immortelles, et de ruiner aâ^nsi la métempsycose par le fondement.
Ce serait sans doute le phjs court de montrer qu'il n'y a <lans les bêtes que le corps, et que tous leurs mouvements les plus merveilleux se peuvent expliquer par des raisons mécaniques. Du moins quand il y aurait que'lqu'un de leurs mouvements que nous ne pourrions pas expliquer, il fiaudrait avouer simplement notre ignorance, plutôt que de nous payer de m^ts que nous n'entendons pas. Or, qui
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peut dire qu'il entend bien ce que c'est qu'une ame matérielle, qui n'est ni esprit ni corps, mais partie d'un corps, une substance incomplète , une forme substantielle? Qui peut résoudre nettement les objections que l'on fait sur les formes partielles , la forme cadavérique , les deux ou trois âmes subordonnées en un même sujet , et toutes les autres suites de cette doctrine? Pour moi, j'aimerais mieux reconnaître de bonne foi que je ne connais pas tout ce qui se passe dans les bêtes. Mais cette ignorante ne me fera jamais assurer ce que je ne comprends pas, encore moins admettre en elles une ame semblable à la mienne, puisque je n'y vois aucun des signes qui me la font reconnaître dans les autres hommes ; ce serait donc le chemin le plus court de réduire les Indiens à cette négative : Je n'ai au* cune raison de croire que les bêtes aient des âmes, plutôt que les horloges et les autres machines artificielles; mais cela n'est pas à espérer. Leurs anciennes préventions les éloignent trop de cette pensée. Ils sont trop ignorants de Vanatomie pour comprendre les ressorts qui peuvent faire tant de mouvements si différents , et il est impossible de les instruire qu'en tuant des bêtes, au moins si l'on veut venir jusqu'à voir le chemin du chyle et la circulation du sang ; c'est-à-dire qu'il faudrait les avoir persuadés avant que de pouvoir commencer la preuve. Je ne crois pas toutefois que les missionnaires doivent négliger de s'instruire de l'analomie autant qu'il leur sera possible : ce n'est pas à leur égard une simple curiosité, puisque de là dépend la résolution de cette question de l'âme des bêtes , si importante dans les Indes. Mais quand on viendra à en tirer les conséquences , ils doivent prendre garde à ne pas paraître trop entêtés de la nouvelle philosophie, à cause des Espagnols et autres Européens, à qui elle pourrait être suspecte, faute de l'entendre.
Je crois donc qu'il faut se contenter d'établir solidement
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la distinction de l'homme et de la béte, qui suffit pour votre dessein ; et voici comme j'y voudrais procéder. Nous ne devons raisonner que suivant ce que nous connaissons, et nous connaissons mieux ce qui est en nous que ce qui est dehors. Je sens en moi des pensées, des connaissances, des volontés. Je reconnais aussi que j'ai un corps étendu, figuré, et capable de mouvement. Je vois autour do moi d'autres corp$ entièrement semblables au mien. J'en vois d'entièrement différents, comme le» astres, les fleuves, les pierres. J'en vois partie semblables, partie différents,, comme ceux des bêtes. Quant aux animaux dont les corps sont tout à fait semblables au mien , je vois qu'en leur pariant ils me répondent à propos, c'est-à-dire qu'ils me font entendre des pensées semblables aux miennes et liées avec les miennes ; et cela par des signes qui n'ont aucun rapport naturel avec nos pensées , et qui par conséquent doivent avoir été inventés ou concertés par ces animaux semblables à nous, que nous appelons hommes. Je vois de plus que ces hommes apprennent et exercent des arts qu'aucun d'eux ne sait naturellement, comme de bâtir des maisons, faire des tissus et des étoffes, forger des métaux , écrire , peindre ; et que dans ces arts ils inventent tous les jours, et se perfectionnent de plus en plus. Je vois qu'ils se souviennent des choses passées il y a longtemps; qu'ils prévoient celles qui doivent arriver longtemps après, jusqu'à prédire des éclipses longtemps auparavant. Je vois qu'ils sont violemment agités par des objets qui ne regardent point le corps, comme l'opinion des autres hommes, qui produit la gloire ou l'infamie, d'où . viennent l'ambition, la honte, et les autres passions semblables. Je sens en moi tous ces mouvements et toutes ces propriétés que je vois dans les autres hommes ; d'où je conclus avec raison qu'ils ont tout ce que j'ai au dedans comme au dehors, c'est-à-dire, non-seulement I. 21
un corps de la même figure, mais une ame de la même
espèei^ ,
Quand je viens aux autres animaux, j'y vois à la vérité quelque ressemblance : ils se nourrissent comme moi, ils marchent, ils font divers mouvements, ils en font même que je ne puis faire, comme de voler; mais tout cela appartient au corps, et, sans examiner tout le reste qui pourrait être équivoque, je n'y vois aucun des signes auxquels j'ai dit que je reconnais les hommes. Ils no parlent point; ou s'il y en a qui pror.oncent quelques paroles, comme les perroquets, elles n'ont point de suite, ne rt^pondent point à propos, en un mot ne nous apprennent point que ces animaux aient des pensées. De dire que les animaux de chaque espèce, et principalement les oiseaux, ont un langage entre eux par lequel ils se communiquent leurs pensées, mais que nous ne l'entendons pas, on le dit sans preuve et on peut le nier; de même nous voyons bien dans tons les animaux des voix naturelles, semblables à celles qui expriment nos passions, mais nous n'y voyons aucun signe d'institution semblable à notre parole.
En général, les animaux n'inventent rien. Us font à la vérité des ouvrages dont nous admirons l'artifice, comme les nids de tous les oiseaux et des hirondelles en particulier, les toiles des araignées, les loges des mouches à miel, les loques des vers à soie; mais ils les font toujours de même , dans tous les pays , dans tous les temps : ils ne s'instruisent point les uns les autres. Or, en nous-mêmes il se fait de grandes merveilles auxquelles notre raison na point de part. Ce n'est point par son secours que notre nourriture se ^digère et se distribue ; que toutes les parties de notre corps, même celles que nous ne connaissons pas, se conservent et s'augmentent : ce n'est point par la raison que nous prenons en marchant un équilibre si juste, et que nous étendons si à propos un bras, quand il y a
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péril de tomber. Enfin, la mère des sept martyrs avait raison de leur dire : Je ne sais comment vous vous êtes trouvés dans mon sein ; ce n'est point moi qui voûtai donné l'esprit, l'ame et la vie, ni qui ai formé vos membres. Nous n'attribuons à Thomme que les ouvrages qu'il fait avec dessein, connaissance et réflexion.
Mais, dira-t-on, les animaux sont capables d'instruction : on dresse des chevaux et des chiens; on les accoutume à quantité de mouvements qu'ils ne feraient pas d'eux-mêmes, et ils obéissent à la seule voix, Prenez garde comment se fait cette instruction : suffit-il de parler à un animal? Ne faut-il pas joindre à la voix le bâton, ou quelque appât de viande, ou quelque chose de semblable qui s'applique immédiatement à son corps, ou du moins qui frappe fortement ses sens? Ensuite la vbix qui accompagne ces impressions venant à le frapper encore , peut bien faire toute seule le même effet. Après cela il est inutile d'alléguer une infinité d'exempies de l'industrie des chiens, des ruses des lièvres, de la docilité des éléphants, et toutes ces histoires vraies ou fausses, par lesquelles finissent ordinairement les disputes en cette matière. Tout ce que Ton pourra conter prouvera bien que les animaux sont conduits par une raison très sage , mais non pas que cette raison soit en eux, puisqu'il demeurera constant que tous les animaux de même espèce font toujours les mêmes choses dans les mêmes circonstances; que l'expérience des siècles passés ne leur a rien appris ; qu'ils se logent et se nourrissent comnie ils ont toujours fait; que les poissons sont , aussi faciles à prendre, les chevaux aussi faciles à dompter qu'ils Tout toujours été ; ou plutôt que toutes ces facililés ont augmenté, parceque les hommes y ajoutent toujours quelqwe chose. Enfin , que l'on prenne l'homme le plus ignorant et le plus grossier, un imbécile même si l'on veut, ou un insensé ; on y remarquera une infinité d'actions qui lui seront
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singulières , et qui marqueront en lui un principe intérieur de pensées et de volontés semblables aux noires.
Au reste, en rabaissant i'ame des bêtes, quand on irait jusqu'à la nier, il ne faut pas craindre de mettre la nôtre en péril, ni d'affaiblir les preuves de l'immortalité de l'ame. Elles ne dépendent point de ce qui est hors de nous, mais de ce que nous sentons en nous-mêmes; soit que dans les bêtes il n'y ait que la machine des corps, soit qu'il y ait quelque chose de plus, cela ne fait rien pour nous. Nous sommes assurés que nous pensons et que nous voulons ; c'est la première connaissance dont nous avons de la certitude; et si l'on veut pousser le raisonnement jusqu'à la dernière exactitude , on trouvera que s'il y avait en nous quelque partie dont nous pussions douter, ce serait plutôt de notre corps que de notre ame, par laquelle nous connaissons le corps. Or, que ce soient deux parties, c'està-dire deux substances différentes, on le reconi\aîtra clairement , en attribuant à chacun ce qui lui convient : en mettant d'un côté les pensées, les connaissances, perceptions, sentiments, vo'ontés, doutes, désirs et actions semblables; et de l'autre, étendue, figure, couleur, mouvement, mollesse, dureté, solidité; on verra que ce qui convient à l'un ne peut jamais convenir à l'autre que par des manières figurées et abusives. D'où il s'ensuit que nous devons tenir pour des substances différentes ies sujets auxquels conviennent des attributs si différents. Or, si l'ame est spirituelle, elle est indivisible et incorruptible, par conséquent immortelle, à moins qu'il ne plût à Dieu de l'anéantir, ce qu'aucune raison naturelle ne nous donne sujet de craindre. Mais en relevant la dignité de l'ame raisonnable, il faut montrer l'absurdité de ceux qui veulent la relever jusqu'à l'excès, et la faire une portion de Dieu même. Aucun esprit n'a des parties divisibles, moins encore l'esprit souverain, qui est immense sans étendue , et
éternel sans durée. Il ne peut être lui-même son propre ouvrage, lui-même être bon par une de ses parties et mauvais par Tautre, être ignorant et savant, sage et insensé, ami et ennemi de lui-même, heureux et malheureux ; ce sont des contradictitms trop manifestes.
II faut dire un mot des plantes , puisque les Siamois y étendent leur métempsycose, du moins jusqu'à certains arbres. 11 est bien plus facile à l'égard des plantes qu'à regard des animaux , àe montrer que ce ne sont que de simples machines, et que, sans y admettre aucun principe intérieur qui attire la nourriture ( ce qui est plus aisé à dire qu'à concevoir ), il suffit de supposer que, la chaleur du soleil ou quelque autre cause agitant les sucs qui sont dans la terre , ils entrent dans les pores des graines ou des racines qui sont propres à les recevoir, et qu'y étant une fois engagés , ils se poussent toujours , et font augmenter la plante. Il me semble que cette opinion devient assez commune , et qu'il n'y a plus guère de philosophes qui s'intéressent à la conservation des âmes végétatives. Mais quand on voudrait en reconnaître, on pourrait se servir de tout ce que je viens de dire de la différence de l'homme et de la bête, et bien plus fortement ; et je ne crois pas qu'il y ait d'Indien assez stupide pour défendre l'ame des plantes, après avoir abandonné celle des animaux. Seulement à l'égard des plantes, je voudrais insister davantage sur ce que la preuve est générale. S'il y a une ame dans un éléphant , il y en a aussi dans une mouche, dans une huître. S'il y en a une dans un chêne ou un cèdre , il y en a aussi dans une épine , dans une ortie , dans la moindre herbe. On ne peut alléguer de raison pour l'un, que je n'applique à l'autre. Donc s'il n'est pas permis de couper les arbres, de peur de les tuer, il ne sera pas permis de cueillir un brin d'herbe, ni un grain de blé ou de riz , de peur d'en chasser des âmes ; et je ne
vois plus de quoi les hommes ni les animaux se nourriront. Cette absurdité bien poussée peut servir à réveiller les Indiens, et les tirer de leurs préjugés.