DESTINÉE, LIBERTÉ
Sur cette matière il y a deux erreurs opposées qui se trouvent souvent dans les mêmes personnes, suivant leurs dispositions en des occasions différentes. L'idée confuse d*une destinée ou d'une nécessité fatale leur parait co:iamode pour se dispenser d'examiner l'avenir, et pour abréger les délibérations, et encore plus pour s'excuser quand ils ont failli. D'ailleurs ils sentent leur liberté par une expérience continuelle, et elle flatte leur orgueil en leur faisant croire qu'ils sont la cause unique du bien iju'ils font, et qu'il y a en eux un principe d'actions entièrement indépendant. L'ima.;inalion d'une destinée et d'une nécessité invincible est fondée sur l'expérience du cours réglé de la nature : on a vu le soleil et les astres rouler toujours pailles mêmes routes ; les corps légers ou pesants se rendre toujours au même lieu, et ainsi du reste. On a donné à cet ordre invariable le nom de nécessité, sans faire assez d'altenlion à la cause de cet ordre, qui est la volonté du Créateur. Au contraire, les anciens philosophes ont cru que l'esprit souverain qui avait formé l'univers s'était assujetti à cette nécessité, comme les ouvriers vulgaires. C'est pourquoi Timée, que Platon a suivi, établit d'abord ces trois principes : l'intelligence, la matière et la liécessilé. On a passé plus loin ; et voyant combien est courte la prudence humaine, et que les hommes, malgré leurs précautions , tombent souvent dans les maux quMls craignent le plus, on a voulu croire qu'il y avait même dans les actions dos hommes une nécessité inévitable et les méchants ont cherché par là à s'autoriser dans leurs crimes.
Si voMS trouvez des infulçles clans ces erreurs, appliquezvous à leur faire entendre qne nous ne jugeons des choses nécessaires que par rapport à nous, c'est-à-dire en tant qu'elles ne dépendent point de notre volonté. Ainsi ce qui est nécessaire à l'égard de l'un, est volontaire et arbitraire à l'égard de l'autre. La volonté du maître devient une nécessité pour son esclave. Le caprice du prince est comme un puissant ressort qui remue et souvent renverse toute la machine de l'état. Ainsi cet ordre merveilleux de la nature, si nécessaire à notre égard, n'est que l'effet do la volonté de Dieu. li peut se dispenser, quand il lui plaît, des lois de la mécanique et des autres règles que lui-même a établies, puisqu'il peut faire des miracles.
Quant' à rimagina'ion d'une nécessité fatale dans les choses humaines , vous la détruirez par les exemples des lois, des peines, des récompenses, des délibérations, des préparatifs et des provisions qu'on fait pour l'avenir; en un mot, par les mêmes preuves qui montrent le libre arbitre. Seulement, après avoir établi l'idée de l'être nécessaire, de l'esprit créateur, vous montrerez qu'il doit être le maître des créatures intelligenles aussi bien que des autres, et les conduire toutes par des voies convenables à chacune, pour accomplir ses desseins. Que si nous ne pouvons concilier aisément avec notre liberté les règles infaillibles de la Providence , il faut nous en prendre à notre faiblesse, plutôt q«ie de nier ce qui est évident. Car si nous voulions détruire l'une de ces vérités par l'autre, que nous sommes libres, ou que nous dépendons absolument de celui qui nous a faits et qui nous conserve , laquelle abandoonerions-nous la première?
D'ailleurs , pour ôter l'idée que notre liberté soit entière, et pour abaisser l'orgueil humain, faites-leur remar- ' quer la faiblesse 'de leurs bons désirs et de leurs bonnes résolutions; combien il y a de différence entre l'esprit et
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le cœur ; combien il est facile d'apercevoir ce qui est juste, et combien il est difficile de le pratiquer ; la distance entre connaître et vouloir, et entre vouloir imparfaitement et efficacement ; la rébellion du corps et la violence de^ passions, la tyrannie des mauvaises habitudes; en un mot, toutes les preuves que nous avons par notre propre expérience que la nature n'est pas entière , et que l'homme n'est pas tel que sa raison lui fait voir qu'il devrait être : ici servira tout ce que saint Augustin a dit contre les pélagiens , tiré de la raison naturelle. Par cette doctrine du libre arbitre , vous poserez les fondements du péché originel et du besoin d'un réparateur.