I. Patriarches. Leur noblesse
Les patriarches vivaient noblement dans une grande abondance, et toutefois leur vie était simple et laborieuse. Abraham connaissait toute la suite de ses ancêtres et n'avait point altéré sa noblesse, puisqu'il s'était marié dans sa famille. Il eut grand soin de donner une femme de la même race à ce fils sur qui tombaient toutes les bénédictions que Dieu lui avait promises , et Isaac fit observer à Jacob la même loi.
La longue vie des pères leur donnait moyen de bien élever leurs enfants, et de les rendre de bonne heure solides et sérielix * . Abraham avait vécu plus d'un siècle avec Sem, et pouvait avoir appris de lui l'état du monde avant le déluge. Il ne quitta point son père Tharé, et avait au moins soixante et dix ans quand il le perdit. Isaac en avait soixante et quinze quand Abraham mourut, et ne le quitta point non plus, que nous sachions. Il en est de même à proportion des autres patriarches. Vivant si longtemps -avec leurs pères, ils profitaient de leurs expériences et de . leurs inventions; ils suivaient leurs desseins et s'affermissaient dans leurs maximes; ils devenaient constants et égaux dans leur conduite : car il n'était pas facile de •changer ce qui avait été bien établi par des hommes qui
* L'abbé Fleury suivait la chronologie d'Ussérius , qui suppose qiie Sem ne mourut que cent cinquante ans après la naissance d'Abraham ; mais Ussérius excluait dè^a chronologie le second CaYnan,que les Septante et saint Luc mettent entre Arphaxad et Salé. Ce second Caïnan recule la naissance d'Abraham. {Noie des premiers éditeurs.)
\ivaient encore, et les vieillards conservaient l'autorité non-seulement sur les jeunes gens, mais encore sur les vieillards moins âgés.
La mémoire des choses passées se pouvait aisément conserver par la seule tradition des vieillards, qui aiment naturellement à raconter, et qui en avaient tant le loisir. Ainsi ils n'avaient pas grand besoin d'écrire, et il est vrai que nous ne voyons aucune mention d'écriture avant Moïse. Toutefois il semble difficile que tant de nombres qu'il nous rapporte se fussent conservés dans la mémoire des hommes; l'âge de tous les patriarches depuis Adam, les dates précises du commencement et de la fin du déluge , et les mesures de l'arche ^ Je ne vois point ici la nécessité de recourir au miracle et à la révélation; il est plus vraisemblable que l'écriture était trouvée dès avant le déluge, aussi bien que les instruments de musique, qui n'étaient pas si nécessaires ^ Mais quoique Moïse pût avoir appris par des voies naturelles la plupart des faits qu'il a écrits, nous ne laissons pas de croire qu'il a été conduit par le Saint-Esprit pour écrire ces faits plutôt que d'autres, et les exprimer par des paroles convenables.
D'ailleurs, les patriarches étaient soigneux de conserver la mémoire des événements considérables' par des autels, des pierres dressées, et d'autres monuments solides. Ainsi Abraham éleva des autels aux divers lieux où Dieu lui était apparu ; Jacob consacra la pierre qui lui avait servi de chevet pendant le songe mystérieux de l'échelle, et nomma Galaad le monceau de pierres qui fut le signe de son alliance avec Laban ', De ce genre était le sépulcre de Rachel, le puits nommé Bersabée, et tous les autres puits
« Gen. V. - ibid. YII, u. ibid. YIII, 13. — ibid. VI, 15. * Gen, IV, 22. 3 Cen. XII, 8.
XXV^risf "c ' ^®* "" **^- ^^^"I' *8. - ibid. XXXI, 48. - ihid.
DES ISRAELITES. 33;>
dont parle l'histoire d'Isaac. Quelquefois ils se contentaient de donner aux lieux de nouveaux noms. Les Grecs et les Romains en disaient autant de leui*s héros, dont les plus anciens approchaient du temps des patriarches '. Toute la Grèce était pleine de leurs monuments , et Ënée seul en avait laissé dans tous les lieux oii il passa , en Grèce, en Sicile et en Italie.
Les noms des patriarches étaient encore une espèce de monuments plus simples et plus familiers; ils signifiaient ce que leur naissance avait eu de singulier, ou quelque faveur reçue de Dieu. Ainsi c'était comme une histoire abrégée , car ils avaient soin d'expliquer à leurs enfants la raison de ces noms, et on ne pouvait seulement les prononcer sans en rafraîchir la mémoire. Ce soin de la postérité et cette prévoyance pour l'avenir marquent des âmes nobles et grandes.
Les patriarches étaient parfaitement libres, et leur famille était un petit état dont le père était comme le roi^ ; car que manquait-il à Abraham de ce qui fait les souverains, sinon de vains tilres et des cérémonies incommodes? Il n'^it sujet de personne, les rois faisaient alliance avec lui , il faisait la guerre et la paix quand il voulait. Les princes ont recherché l'alliance d'Isaac, d'Ismaël; Jacob et Ésaii se conservèrent dans la même indépendance. H ne faut donc pas que les mots nous imposent, ni que nous regardions Abraham comme moindre qu'Amraphel ou Abimélech, parce que l'Écriture ne le nomme pas roi comme eux. Il valait bien sans doute un de ces quatre rois qu'il défit avec ses troupes domestiques et le secours de ses trois alliés : la plus grande différence est qu'il ne s'enfermait point comme eux dans les murailles , et que son état le suivait partout où il lui plaisait de camper \
' Pausan. pcusimi Dion. Hauc. 1, 39, 40, etc. » Gen, XXVJ, 26, 28. — 3 Gen. XIV.
Tout ce que nous avons d'histoires dignes de foi ne nous fait voir en ces temps-là que de fort petits royaumes, même en Orient, et dans les autres pays, nous les trouvons encore fort petits longtemps après.