PREMIÈRE PARTIE
L Vie de Jésus-Christ et des apôtres.
Comme la religion chrétienne n'est pas une invention des hommes, mais un ouvrage de Dieu, elle a eu d'abord sa perfection aussi bien que l'univers, a II faudrait avoir perdu la raison, dit Tertullien \ pour s'imaginer que les apôtres aient ignoré quelque vérité utile au salut , et que dans la suite des siècles on ait trouvé quelque chose touchant les mœurs et la conduite de la vie, de plus sage et de plus sublime que ce que Jésus- Christ leur a enseigné. » Mais cette doctrine si excellente a produit différents effets , suivant la différente disposition des hommes qui L'ont reçue et les différentes mesures de grâces dont Dieu l'a accompagnée. Les vrais Israélites , déjà instruits par la tradition
« Tertull. Prascript, 22.
MŒURS DES CHRÉTIENS. 4ai
de leurs pères et par la lecture des Écritures saintes, élevés dès le berceau dans la connaissance du vrai Dieu çt l'observation de sa loi, se trouvèrent disposés à la pratiquer dans sa perfection , sitôt que cette pei'fection leur eut été découverte et qu'ils eurent compris quel salut le Messie leur devait procurer, quel devait être son royaume. Il était bien plus difficile d'amener à la perfection les gentils, qui avaient vécu jusque-là sans Dieu et sans loi, accoutumés à se laisser mener comme des bêtes devant des idoles insensibles et à se plonger dans toutes sortes de crimes *. C'est donc chez les chrétiens de la première église de Jérusalem qu'il faut chercher l'exemple de la vie la plus parfaite, et par conséquent la plus heureuse qui puisse être sur la terre *.
Il faudrait commencer par la vie de Jésus-Christ même ; il est le modèle comme la source de toute perfection*. IF nous a donné l'exemple, afin que nous fassions comme il a fait ; et c'est un des grands biens de l'Incarnation, que le Verbe s'est rendu sensible , pour être non-seulement l'objet de notre admiration , mais la règle sur laquelle il faut redresser nos mœurs. Je sais bien que celte vie si divine n'a pu être écrite dignement que par ceux qui avaient vu de leurs yeux le Verbe de vie *, qui l'avaient ouï de leurs oreilles et touché de leurs mains, et qui étaient animés de son esprit ; mais du moins chacun peutil remarquer, selon sa portée, ce qui lui semble plus propre à être imité par les hommes, laissant aux autres à y en découvrir infiniment davantage, selon qu'ils sont plus avancés dans l'oraison et dans la pratique des vertus chrétiennes.
D'abord nous voyons en Jésus-Christ les vertus de l'enfance. Il était docile et soumis à ses parents, il se rendait
X Eph. II, 32 — 2 1 Cor, XII, 4. — 3 Jqan. XIII, 15. — < JoAN. I, 1.
aimable à toat le inonde « ; car il est dit qu'à mesure qu'il croissait en âge, il croissait aussi en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes. De tout te reste de sa jeunesse jusqu'à l'âge de trente ans, nous n'en savons autre chose sinon qu'il demeura dans la petite ville de Nazareth , passant pour le fils d'un charpentier, et charpentier lui-même ^. Ce silence de l'histoire exprime mieux qu'aucun discours l'état de retraite et l'obscurité où Jésus- Christ a voulu passer la pkis grande partie de sa vie, lui qui n'était venu que pour être la lumière du monde*. Il a donné trente ans à la vie privée et seulement trois ou quatre ans à la prédication et au ministère public, pour montrer que le devoir général de tous les hommes est de travailler en silence; et qu'il n'y en a qu'un petit nombre qui doivent se donner aux fonctions publiques, seulement pour autant de temps que l'ordre de Dieu et la charité du prochain les y obligent.
Le métier qu'il choisit est digne de réflexion. Yivre du travail de ses mains est un état plus pauvre que d'avoir des terres à cultiver ou des bestiaux à nourrir. Soit qu'il travaillât pour les bâtiments, soit qu'il fît des charrues et d'autres instruments de labourage, comme porte une ancienne tradition % toujours est-il constant que son métier était rude et pénible, mais utile et même nécessaire à la société, et par conséquent plus honnête que ceux qui servent pour le luxe et pour le plaisir. Il passa aussi toute sa jeunesse attaché à sa famille et au lieu où il avait été élevé, menant une vie libre et honnête, mais sérieuse et occupée, portant la peine imposée à tous les hommes en la personne d'Adam, et donnant continuellement des exemples des deux vertus qu'il a le plus recommandées, la douceur et l'humilité*.
Avant qae de commencer l'ouvrage de sa mission , il s*y prépare par le baptême, la prière et ie jeône *. II n'avait pas besoin de ces préparations; c*était, comn^eil ledit lui-même, pour accomplir toute justice et nous en donner l'exemple. Son jeûne de quarante jours et de quarante nuits sans manger est ^dinairement regardé C4»mme un miracle, aussi bien que ceux de Moïse et d'Ëlie ; mais je ne sais si nous connaissons bien les forces de la nature. Saint Augustin ^ dit avoir appris de personnes dignes de foi que quelqu'un élait arrivé à quarante jours sans prendre aucune nourriture ; et Théodoret' témoigne que saint Siméon Styliie avait déjà passé vingt-fauit carêmes de la sorte, après être arrivé par degrés à cette prodigiijuse abstinence. On voit encore aujourd'hui des Indiens idolâtres être des vingt jours et plus sans prendre de nourriture.
Pendant ce jeûne et dans cette affreuse solitude, à quoi s'occupait Jésus-Christ , sinon à prier? Mais qui oserait parler de son oraison? Méditons humblement ce que l'Écriture nous en rapporte, entre autres cette admirable prière que nous voyons dans saint Jean *, et ne perdons rien de tout ce qui nous est dit de sa manière d# prier. Il priait la nuit et quelquefois les nuits entières^. Il priait à découvert, dans un jardin, sur les montagnes, dans les déserts, seul et à l'écart ; il levait les yeux et les mains au cid ; il se mettait à genoux et se prosternait contre terre, marquant en tout son profond respect pour son Père.
Il souffre d'être tenté pour nous animer par son exemple à combattre contre le démon ; et il ne se défend contre ses attaques que par des passages de l'Écriture, pour nous apprendre entre autres choses à la méditer sans cesse et
' Luc, III , 21. — Matt. III, 15. — * AUG. Ep. 36, ad Casul. 27. ^ 3 Theodor. Hist. reL 26, 880. — * Joan, XYII. — 5 Luc. VI, 12.
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y chercher les règles de notre conduite, pour nous déterminer en toutes les occasions*.
Il commence ensuite à paraître, et à mener une vie qui est le modèle de celle des prêtres, des évoques et de toutes les personnes publiques. Son occupation principale est d'instruire et de convertir. 11 est venu, comme il dit luimême, chercher et sauver tout ce qui était perdu. Il attire les yeux et les cœurs de tout le monde par les guérisons des malades , et les autres miracles qui d'ailleurs étaient nécessaires pour établir sa mission. C'est ce que les saints évèques ont imité , même sans avoir le don des miracles, en s'attirant le respect et Tamour des petiples par les grandes aumônes, par la protection des personnes opprimées, par l'accord des différends et les autres bienfaits sensibles. Mais les miracles mêmes ont donné à Jésus- Christ la matière de bien des vertus imitables, de simplicité, d'humilité, de patience. Il faisait ses miracles sans empressement, sans faste, sans ostentation, sans se faire prier que rarement, pour exercer et faire paraître la foi (Je ceux qui les demandaient. Il cachait ses miracles avec autant de soin que les autres hommes cachent leurs crimes. 11 semble^ttribuer les guérisons plutôt à la foi des malades qu'à sa puissances Aussi fit-il très peu de miracles à Nazareth, à cause de l'incrédulité du peuple 3. Il en rend toute la gloire à son Père : a Je ne puis rien faire, dit-il ; mon Père , qui demeure en moi , est celui qui fait les œuvres *. »
Quelle patience ne fallait-il point pour supporter cette multitude incroyable de malades , pauvres et misérables pour la plupart, qui le suivaient continuellement, qui s'empressaient pour le toucher et qui se jetaient sur lui ? On le voit lorsqu'il guérit la femme affligée d'une perte
» Luc. XIX, 16. — » Marc. VI, 6. — 3 Jqan. V, 30. — * Joxs. XIV, 10.
de sang, et lorsqu'il dit à ses disciples de se servir d'une barque, de peur qu'il ne fût accablé de la foule*. S'il était dans une maison, toute la ville s'amassait à la porte; on l'y assiégeait ; on ne lui donnait pas le temps de manger*. Il fut réduit à ne pouvoir entrer dans les villes qu'en cachette, et à demeurer le plus souvent dehors dans les déserts, où toutefois le peuple ne laissait pas de s'assembler autour de liii en grandes troupes, comme il paraît par les cinq mille hommes qu'il y nourrit '. De là vient qu'il se retirait sur les montagnes pour prier, qu'il y employait les nuits, qu'il dormait en passant lorsqu'il le pouvait, comme dans la barque pendant la tempête*.
Sa vie était alors plus pénible que quand il travaillait de ses mains ; car il n'en avait plus le loisir, puisqu'il souffrait que des femmes le suivissent pour le servir de leurs biens , et qu'il gardait quelque argent dont Judas était le dépositaire, tant Jésus estimait peu l'argent. Du peu qu'il en avait il donnait l'aumône ; mais il en manquait lorsqu'il fut obligé de faire trouver à saint Pierre, par miracle , de quoi payer le tribut des premiers-nés, qui n'était qu'un demi-sicle, c'est-à-dire environ seize sous de notre monnaie ^.
En effet, il vécut toujours dans une grande pauvreté. Il dit lui-même qu'il n'avait pas où reposer sa tête, c'està-dire qu'il ne logeait que par emprunt chez ceux qui voulaient bien le retirer «. A sa mort on ne voit pas qu'il eût d'autres biens que ses habits. Il dit qu'il n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. Il voyageait à pied ; et quand il monta sur un âne pour entrer à Jérusalem , on voit bien que ce fut une action extraordinaire''. Il mar-
» Marc. V, 24. — » Marc. III, 9.-3 Marc. I, 32. 3, 20. — ibid. I, 45. — < Matth. VII , 24. — û Luc. VI , 11 , 1. — Joan. XII, 6. — ibid, XIII, 29. — Matth. XVII, 26. — g Matth. VII, 10. — 7 Marc. X,45.
chait par le chaud du jour. Q^aaié il rencontra la Samaritaine, il est dit qu'il étaii environ nidi, et qu'il se reposait sur le puils, étant foUgué du cheain ' ; car bien qifil fût le maître de la nature, on ne voit point qu'il ait fait de miracle pour sa commodité particulière, ni pour s'épargner de la peine. U est dit une seule (ois que les anges vinent le servir, pour montrer ce qui lui était dû, s'il eût yok^u en user'.
En cette même reocoalre de la Samaritaine, on voit son extrême modestie, puisqu'il est dit que ses disciples s*étonnaient qu'il parlât à une femme '. Aussi ses ennemis n'ont jamais osé inventer aucune calomnie qui attaquât sa pureté. Ce n'était point, au reste, une modestie contrainte ; rien n'était feint ni afiRecté dans celui qui était l'ennemi déclaré de Thypocrisie et la vérité même. Ses manières étaient simples, aisées, naturelles, vives. Il regardait les gens en face, comme ce jeune homme qu'il prit en affection pour la bonne volonté qu'il témoignait Ml est dit souvent qu'il étendit la main, ou qu'il fit quelque autre geste marqué. Quelquefctts par ses regards et par ses paroles il figûsait paraître de l'étonnement, de l'indignation, de la colère, de la peine à souffrir l'incrédulité des hommes^ D'autres fois il montrait de la tendresse, comme quand il faisait approcher des enfanls, leur imposait les mains et les embrassait, pour recommander l'innocence et FbumiliitéL
Son eitérteur n'avait rie» de singulier, rien qui le distinguât en apparence des autres Juifs, des simples particuliers et des hommes 4a commun, comme il se nomme lu^mème, car c'est eecpie veut dire le Fils de V homme. Sa vie était dure et laborieuse, mais sans aucune austérité particulière. Il mangeait comme les autres, il buvait du
ï JOAW. IV, 6. - » MfLTTH. Vr»Il.— 3 JoiWI. lY, 27. — 4 MaEC.
X, 21. — * Marc. IX, 35. 10, 11.
vin , et ne faisait point de difficulté de se trouver à de grands repas, comme aux noces de Gana et au festin de saint M attiueu ^ ; cependant il était si peu touché de la nourriture, que ses disciples, rinvitast à manger dans une occasion où manifestement il en avait besoin, il leur répondit : « J'ai une autre viande que vous ne connaissez pas ; ma nourriture est de faire la volonté de mon Père*. »
Avec cet extérieur si simple, Jésus-Christ conservait une merveilleuse dignité. Il était très sérieux. On le voit pleure): en deux occasions; mais ii n'€St point dit qu'il ait ri , non pas même qu'il ait souri <}oucement, comme remarque saint Chrysostome'. Il ne demandait rien à personne, puisqu'il aima mieux faire un miracle que d'emprunter le statère qu'il voulait payer*; toutefois quand il envoie quérir l'âne pour son entrée et retenir le cénacle pour faire la Pâque, il parle comme sachant bien qu'on ne lui pouvait rien refuser. Il agissait suivant sa maxime : a Que c'est un plus grand bonheur de donner que de recevoir*, » puisque répandant continuellement t^ntde bienfaits, il recevait si peti de choses. Tout le monde k cherchait et courait après lui , et il ne cherchait personne en particulier ; mais allant de ville en ville, il exhortait tout le monde à la pénitence. Il était de facile accès aux malades et aux pécheurs qui voulaient se convertir, il se rendait condescendant pour ceux-ci jusqu'à manger avec eux et loger chez eux , jusqu'à souffrir qu'une femme le touchât et lui parfumât les pieds; ce qui semblait une délicatesse fort opposée à sa vie pauvre et rocM-tiftée *.
CcMume il était venu instruire tout le genre humain, il enseignait continuellement en iHjyic et en particulier^, il avait accoutumé, les jours de sabbat, d'expliquer l*Ëcri-
I Luc. V, 29. — a JoAN. IV, 32, 34. — 3 /n Matlh. hom. 6 mor. — 4 Matth. XVI, 26. — * Ad. XX, 85. — « Luc. VII, 38. — 7 Luc. IX, 16.
ture sainte dans la synagogue, comme faisaient les docteurs des Juifs, d'où vient que Ton lui donnait le même nom, rappelant Madré ou Rabbi^. Mais il avait une autorité qui le distinguait bien d'eux. « Il parlait comme ayant puissance, et on admirait les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. »
Son discours est simple et clair, sans autre ornement que des figures vives et naturelles, qui ne manquent jamais à celui qui est bien persuadé, et qui sont les plus efficaces pour persuader les autres. « Ses discours (dit saint Justin * ) étaient courts et succincts, parceque ce n'était pas un sophiste, mais la vertu et le Verbe de Dieu. » Quelquefois il répond plus par les actions que par les pa> rôles, comme quand il dit aux disciples de saint Jean- Baptiste : « Allez dire à Jean ce que vous avez ouï et ce que vous avez vu s. » Il établit de grands principes, sans se mettre en peine de les prouver ni d'en tirer les conséquences. Ces principes ont par eux-mêmes une lumière de vérité à laquelle on ne peut résister que par un aveuglement volontaire; et c'est pour punir celte mauvaise disposition du cœur, qu'il parle quelquefois par paraboles et par énigmes. S'il emploie des preuves, ce sont des raisonnements sensibles et des comparaisons familières ^ Ses miracles et ses vertus étaient des preuves plus fortes et plus proportionnées à toutes sortes d'esprits que tous les syllogismes des philosophes ; les savants comme Nicodème, et les ignorants comme Taveugle-né, étaient également frappés de ces preuves*. Il y joint souvent les autorités de la loi et des prophètes, montrant que sa doctrine vient de la même sagesse, et ses miracles de la même puissance ; que l'ancien et le nouveau Testament sont fondés sur la même autorité divine : c'est pour cela qu'il
ï Mattii. YII, 29. — Luc, IV. 22. — » Just. 2 Apol. — 3 Mattii. XI, 22. — 4 Mattii. XIII, 21. — ^ Joax. III, 2. — ibid. IX, 31.
emploie si souvent les anciennes Écritures, soit par des citations expresses, soit par des allusions fréquentes, que découvrent ceux qui sont versés dans la lecture des livres sacrés.
Il forme ses disciples dans cet esprit de soumission à l'autorité divine. Bien éloigné de Tesprit de dispute et d^ contention dans lequel les philosophes nourrissaient leurs sectateurs , sous prétexte de chercher avec eux la vérité, Jésuâ-Christ ne cherche point, il ne doute point comme Socrate; il parle sûrement, et, possédant pleinement la vérité, il la découvre comme il lui plaît. Afin que ses disciples profitassent de tous ses exemples, il vivait avec eux en commun , ne faisant qu'une famille ; ils le suivaient partout , ils mangeaient et logeaient avec lui ; ils avaient lieu de l'étudier continuellement ^ Il leur faisait imiter sa pauvreté, les envoyant sans argent et sans aucune provision ; et même étant avec lui, la faim les réduisait quelquefois à prendre ce qu'ils trouvaient dans la campagne, comme les épis qu'ils arrachèrent le jour du sabbat.
Il prenait grand soin de les instruire : ce qu'ils n'avaient pas compris dans ses discours publics il le leur expliquait en particulier, les traitant comme ses amis, et leur disant tout ce qu'il avait appris de son Père, autant qu'ils étaient capables de le porter <. Toutefois il ne donne rien à leur curiosité; tantôt il l'arrête expressément, comme quand ils lui demandent le temps de la fin du monde, devant et après sa résurrection ; et quand saint Pierre veut savoir ce que saint Jean deviendra. D'autres fois il se contente de ne rien répondre à leurs questions, comme quand saint Jude lui demande pourquoi il ne se manifestera point au monde ^, Il souffrait avec une extrême patience leur
» Tertull. De praser. 6, 22. — » Matth. XIII, Il ; XV. 16. — JoAN. XV, 16.— 3 Matth. XXIV, 36. — Act. I, 7. — Joan. XXI, 22. — ibid. XIV, 22.
grossièreté, leur ignorance, leur vanité, et tous leurs défauts, et travaillait sans cesse à les COTriger.
Par ses disciples j'entends ici les douze qu'il avait choisis pour être avec lui * ; mais l'Écriture nomme aussi disciples tons ceux qui suivaient sa doctrine et qui avaient reçu son baptême. Ils étaient en grand nombre, puisqu'il y en avait six-vingts enfermés avec les apôtres à l'élection de saint Matbias', et qu*il y en etit plus de cinq cents qui virent Jésus-Christ tous ensemble après sa résurrection s. L'Église était donc dès lors composée de deux parties : du peuple fidèle , que l'on nommait simplement tes disciples ou les frères, et de ceux que Jésus-Christ avait choisis pour le ministère public, savoir, les douze apôtres et les soixante et douze disciples, qu'il envoyait deux à deux devant lui , dans tes lieux où il devait arriver *.
On voit dans ces distinctions divers degrés de charité bien dignes de réflexion. Jésus-Christ nous apprend que tout hommie est ce prochain que nous devons aimer comme nous-mêmes^, et en effet il a donné sa vie pour tous les hommes ; mais il aimait particulièrement ses disciples et ses apôtres entre les antres, et entre eux saint Pierre et les de«x frères fils de Zébédée, et surtout saint Jean. Je n'exa- Bâne point les raisons que nous pouvons connaître de ces distinctions, et les différentes marques d'afi^tion qu'il a données à saint Pierre et à saint Jean. Il suffît d'observer que par «on exemple il à autorisé et sanctifié les affections natareties et les liaisons particulières d'indination et d'à- Mitié qui %e peuvent former entre les hommes, sans préj«dice de la charité générale. U avait eacore d'autres amis que ses apôtres; il aimait Lazare et ses deux sœurs ; il le nomme lui-même son ami , et il témoigna assez sa
'Marc. IH, 14. — « Ad. I, 16. - M Cor. XV, 6. — * Lrc X, 1. — ^ Luc. X, 29. ■
tendresse en le pleurant mort, lorsqu'il allait le ressusciter *. ,
Qui peut douter qu'il n'aimét tendrement sa sainte mère, vu principalement le soin qu'il en prit en mourant? et toutefois il sembla lui parler rudement quamd elle le trouva au milieu des docteurs, et quand elle l'avertit que le vin manquait aux noces ^ Il reprend la femme qui la louait simplement comine sa mère » et témoigne ne connaître pour mère ni pour parents que ceux qui font la volonté de son Père '. Cest qu'il savait comment il fallait traiter cette ame forte, et il voulait montrer que la cbair et le sang n'avaient aucune part dans ses affections.
Sa chariti^ s'étendait sur tout le monde. « Venez à moi, disait-il, vous tous qui souffrez ei qui êtes chargés, et je vous soulagerai ^ » Il avait pitié des troi^^es qui Je suivaient, les voyant affligées et délaissées comme des brebis sans pasteur^. Ce fut la compassion qui l'obligea par deux fois à multiplier le& pains; ce fut la compassion qui l'obligea à ressusciter le fils de la veuve de NaûEm ^, Il aimait sa patrie, le peuple d'Israël et la ville de Jérusalem eofl^aie bon citoyen ^ ; il pleura sur elle au milieu de son trionplwv prévoyant les maitieurs qu'elie s'attirait par ses crimes. Il enfreignait l'obéissance au prince et le respect shix prêtres et aux docteurs de la loi, quelque corrompus qu'ils fussent ; et lui-même observait exactement les lois et les cérémonies de la reUpion y quoiqu'il vint abolir ces cérémonies, et qu'il fût maître ei du sabbat et de toutes les lois^. Jamais il ne voulut prendre aucune autorité tottcbant les choses temporelles » son pas même peur être arbitre entre deux frères». Étant interrogé juridiquement^
ï JoAN. XI , &. 11, 35. — a Loc. XI, 49.— JoAN. XI, 4.— Luc. XI, 28. — 3 Matth. XII, 48. — 4 Matth. XI, 28. — & Matth. IX, 36. — « Matth. XIV, 14. — 7 Luc. YIÎ, 13. — ibid. XIX, 41. — » Matth. Xm, 8.-9 Luc. XII, 24.
il répondit à ses juges suivant ce qui était de leur compétence : au pontife sur sa qualité de Christ et de Fils de Dieu, à Pilate sur celle de roi. Il déclara que son royaume n'était pas de ce monde, et par conséquent que sa doctrine ne changeait rien à Tordre des choses humaines. Ce seraU une trop grande témérité de prétendre remarquer toutes ses vertus ; la considération en est infinie , et les saintes âmes qui méditent attentivement TËvangile y découvrent toujours plus de merveilles. Ajoutons seulement un mot de sa passion , où il donna les plus grands exemples et les plus utiles, puisqu'il n'y a rien de si ordinaire dans la vie que les souffrances.
L'état pitoyable où Jésus-Christ fut réduit au jardin des Olives montre bien qu'il était sensible comme les autres hommes à la crainte et à la tristesse , et par conséquent que ce fut par effort de vertu qu'il souffrit ensuite de si grands maux. Comme il nous était semblable en tout, hors le péché, il a éprouvé toutes les incommodités de la vie, la faim, la soif, la lassitude, la douleur; il est vrai que nous ne voyons point qu'il ait été malade, peut-être parceque la maladie est ordinairement l'effet de quelque excès, au moins de travail ; et rien ne pouvait être déréglé dans un corps conduit par la sagesse même.
Dans sa passion , il souffre avec une constance invincible, sans se défendre, sans résister, sans rien refuser à ceux qui le tourmentent. Il demeure comme un rocher inébranlable aux coups et aux outrages. Son silence surtout était admirable; il n'ouvre pas la bouche, lui qui d'une parole pouvait confondre les accusateurs, les faux témoins et les juges même, parcequ'il savait qu'ils n'étaient capables de rien entendre pour sa justification. Enfin sur la croix et dans les horreurs du supplice, il conserve la liberté d'esprit tout entière, et même la tranquillité. Il prie pour ses bourreaux, il récompense la foi du bon lar-
ron, il pourvoit à la consolation de sa mère, il achève d'accomplir les prophéties, il recommande son esprit à Dieu.
Les apôtres, ayant reçu le Saint-Esprit, furent comme des images vivantes de Jésus>Christ, sur lesquelles tous les Mêles devaient se former. Ils ne feignent point de le dire : « Soyez mes imitateurs ( dit saint Paul ) , comme je le suis de Jésus-Christ ; » et ailleurs : « Soyez mes imitateurs, et observez ceux qui se conduisent suivant la forme de vie que je vous ai donnée * . »
Aussi , quelque appliqués qu'ils fussent à enseigner , ils le faisaient plus par leurs exemples que par leurs discours. Entre les fidèles ils choisissaient des disciples qu'ils instruisaient plus particulièrement , comme Jésus-Christ les avait instruits eux-mêmes. Ceux-là étaient attachés à leurs personnes et vivaient avec eux en famille, mangeant eu même salle et couchant en même chambre ; au moins c'est ainsi que l'auteur des Récognitions nous décrit saint Pierre vivant avec ses disciples; et cet ouvrage est ancien, quoiqu'il ne soit pas authentique. Ces disciples suivaient les iipôtrcs dans leurs voyages, et demeuraient pour gouverner les Églises à niesure qu'elles se formaient.
Ainsi nous voyons auprès de saint Pierre^ saint Marc, qu'il nomme son fils; saint Clément, si fameux par toute l'Église; saint Évode, qui lui succéda à Anlioche; saint Liu et saint Clet , qui lui succédèrent à Rome. Auprès de saint Paul nous voyons saint Luc , saint Tite , saint Timothée et le même saint Clément. Auprès de l'apôtre saint Jean nous voyons saint Polycarpe et saint Papias. Ces saints s'appliquaient à retenir la doctrine des apôtres dans leur mémoire plutôt que dans des écrits , et l'enseignaient plus par la pratique que par des discours 3. C'est ainsi
I 1 Cor. XI, 1. — Phil. III, 27. — » 1 Pet. V, 13. — 3 Euseb. Ilf, Hisl. 6, 38. — 1 Tim. IV, 12.
qu'en imitant leurs maîtres ils se rendaient eax-mèmes , comme dit saint Paul * , « les exemples des fidèles, par la parole et les bonnes œuvres, la foi , la charité, la chasteté, la gravité, » et toute leur manière de vivre. Ils faisaient plus, ils formaient eux-mêmes des disciples capables d*en instruire et d'en former d'autres ; c'est ce que saint Paul recommande à Timothée*. « Ce que vous m'avez ouï dire devant plu^eurs témoins, eonfiez-le à des hommes fidèles, qui soient capables de l'enseigner aussi à d'autres. » Et voilà la tradition plus propre à perpétuer une doctrine que récriture, de l'aveu même des philosophes qui ont tant écrite