‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 98 sur 131 · I. État des gentils avant leur conversion · texte numérisé non relu

I. État des gentils avant leur conversion

Cependant il se formait partout d'autres églises composées de Juifs et de gentils, qui, bien qu'ils fussent audessous de cette souveraine perfection , ne laissaient pas d'être des prodiges de vertu et de sainteté, vu l'état où se trouvaient les gentils avant leur conversion.

Ceux qui ne savent point Thistoire supposent que les liommes qui vivaient il y a seize cents ans étaient plus simples , plus innocents et plus dociles que ceux d'aujourd'hui, parcequ'ils ont ouï dire que le monde va toujours se corrompant , et qu'ils voient encore des marques de la franchise et de la bonne foi de nos pères ,- mais ceux qui ont lu avec réflexion les livres qui nous restent des Grecs et des Romains voient clairement le contraire. La prédication de l'Évangile commença sous l'empire de Claude et de Néron. On voit dans Tacite quelle était la cour de ces empereurs et quels vices y régnaient. On voit les mœurs de ce même siècle dans Horace, dans Juvénal,

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- Htm tfc poHé.j,, 30. - Eus. IV, Hist. 5. - Sev. Sulp. II.

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dans Martial et dans Pétrone. Les inramies dont ces auteurs sont remplis se disaient et s'écrivaient publiquement, parceque l'on ne se cachait pas pour les commettre, et il semble que la Providence ait conservé tous ces livres, d'ailleurs si pernicieux , pour nous montrer de quel abtme de ccrrruption Jésus-Christ a retiré le genre humain *. On voit les mêmes abominations dans Suétone, dans les auteurs de THistoire d'Auguste, qui décrivent les deux siècles suivants^ dans Lucien, dans Apulée, dans Athénée, en un mot dans tous les auteurs qui entrent dans quelque détail des mœurs. Les Pères mêmes de rËglise ont été obligés d'en parler assez ouvertement , entre autres saint Augustin, Tertullien, saint Clément Alexandrin. Après quoi on ne doit pas s'étonner du dénombrement affreux des vices du temps, que saint Paul fait au commencement de l'Êpitre aux Romains >.

La corruption des mœurs vint à Rome par la Grèce , l'Egypte et l'Orient. Il ne faut que jeter les yeux sur Aristophane, pour voir jusques où allait dès son temps la dissolution des Grecs. 11 n'est que trop certain qu'ils n'étaient pas devenus plus sages , et que depuis la conquête d'Alexandre le luxe et la mollesse avaient fait chez eux de grands progrès. L'histOtre des rois macédoniens, d'Egypte et de Syrie fournit des exemples fréquents de toute sorte de vices et de débauches les plus monstrueuses. On sait en quelle réputation étaient Alexandrie, Antioche et Corinthe ; on sait combien étaient fameuses pour leurs délices et leur mollesse les villes de l'Ionie et de l'Asie Mineure. Ce fut toutefois au milieu de cette corruption que le christianisme prit naissance ; ce fut dans ces mêmes villes que se formèrent les églises les plus illustres. La dissolution n'était pas seulement universelle dans tout

» Chrysost. in op. ad TU. 111, 7, homil, 5. — * Auo. Civil. 2, 4. — Cypr. Bp. 1. — Clem. Alex. Padag. II.

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Tempire itHnaîa; elle éuil publique, déconverle,

risée el consacrée par la religioa. Les savants coBBaisaeat

ce que aétait que les cérémooies de Bacchos et celles de

Cybèle. On voyait partout Véaus, Adonis, Ganymède et

tous les déguisements de Jupiter. U n> av^t poiui de

jardin qui n'eût l'idole ùa dieu ridicule quir y préaidatt.

Les femnes ne chantaient rien plus oommiinémesl quêtes

amours des dieux, comme Ton voit daas Vi^le ei daK

Ovide 1 ; et la plupart des spectacles étment ia&aaes eu

cruels.

Les divertiasements ordinaires du peuple rommn étatenC de voir des hommes s*entre-tuer, ou être déchirés par des bétes. Tous les jours on mettait à la question des esclaves pour des causes Ms légères, et on leur faisait souffirir des tourments horribles. Les gouverneurs des provinoes exerçaient souvent de grandes cruautés sur ceux qui n'étaiesi pas Romains. Les empereurs faisaient mourir qui il leur laisait, sans forme de procès; d'où vient que les médiaDts princes répandirent tant de sang, même des Rommim les plus nobles. Enfin Tavarice n'était pas moindre qm la cruauté; tout était pleia de fraudes, de pmjures, de £B«asetés, de calomnies, de violences, d'oppression. Les aeaies oraisons de Cicéron en sont une preuve suffisante. Si \&t^ rès, du temps de la république, commit tant de crûaes «i trois ans dans une seule province, que devaient ùire soos Caligula et sous Nénm des gouverneurs qui ne ctaigBaieiift plus d*étie accusés, et que l'exemple du prince auUMriaail*'! et que ne Srent pomt en effet Albin et Fieras en Judée, et Flaccus à Àtesaadrie? Mais je crainsde m'arréicr dansmiil chose trop claire.

Tels étaient donc ceux dont on faisait les chrétiens<pift je tâcherai de décrire». Quand ils éta^t une fois bnésH

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sanctifiés, on ne s'apercevait plus de ce qu'ils avaient été. Mats il ne faut pas dissimuler les bonnes dispositions de I^usirars d'entre les Grecs et tes Romains.

Premièrement ils étaient fort polis, et la politesse e&~ ferme nécessairement plusieurs bonnes qualités, qye l'on peut appeler des vertus superficielles : la gravité, la patience et la douceur dans la conversation ; la oomplaisanoe, la gaieté, les expressions vives de respect ou d'affection, le goût de la bienséance en toutes choses, qui était exquis chez les Grecs. On peut avoir tout cela sans vertu solide, et on peut en manquer sans être méchant ni vicieux ; mais la vertu n'est point parfaite sans cet extérieur, qui la rend bien plus aimable et plus insinuante. Il y avait encore parmi les Grecs plusieurs vérital^es philosophes, c'est-édire des hommes qui cherchaient de bonne foi, et par tout l'effort de leur rais(Mi , ce qui pourrait les rendre heureux , et qui s'appliquaient sérieusement à connaître la vérité et à pratiquer la vertu, renooçaat pour cette étude à toutes sortes d'af!^ires et de prétentions, et ne plaignant ni la dépense, ni le travail, ni les voyages * . Les Romains B'<^aient pas si généralement corrompus qu'il ne kur restât de la magnanimité, de la fermeté, et de ces vertus qui avaient tant éclaté dans leurs aacêtres.

La grâce de l'Évangile, venant sur ces belles dispositions naturelles , ne pouvait manquer de faire de grands cAets. Saint Corneille, le j^emier des gentils cpù reçut cetle grâce, était on capitaine romain. On voit la générosité romaine dans plusieurs illustres martyrs, cooune saint Laurent, saint Vincent, saint Sébastien; dans plusieurs grands évéques , comme saint Cyprien , saint Ambrotse , saint Léon. Pour la gravité des philosophes grecs, on peut la voir dans les actes de saint Polycarpe, dans ceux de

\ Justin, in Tryph., init.

saint Pionius, prêtre de Smyrne, et dans les écrits de saint Justin et de saint Clément Alexandrin ; et dans ces mêmes écrits on voit une érudition profonde et une extrême politesse. L'humilité chrétienne ayant corrigé la fierté des Romains et Torgueil des philosophes, en fit de véritables sages; ayant une fois compris par la foi le but où ils devaient tendre, ils ne visaient plus à autre chose. Ces hommes si habiles et si fins, étant devenus chastes et désintéressés , devinrent aussi tranquilles, et simples de cette noble simplicité qui méprise Tartifice.

Ainsi la religion chrétienne s'établit au milieu de l'empire romain, et au milieu de Rome même, lorsqu'elle était le plus florissante , dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais, et en même temps le plus corrompu. La divinité de l'Évangile ne pouvait mieux éclater qu'en triomphant des deux dispositions humaines qui lui étaient le plus opposées. La science et l'élévation d'esprit résistaient à la simplicité de la doctrine chrétienne et à l'humilité de la foi ; la dépravation du cœur et la corruption des mœurs répugnaient à la pureté et à la sévérité de sa morale. Il est nécessaire d'appuyer sur cette réflexion, afin que personne ne s'imagine que les apôtres n'ont eu affaire qu'à des gens grossiers et faciles à persuader. Tertuliien a bien su le faire remarquer aux païens, cr Jésus-Christ, dit-il, n'a pas fait comme Numa, qui apprivoisait des hommes durs et farouches, les embarrassant par la multitude des divinités qu'il leur proposait à se rendre propices; mais trouvant des hommes déjà instruits et séduits par leur propre politesse, il leur a ouvert les yeux pour connaître la vérité *. »

' AUGUST. EpisL 137, ad Volus., n. l6,episL 138, ad MarcelL n. 17, «t XXII. — Civ. 7. de Vocat, Gent. II, 15. Apolog,

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