‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 10 sur 88 · Martyrs · texte numérisé non relu

Martyrs

Toutefois ce qui était si commun chez les chrétiens était regardé par les philosophes, et* avec raison, comme le comble de la vertu. « Le juste parfait, dit Platon ', est celui qui ne cherche pas à paraître bon, mais à l'être; autrement il serait honoré et récompensé, et on pourrait douter s'il aimerait la justice |K)ur elle-même ou pour l'utilité qui en reviendrait.il faut le dépouiller de tout, hors de sa justice ; il doit n'en avoir pas même la réputation, passer pour injuste et pour méchant, et comme tel être fouetté, tourmenté, crucifié, conservant toujours sa justice jusqu'à la mort. » Ce philosophe ne semble-t^il pas avoir prévu Jésus-Christ et tes martyrs ses imitateurs? Étant les plus justes et les plus saints d'entre le& hommes, ils ont passé pour des impies et des abominables;

« De repub. II.

SUR L'IIISTOIBE ECCLÉSIASTIQUE. 7»

ils ont été traitéà comme tels, et ont poussé le témoignage ' -de la vérité jusqu'à la mort et aux plus cruels tourmrots; «t ce n'a pas été un petit nombre de phik>50phes, mais une multitude innombrable de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions.

Encore si les chrétiens n'eussent été attaqués q«e par la fureur des peuples et Faulorité des magistrats, on pourrait penser qu'ils se seraient roidis contre la force destituée de raison ' ; mais on employait tout contre eux en même temps : la violence, les calomnies, les raillewes, les raisonnements ; et leurs ennemis avaient bien plus de liberté de les atlaquer qu'ils n'en avaient de se défendre. Ils ëcri virent toutefois quelques apologies*; je les ai rapportées ; vous avez vu si elles étaient solides et convaincantes : mais elles eurent peu d'effet, tant les hommes sont peu tour cbés de la raison. On ne se détrompa que par une longue expérience. A force de bien faire, les chrétiens dissipèrent les calomnies dont on les avait noircis ; à force de souffrtf, ils montrèrent l'inutilité des persécutions. Enfin, au bout de trois cents ans la \éritéprit le dessus, et les empereiirs se déclarèrent eux-mêmes protecteurs du christianisme.

On vit alors la différence de la véritable religion d'avec les fausses: L'idolâtrie tomba d'elle-même sitôt qu elle ne fut plus appuyée par la puissance publique. Pouf le montrer sensiblement,- Dieu permit, cinquante ans après, l'apostasie de l'empereur Julien, qui, avec toute la puissance de l'empire et tout le ^cours de la philosophie et de la magie, ne put rétablir le paganisme. Il s'en plaint luimême en plusieurs endroits de ses écrits, et particulièi'Oment contre le peuple d'Antioche ^ La réforme chimérique qu'il voulait introduire chez les païens lui faisait rendre malgré lui un témoignage glorieux à la sainteté du fehris-

» MvHTi des chr., n. 16, 17. — > Hist. III, n. 21, 37, 47, &1; V, n, 4, 5 i-t 39; VIIÏ, n. 45. — 3 jUst. XV, n. 15, 7.

tianisme, quMI s'efforçait d'imiter ; et sa persécution, toute singulière et artificieuse qu'elle était, ne servit qu'à affermir la vérité. Son règne fut le dernier soupir de l'idolâtrie, et Rome n'a plus eu depuis que des princes chrétiens. III. Moines.

Après les martyrs vient un spectacle aussi merveilleux, les solitaires. Je comprends sous ce nom ceux que l'oi^ nommait ascètes d^ns les premiers temps], les moines et les anachorètes. On peut les appeler les martyrs de la pénitence, dont les souffrances sont d'autant plus merveilleuses qu'elles étaient plus volontaires et plus longues, et qu'au lieu d'un supplice de quelques heures ils ont porté leurs croix fidèlement pendant des cinquante ou soixante ans. Je m'y suis étendu peut-être trop au gré des savants et des curieux, qui n'estiment pas assez l'oraison et les pratiques de piété ; mais je crois que la vie des saints est une grande partie de l'histoire ecclésiastique, et je regarde ces saints solitaires comme les modèles de la perfection chrétienne •, C'étaient les vrais philosophe^, comme l'antiquité les nomme souvent. Ils se séparaient du monde pour méditer les choses célestes; non pas comme ces Égyptiens que décrit Porphyre, qui, sous un si grand nom, n'entendaient que la géométrie ou l'astronomie, ni comme les philosophes grecs, pour rechercher les secrets de la nature, pour raisonner sur la morale, ou disputer du souverain bien et de là distinction des vertus.

Les moines renonçaient au mariage et à la société des hommes, pour se délivrer de l'embarras des affaires et des tentations inévitables dans le commerce du monde, pour prier, c'esl^à-dire contempler la grandeur de Dieu, méditer ses bienfaits, les préceptes de sa sainte loi, et purifier leur cœur. Toute leur élude était la morale, c'est-à-dire la pratique des vertus ; sans disputer, sans presque parler,,

■ PORPH. de Vita Pyth. — TraiU du Etudes, n. 4.

•sans mépriser' personne. Ils écoutaient avec docilité les instructions de leurs anciens; plusieurs ne savaient pas même lire, et méditaient l'Écriture sur les lectures qu'ils avaient ouïes. Ils se cachaient aux hommes autant qu'ils pouvaient, ne cherchant qu'à plaire à Dieu. Ce n'était que . réclat de leurs vertus et souvent leurs miracles qui les faisaient connaître; et nous ignorerions qu'ils ont été, pour la plupart, si Dieu n'avait suscité des curieux, comme Rufm et Cassien», pour les aller chercher dans le fond de leurs solitudes et les forcer à parler.

Au reste, on ne peut les soupçonner d'aucune espèce d'intérêt, lis se réduisaient à une extrême pauvreté, gagnaient par leur travail le peu qu'il leur fallait pour vivre, et en avaient même- de reste pour faire l'aumône. Quelques uns avaient des héritages qu'ils cultivaient de leurs mains; mais les plus parfaits craignaient que des ménageries et des revenus à administrer ne les fissent retomber dans l'embarras des affaires qu'ils avaient quittées, et préféraient des métiers simples et sédentaires, pour vivre au jour la journée. Quelquefois aussi ils recevaient des aumônes, pour suppléer à leur travail ; mais je ne voispoint qu'ils en demandassent. Ils étaient fidèles à deux observances comme essentielles, la stabilité et le travail des mains. Chaque moine demeurait attaché à sa communauté et chaque anachorète à sa cellule, s'il n'y avait des raisons fort puissantes d'en sortir ; parceque \ ien n'est plus contraire à l'oraisôn parfaite et à la pureté de cœur qu'ils se proposaient, que la légèreté et la curiosité*. Ils avaient un tel soin d'écarter la multitude des pensées et de rendre leur ame tranquille et solide, ^qu'ils évitaient les beaux paysages et les demeures agréables, et passaient la plupart du temps enfermés dans leurs cellules. Ils estimaient le. travail nécessaire, non-seulement pour n'être à charge à

' ffist. XX, B. 3. — » Cass. CoU, 2A.HtsL XX, n. 6.

pei^àonne, mais encore pour conserver rhumilité et potir éviter l'ennui.

i^s communal! tés étaient nombreuses, et Ton tenait pour maxime de ne les point multiplier en un même lieu , par Ja difficulté de trouver des supérieurs, et pour éviter ta jaIou»ë et les divisions ^ Chacune était gouvernée parse& abbé, et quelquefois un supérieur général avait Tinte»dance sur plusieurs monastères, sous le nom d'exarque, d'archimandrite, ou quelque autre semblable; mais ils étaient tous sous la juridiction des évêques, et on ne parlait point encore d'exemptions. Les moines ne faisaient point un corps à part, distingué non-seulement des setauliers, mais du clergé, sans passage de l'un à l'autre. Il était d'ordinaire de prendre les plus saints d'entre les moines pour en faire des prêtres et des clercs ; c'était un foîids où les évêques étaient assurés de trouver d'excellents sujots; et les abbés préféraient volontiers l'utilité générale de 4'Église à l'avantage de leur communauté ■. Tels étaient loti moines tant loués par saint Ghrysostome , par saint AiJ.^ustin et par tous les Pères; et leur institut a continué plusieurs siècles en sa pureté, comme on verra dans la siiiîe. C'est principalement chez eux que se conserva la pratique de la plus sublime piété que j'aie montrée dans les auteurs les plus anciens après les apôtres; dans le Livre du pasteur, dans saint Clément d'Alexandrie ^ particulièrement lorsqu'il décrit le véritable coptemplalif , qu'il nomme gnosUque. Cette piété intérieure, plus commune d'abord entre les chrétiens, se renferma ensuite presque toute dans les monastères.

W. Evêques et clercs.

Un autre genre de chrétiens encore plus parfaits étaient les évêques, les prêtres et le reste du clergé*, qui, à rexem-»

" Basil. Rpg./us,, n. 35. — » //w^ XIX, n. 8, 17. - 3 gisi, jj^ n. 44. IV, D. 41. — 4 Chrvsost. de Sacerd.

pîe des apôtres, pratiquaient la vie intérieure, exposés au milieu du monde, sans être soutenus comme les moines ^ar la retraite, le silence et Féloignement des occasions. Aussi étaient-ils persuadés qu'il n*y avait aucun avantage pour eux dans ces fonctions publiques. Nous sommes chrétiens pour nous-mêmes, disait saint Augustin, et évéqucs potir vous ' . Ils «avaient que tout pasteur, comme pasteur, ne regarde que le bien du troupeau et non pas le sien : autrement il devient mercenaire ou voleur. En général tout gouvernement a pour but le bien de celui qui est ^louverné, et non pas de celui qui gouverne : le médecin se propose, non de se guérir, mais de guérir le malade: le docteur veut instruire et non pas apprendre. S'ils demandent une récompense, elle est étrangère à leur art ; et oelui qui la prend ne la prend ni comme pasteur ni comme docteur, mais comme mercenaire.

Les saints avaient renoncé à tout intérêt temporel en se faisant chrétiens ; ils n'étaient ni avares, ni ambitieux, et ne voyaient aucun avantage pour eux à gouverner les autres. Au contraire, ils y voyaient de grands périls : la vaîiité de la première place, le plaisir de commander et dé faire sa volonté, les louanges et les applaudissements : d'un autre côté la résistance et la barne de ceux que l'on veut corriger, ou à qui Ton refuse ce qu'ils demandent injustement; la peine de dire des choses fâcheuses, de menacer, de punir; enfin dons ces premiers temps la persécttlion et le martyre, car les évéques et les prêtres y étaient les plus exposés. Il n'y avait donc que le motif d'une ardente charité ou la soumission à l'ordre 4e Dieu qui pût les engager à préférer la peine de servir les autres à la commodité d'en être servis. L'humilité les empêchait de s'en croire capables; il fallait que la volonté de Dieu leur fiU signifiée bien clairement. C'est pourquoi ils ne

' Bisl. XXII , n. 29, 30. — Auc Sertit. «68 al. 6. — Plat. I. He/f,

feignaient point de fuir et de se cacher tant qu*ils pou-r vaient, persuadés que si Dieu voulait qu ils gouvernassent il saurait bien les y forcer, malgré toute leur résistance. Platon avait dit ' que « dans une république de gens de bien il y avait autant d'empressement à s'éloigner de& charges qu'il y en a communément à s'en approcher. » Vous avez vu cette idée souvent réduite en pratique dan& l'histoire de l'Église.

Aussi pour avoir de tels évéques prenait-on toutes les précautions possibles : c'était d'ordinaire aux vieillards lei^ plus éprouvés, comme dit Tertullien % que Ton confiait le gouvernement. On prenait un ancien prêtre ou un ancien diacre de la même église, qui y eût reçu le baptême et n'en fut point sorti depuis, en sorte que sa vie et sa capacité fussent connues de tout le monde s. Il connaissait de son côté le troupeau qu'il devait gouverner, ayant servi sous plusieurs évêques de suite, qui l'avaient promu par degrés aux différents ordres, de lecteur, d'acolyte, de diacre; il avait appris sous eux et la doctrinç qu'il devait enseigner et les canons selon lesquels il devait gouverner, en sorte qu'il n'avait rien à apprendre de nouveau. 11 ne faisait que monter à la première place, et continuer ce qu'il avait fait et vu faire toute sa vie. On ne croyait pas que le peuple ou ' le clergé d'une église pût prendre confiance en un inconnu, ni qu'un étranger pût bien gouverner un troupeau qu'il ne connaissait pas.

Par la même laison le choix se faisait par les évêques les plus voisins, de l'avis du clergé et du peuple de l'église vacante, c'est-à-dire par tous ceux qui pouvaient mieux connaître le besoin de cette église. Le métropolitain. sy rendait avec tous ses comprovinciaux. On consultait le clergé, non de la cathédrale seulement, mais de tout le diocèse ; on consultait les moines, les magistrats, le peu-

« 1. Repub. — » Ajiol. 6, 39. — 3 HUt. Xlï, n. 25.

SUR L'HISTOIRE ECCLÉSUSTIQUË. 81

pie; mais les évêques décida ient, et leur choix s'appelait le jugement de Dieu, comme parle saint Cyprien. Aussitôt on sacrait le nouvel évêque et on le mettait en fondions; mais on avait tellement égard au consentement 'du peuple, que, s'il refusait de recevoir un évéque après qu'il était ordonné, on ne Ty contraignait pas, et on lui en donnait un autre qui lui fût agréable. La puissance temporelle ne prenait point de part aux élections, si ce n*est depuis la conversion des empereurs, pour les évéques des plus grands sièges, et des lieux où le prince résidait. Aussi ces grands sièges^ comme Antioche et Constantinople, furentils dès lors les plus exposés à Tambition. Voilà la promotion des évéques telle que vous Tavez vue pendant les six premiers siècles, et vous la verrez encore à peu près semblable dans les quatre suivants. Jugez par les effets si elle était bonne, et considérez le grand nombre de sainL< évéques que cette histoire vous présente en tous les pays du monde.

Ces évéques ainsi choisis vivaient pauvrement, ou du moins frugalement; quelques-uns travaillaient de leurs mains ' ; plusieurs étant tirés de la vie monastique en conservaient les pratiques. Le titre de serviteur des serviteurs de Dieu, et les autres semblables, n'ont passé en formule que parcequ'ils ont été pris d*abord très sérieusement. Je ne sache aucun prince temporel ni aucun magistrat qui ait pris de tels titres. Les premiers qui les ont employés avaient sans doute en vue ces paroles de l'Évangile ' : « Que celui qui voudra être le premier entre vous soit le serviteur des autres, comme le Fils de l'homme est venu pour servir, et non pour être servi. » Us ne croyaient donc pas que le clergé et les évéques mêmes dussent être distingués du peuple par leurs commodités temporelles,

» Hisl. XIX, n. 25. — Epiph. Httf. 30, d. 4, etc. — * Matth. XX, 27, 28.

ê2 DEUXIÈME DISCOURS

mais par leur application à linstruire, le corriger, le s/onirlager dans tous ses besoins spirituels et temporels. « Il ac s'agît pas, (ii!^ait Platon i, de faire dans notre république une certaine espèce de gens heureux, mais de faire ki république tout entière la plus heureuse qu'il est possible, aux dépens même de quelques particuliers- » A pins forte raison dans une république spiritaelle comme l'Église, il est juste que ceux qui gouvernent ek qui servent le pu- Wic oublient leurs intérêts temporels, pour procurer he salut des autres par leurs travmiK ^t leurs souffrances.

Mais , ^ra-t^on « saint j^aal n^a-t-il pas dit que « les prêtres qui gouvernent bien sont dignes d'un doubla houneur^t » et ne convient-on pas que cet honneur es* la rétribution temporelle? Il est vrai; mats il a dil aussi: (( Ayant te vivre et le vêtement, soyons-en contents K » Les saints évéqites des premiers siècles ne refusaient point ^ar^ doete aux bons ouvriers les commodités nécessaires; mais ils savaient que la nature se flatte toujours, et ne garde pas aisémeni la médiocrité. Ils craignaient de mettre les évéques tellement à leur aise, qu'ils ne fussent plos évèques. Un laboureur est très utile dans Fétat, et sa professio» mériterait d'être en honneur : « Sons ce préteste donnez-lui, disait Platon*, une charrue d'ivoire, un habit de pourpre, de la vaissolte dV, um table afetondant» et délicate; il ne voudra plus s'exposer au soleili et àfe-phrie, marcher dans la boue, piquer des be&ufs ; en u» mot il ne Voudra pFus labourer, sinon quelquefois en beau temps, pour se divertir. Il en sera de même d'un berger, si vous l'habiltea comme dans les pastorales de théâtre. » En <|ttelqoe profession que ce soil, rartdâan trop riche et trop è son ai$a ne veut plus taife' son ntétier ; il s'abando&ne aa plat^ir el à la pavesse, et ruine son art par les moyens

» 4. Bepub. iBit. — » 1. Tm. V, 17'. ~ 3 i. tîm, VI-, 8. — » Rcp. 4.

* SUR L'HISTOIBE ECCLÉSIASTIQUE. 83

qui lui avaient été donnés pour l'exercer plus commode^ mesit.

• V. Gouvernement de l'Eglise.

Les évéques que vous avez vus dans celte histoire ne prenaient pas le change, et ne préféraient pas ^accessoire as principal. Entièrement occupés de leurs fonctions, ils n« songeaient pas comment ils étaient vêtus o*q logés. Us ne donTiaient pas même grande application wst iemçare] de leur église, ils en laissaient le soin à des diacres et à des économes; mais ils ne se déchargeaient sur personne do i^'rituel. Leur occupation était la prière , la correction ; ils entraient dans tout le détail possible , et c'est par oette raison que les diocèses étaient si petits , afin qu^n senl homme y pût suffire , et connaître par lui-même tout son troupeau. Pour faire tout par autrui et de loin , il K'auraik Iktlu qu^on évêque dans toute 'rÉglise. Il est vrai qu'ils avaient des prêtres pour les soulager même dans le spirituel , pour présider aux prières et célétwer le saint sacrifice, en cas d'absence ou de maladie de Févéque, poor barptiser ou donner la pénitence , en cas de nécessité. Quelquefois même Tévêque leur confiait le ministère ée la parole, car régulièrement il n'y avait que l'évêque <ïui prêchait. Les prêtres étaient son oonseii ^ ^ sénat de l'église ; élevés à ce rang pour leur science eoclésiastique, leur sagesse, leor expérience.

Tout se faisait dans Féglise par conseil , ^pcequ'on me cherchait qu'à y faire régner la raison , la règle , la volonté de Dieu. Les évêques avaient toujours devant les feux le précepte de saint Pierre et de Jé^is-Christ même, de ne pas imiter la domination des rois de la terre, qwi tend toujours au despotique. N'étant point présomptueux, ils ne croyaient pas connaître seuls foi vérité ; ils se défiaient de leurs lumières, et n'étaient point jalonx de «elles des autres. Us cédaient volontiers à celui qui donnait un meil-

leur avis. Les assemblées ont cet avantage, qu*il y a d'ordinaire quelqu'un qui montre le bon parti et y ramène les autres. On se respecte mutuellement, on a honte de paraître injuste en public; ceux dont la v^rtu est plus faible sont soutenus par les plus forts. Il n'est pas aisé de corrompre toute une compagnie, mais il est facile de gagner un seul homme ou celui qui le gouverne; et s*il se détermine seul, il suit la pente de ses passions, qui n*a point de contrepoids. D^ailleurs les résolutions communes sont toujours mieux exécutées; chacun croit en être l'auteur et ne faire que sa volonté. 11 est vrai qu'il est bien plus court de commander et de contraindre, et que pour persuader il faut de l'industrie et de la patience; mais les hommes sages, humbles et charitables, vont toujours au plus sûr et au plus doux, et ne craignent point leur peine pour le bien de la chose dont il s'agiL Us n'en viennent à la force qu'à la dernière extrémité.

Ce sont les raisons que j'ai pu comprendre du gouvernement ecclésiastique. En chaque église lëvèque ne faisait rien d'important sans le conseil des prêtres, des diacres et des principaux de son clergé*. Souvent même il consultait tout le peuple quand il avait intérêt à Taffaire, comme aux ordinations. Vous en avez vu des exemples dans saint Cyprien, et la formule de l'ordination le marque encore. Vous avez vu avec quelle simplicité et quelle conûanoe paternelle saint Augustin rendait compte à son peuple de sa conduite et de celle de son dei^.

Pour les affaires plus générales, les évèques de la province s'assemblaient et tenaient des conciles. C'était le tribunal ordinaire , où régulièrement toutes les affaires devaient être terminées; c'est pourquoi il se tenait deux fois Tan. Les évèques des grands sièges et les papes même en usaient ainsi ; et quoique les anciennes décrétales ne

« Hiti. VI, B. 42, 60. — PtnUifie. rom, — Hi$L XX IT, b. 40.

portent que leur nom , c'étaient des résultats de leurs conciles. Ces fréquentes assemblées causaient deux grands biens : elles conservaiepj l'union et l'amitié entre les évoques, et runiformité de la discipline. Les évoques agissaient entre eux en frères, avec peu de cérémonies et beaucoup de charité ; et si vous voyez qu'ils se donnaient le titre de très saints, très vénérables, ou d'autres semblables, attribuez-le à l'usage qui s'était introduit, dans la chute de l'empire romain, de donner à toutes ces sortes de personnes des titres proportionnés à leur condition. Mais ces formules de paroles n'empêchent pas de reconnaître dans leurs lettres une sincérité et une cordialité charmante, pour peu qu'on ait de goût pour la sentir. Ce que j'ai rapporté des lettres de saint Cyprien, de saint Basile, de saint Augustin, a bien pu vous en convaincre. Ce commerce de lettres suppléait au défaut des conciles dans les intervalles , ou à l'égard des évêques d'une autre province ' . Les intervalles étaient quelquefois longs du temps des persécutions, parceque les évêques et les prêtres, comme les plus recherchés , étaient obligés à se disperser et se cacher. Kt cette interruption des conciles était un des effets de la pierséculion le plus sensible aux évêques, pareequ'ils étaient persuadés que la discipline ne pouvait se maintenir sans conciles. Voyez les plaintes d'Eusèbe sur la persécution de Licinius ^

VL Clercs inférieurs.

Revenons au gouvernement d'une église particulière. An-dessous de l'évêque et des prêtres il y avait un grand nombre d'officiers effectifs, occupés des fonctions de leurs ordres : diacres, acolytes, lecteurs et portiers. Il semble que, du commencement, les diacres étaient jugés du moins aussi nécessaires^que les prêtres. 0»»"^ ^«^ apôtres établirent les sept premiers diacres à Jérusalem, il ne paraît

« Hist. IV, n. 44, 45. - » Hist. X, n. 12. - Eus. Vit. Const. 25.

point qu'ils eussent ordonné des prêtres; au cootraire, ik$ se réservèrent à eux seuls les fonctions depuis communiquées aux prêtres, la prière et le^lnistère de la paro^ ». Saint Paul , donnant ses ordres à Tite et à TinM>thée pov ■ le règlement des nouvelles églises, ne parle qoed'évèqucs et de diacres. En effet, avant que les églises fussent nom* breuses, un homme d'un grand zèle et d*un grand tpavail pouvait suflQre pour le spirituel , mais il avait besoin d'ôlrt soulagé dans les œuvres extérieures : pour recevoir les aumônes des Sdèles et les* distribuer aux pauvres, pour maintenir l'ordre et la bienséance des assemblées, pour faire divecs messages. Dans la 5uite, les diacres même eurent besoin d'être soulagés; et de là vinrent les- ordres inférieurs, dont vous avez déjà vu l'usage pendant six conte ans, et vous le verrez encore longtemps.

Chacun demeurait en son ordre autant que l'évéque jugeait à propos, et plusieurs y passaient leur vie. On ne trouvait pas étrange de voir dans l'église un homme toujours portier ou lecteur, comme on ne s'étonne point aujourd'hui de voirdans les tribunaux séculiers un huissier ou un greffier qui ne devient jamais juge. Les talents naturels sont différents, et les grâces diversement distribuées^ Tel est propre à l'action, qui n'est pas propre à l'étude; tel a du zèle et de la prudence, qui n'a pas le don de la parole. La fidélité , l'assiduité et la force du corps suffisent pour un portier ou sacristain; la charité et la discrétion suffisent pour un diacre, et ne suffisent pas pour un prêtre sans la science. Au contraire, un prêtre savant, pieux, éloquent, peut n'avoir pas la force et l'industrie nécessaires dans les aff^aires. Les évêques ne faisaient pas les ordinaions pour gratifier les particuliers, mais afin que l'église tût servie : ainsi il ne faut pas s'étonner s'ils laissaient cnacuu a la place qui lui convenait le mieux. S'ils les

' Aet, VI, 6.

avançaient à un ordre supérieur , c'était à mesure qu'ils en devenaient capables. Un jeune homme n'était que lec^ teur ; naais après avoir fait des progrès dans la science H la piété , il devenait prkre ; un diacre avait commencé par être acolyte ou portier.

Ce n'était pas le particulier qui se présentait pour demander Tordination, comme il eût demandé le baptême ou la pénitence. C'était le peuple qui demandait l'ordination de celui dont -il connaissait le mérite , ou Tévêque qui le choisissait, dfci consentement du peuple *. Le particulier était souvent ordonné malgré lui; vous en avez vu plusieurs exemples : saint Augustin, Paulinien, frère de saint Jérôme, sasnt Paulin de Noie , et tant d'aulres. Il en élait comme des évéques. On choisissait les chrétiens les plus parfaits, par conséquent les plus désintéressés , qui ne songeaient qw'à se cacher , à se préserver des tentations , à goûter en silence la beauté des vérités éternelles, à s'unir à Dieu par la prière. 11 fallait leur faire violence [:our les lirer de ce repos, et les obliger à rentrer dans l'action extérieure et le commerce des hommes, en remédiant à leurs misères. L'amour de la vérité, dit saint Augustin^, ne cherche qu'un saint loisir; mais la nécessité de la charité se charge d'affaires justes.

VU. Solenniié des offices.

L'utilité de ce grand nombre d'oôiciers et de leurs ordres différents paraissait dans les assemblées de religion, * et principalement au saint sacrifice; car on le célébrait pour l'ordinaire avec toute la solennité possible. Vous avez v* quelques occasions où on faisait l'oblation en particulier et avec moins de cérénK)nies\ Saint Cyprien parle de celles qui se faisaient dans les prisons des martyrs , et veut qu'il n'y ait qu'un prêtre et un diacre , montrant combien

> Hist. XIX, «. 33, 48,67. - ^ XÎX, Civil- 19. ^ 3 HisWl , 11.35. XVIir, n. 19. XIV, n. 1(5.

■j^rr-ii

le ministère du diacre était jugé nécessaire. Vous avez vu saint Ambroise célébrer à Rome dans une maison particulière , et saint Grégoire de Nazianze le père, même dans sa chambre. Voilà des messes particulières bien anciennes; mais il faut convenir que ces occasions n'étaient pas fréquentes, et que la messe ordinaire était solennelle, c'està-dire que tous les prêtres ou les évèques qui se trouvaient au même lieu s'assemblaient en une église avec tout le reste du clergé et du peuple, et concouraient lous à une même action, de la manière que j'ai décrite U'

On croyait ne pouvoir jamais assez honorer le service divin, l'administration des sacrements et particulièrement Teucharistie , où Jésus-Christ se rend lui-même présent. De là venait la magnificence des églises , dont je vous ai donné quelques descriptions, la multitude des vases d'or •et d'argent , l'abondance du luminaire et des parfums ^ , le grand nombre d'officiers, portiers, mausionnaires, sacristains, trésoriers, pour garder les vases sacrés et les églises mêmes , les orner et les tenir propres. Tout cela n'était point difficile, même dans les villes médiocres, quand il ■n'y avait qu'un seul service et que tout se rassemblait en un même lieu; rien n'était plus propre à donner au peuple et aux hommes les plus grossiers une haute idée de nos mystères. Les païens même convenaient que ce sacrifice, qu'on leur cachait avec tant de soin , était quelque chose "de grand, puisqu'on le préparait avec un si grand appareil. D'ailleurs l'unité de prières et de sacrifice marquait mieux Tunité de Dieu et la communion des saints. Que si l'en est en peine comment tout le peuple pouvait assister à un seul office , il faut s'en rapporter à une expérience de plusieurs siècles ; car on ne dira pas que le nombre des chrétiens ne fût grand , au moins dès le quatrième. Il est

« Mceurs des ckr. n. 39, 40, etc. — Hiêt. XXXVI, n. lC,ctc. — » Hist. X, n. 3.Xr, 45, 54. XII, 10.

SUn L'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. 8ï>

vrai que Ton célébrait plusieurs messes de suite dans la même église quand il était besoin , comme le témoigne saint Léon*.

Après l'eucharistie, rien n'était plus solennel que l'administration du baptême , réservé à deux jours de Tannée, précédé de longues préparations , accompagné de tant de prières et de cérémonies dont nous gardons encore la formule, conféré dans un baptistère magnifique, avec des vases précieux ; tout cela ne contribuait pas peu à faire ■concevoir l'importance de celte action, et à rendire ce sacrement vénérable à <5eux qui le recevaient , aux fidèles qui •en élaient spectateurs, et aux infidèles qui en entendaient iparler.

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