VIII. Pénitence
11 en était de même à proportion de la pénitence. Je vous ai rapporté non-seulement les canons pénitentiaux, mais plusieurs exemples de la manière dont ils étaient mis 4)n pratique *. Vous en avez été sans doute étonné , particulièrement de ce que les plus anciens canons sont toujours les plus rigoureux , et que du temps même des persécutions «e n'était point par l'indulgence , mais par la sévérité des peines, que Ton prétendait retenir les faibles. Cependant, * dès là que les canons les plus anciens sont les plus sévères, il faut conclure que cette sévérité venait de la tradition des apôtres, c'est-à-dire de Jésus-Christ, et par conséquent que c'est notre fapte si elle nous paraît excessive.
Mais , direz-vous , tenir des gens en pénitence pour un seul péché des quinze et vingt ans , et quelquefois toute ieur vie; les tenir des années entières hors la porte de l'église, exposés aux yeux de tout le monde , puis d'autres années dans l'église , mais prosternés; les obliger à porter des cilices, des cendres sur la tête, à se laisser croître la
I JBpisl U.ad Diosc. al. 81. — » Mœurs des chr, n. 25. — Sist. V, . n. 46. ÏX, n. U, 21. XVIÏI. n. U, 15, 16. XIX, n. 52.
barbe et les cheveux, à jeûner au pain et à Feau, à demeurer enfermés et renoncer au commerce de ia vie , n'était-ce pas de quoi désespérer les pécheurs et rendre la religion odieuse? J*en dirais autant, à ne consulter que les idées ordinaires; mais je suis retenu pre-^ mièrement par les faits que je vous ai rapportés; je ne les ai pas inventés , ils ne me seraient pas tombés dans l'esprit ; ils sont constants, vous pouvez les vérifier vous-même. Sur quoi je raisonne ainsi : Nous n'avons pas fait notre religion ; nous l'avons reçue de nos pères telle qu'ils l'avaient reçue des leurs, jusqu'à remonter .aux apôtres. Donc il faut plier notre raison pour nous soumettre à l'autorité des premiers temps, non-seulement pour les dogmes, mais pour les pratiques.
Ensuite examinant les raisoios que les anciais nous ont données de cette conduite sur la péniieace, je les trouve très solides. Le péché , disent-ils, est la maladie de l'ane; or, les m;iladîes ne ^e guérissent pas en un moment, il faut du temps pour éloigner les occasions et dissiper les images criminelles, pour apaiser les passions, faire concevoir rénormitô du péché, sonder à fond tous les replis d'une conscience, déraciner les mauvaises habitudes, en acquérir de contraires, former des résolutions solides, et s'assurer soi-même de la sincérité de sa conversion ; car souvent un homme se trompe sans le vwiloir par une ferveur sensible, mais passagère. D'ailleurs la longueur de la pénitence était propre à imprimer l'àorreurdu péché et la crainte de la rechute. Celui qui, pour un seul adultère , se voyait exclu des sacrements pendant quinze ans, avait le loisir de connaître le crime qu'il avait commis, et de penser combien il serait plus horrible d'être à jamais privé de la vue de Dieu. Celui qui était tenté de commettre un pareil péché y pensait à deux fois , pour peu qu'il eût de religion , quand il prévoyait qu'un plaisir d'un moment
aurait infailUbleinent , dès cette vie , de si terribles suites : ou de faire pendant quinze ans une mde pénitence . ou d'apostasier et retourner au paganisme; car un an de souffrances présentes frappe plus l'imagination qu'une éternité aprèi la mort. L'éclat des pénitences faisait son effet non-seulemenl sur les pénitents , mais sur les spectateurs; l'exemple d'un seul empêchait plusieurs péchés, et le respect humain venait au secours de la foi. « On recouvre peu à peu, dit saint Augustin S ce que Ton a perdu tout à la fois; car si rbomme revenait promptement à son premier bonheur, il regarderait comme un jeu la chute mortelle du péché. »
Que si nous en jugeons par les effets , nous verrons encore combien cette rigueur était salutaire : jamais les péchés n'ont été plus rares parmi les cl^rétiens, et, à proportion que la discipline s'est relâchée , les mœurs se sont corrompues. Jamais il ne s'est converti plus d'infidèles que quand Texamen des catéchumènes était lo plus rigoureux, et les pénitences des baptisés les plus sévères. Les œuvres de Dieu ne se mènent pas par une politique humaine; nous le voyons es petit dans les comouinautés religieuses : eelles qui Qnt relâché leur observance dimtouent de jour «n jour, quoique le prétexte du relâchement soit d'attirer plus de sujets , en s'aœommodant à la faiblesse humaine. Les maisons les p\wA régulières et les pltis austères sont celles où l'on s empresse le plus de trouver place.
Aussi faudrait-il bien être téméraire pour accuser de dureté ou d'indiscrétion , je ne dis pes les apôtres inspirés de Die», mais saint Cyprien, saint Grégoire Thaumaturge, saint Basile et les autres qui nous ont laissé ces règles de pénitence. A ne regarder que les dispositions naturelles, nous ne connaissons point d'hommes plus sages , plus doux, plus polis; la grâce venant par-dessus ne les avait
' AUG. Serm. 278, n. 3, al, 34 de diver». 8.
pas gâtés. Ils se proposaient toujours pour modèle celu^ qui est venu sauver les âmes et non pas les perdre , qur est doux et humble de cœur. Les peuples qu'ils avaient à gouverner n'étaient pas non plus des nations dui^s et sauvages; c'étaient des Grecs et des Romains, dont lesmœurs dans la décadence de l'empire n'étaient que trop amollies par le luxe et la fausse politesse.
D'où venait donc cette rigueur des pénitences? de l'ardente charité de ces saints pasteurs, accompagnée de prudence et de fermeté: Ils voulaient sérieusement la conversion des pécheurs, et n'épargnaient rien pour y parvenir. Un médecin flatteur, intéressé ou paresseux, se contente* de donner des remèdes palliatifs qui apaisent la douleur dans le moment sans fatiguer le malade ; il ne se met pa& en peine s'il retombe fréquemment, et s'il mène une vie languissante et méprisable, pourvu qu'il soit bien payé sans se donner beaucoup de peine, et qu'il contenter les malades «dans le moment qu'il les voit. Un vrai médecin aime mieux n'en traiter qu'un petit nombre et les guérir * il examine tous les accidents de la maladie, en approfondit les causes et les effets , et ne craint point de prescrire au malade le iségirae. le plus exact et les remèdes les plus douloureux, quand il les juge propres à tarir la source du mal. il abandonne le malade indocile qui ne veut pas se soumettre à ce qui est nécessaire pour se guérir.
Ainsi nos saints évêques n'accordaient la pénitence qu'à ceux qui la demandaient, et qui témoignaient vouloir sincèrement se convertir. On n'y forçait personne; mais ceux qui ne s'y soumettaient pas, étant convaincus de quelque péché scandaleux , étaient exclus de la communion des fidèles ' . Quant à ceux qui embrassaient la pénitence, les pasteurs les conduisaient suivant les règles qu'ils avaient reçues de leurs pères, et qu'ils appliquaient
' Maurg des chr, n. 24, 25.
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avec un grand soin et une grande discrétion , selon les besoins de chacun, excitant la tiédeur des uns, retenant le zèle indiscret des autres; les faisant avancer ou reculer, ^elon leurs progrès effectifs ; enfin prenant toutes les précautions possibles pour s'assurer de leur conversion et les préserver des rechutes. Que tout homme véritablement chrétien juge en sa conscience si cette conduite était cruelle ou charitable. Aussi ne s'en plaignait-on point, et vous n'avez vu jusqu'ici aucune plainte dans les conciles, sinon qu'en quelques églises la pénitence commençait à se relâcher, ce que Ton regarde toujours comme un abus. Vous verrez dans la suite qu'il s'o^t toujours augmenté, d'un côté par la dureté et l'indocilité des peuples barbares, et de l'autre par l'ignorance et la faiblesse des pasteurs.
IX. Douceur de VEglise, Au reste, l'esprit de l'Église était tellement l'esprit de douceur et de charité, qu'elle empêchait, autant qu'il était •possible, la mort des criminels, et même de ses plus cruels ennemis. Vous avez vu comme on sauva la vie aux meurtriers des martyrs d'Anaune * , et quels efforts fit saint Augustin pour garantir de la rigueur des lois les donalistes, qui avaient exercé tant de cruautés contre les catholiques ^ Vous avez vu combien l'Eglise détesta le zèle indiscret de ces évéques qui avaient poursuivi la mort de J'hérésiarque l'riscilien \ En général l'Église sauvait la vie à tous les criminels, autant qu'il était possible, pour . procurer leur conversion et les amener au baptême ou à ia pénitence. Saint Augustin rend raison de cette conduite dans la lettre à Macédonius *, où l'on voit que l'Église desirait qu'il n'y eût en celte vie que des peines médicinales pour détruire non l'homme, mais le péché, et pré-
« NUL XX, n. 22. — » Hist. XXII, n. 47. — 3 Hist, XXIII, n. 29, 60, 59. — * Hist, XXII, 62, JEp. 163, al. 64,
Utile aox lionimes pour la pratique aussi biea que pour ia créance.
li est vrai que la discipline n'a pas été sitôt écrite , excepté le peu qui en est marqué dans îe nouveau Testament. C'était une des règles de la discipline de ne la pas écrire, et de la garder par une tradition secrète entre les évoques et les prêtres, principalement ce qui regardait l'administration des sacrements. Et c'est pour mieux conserver ce secret que les évéques ne confiaient qu'à des clercs leurs lettres ecclésiastiques '. Aussi, quand les anciens parlent d'observer les canons , il ne faut pas nous imaginer qu'ils ne parlent que de ceux qui étaient écrits ; ils parlent de tout ce qui se pratiquait par une tradition constante. Car on doit croire, suivant la maxime de saint Augustin, que ce que l'Église a^ observé de tout temps et en tous lieux est de tradition apostolique. En effet, de quelle autre source seraient venues ces pratiques universelles, comme la vénération des reliques, la prière pour les morts, l'observation du carême ? Comment tant de nations si éloignées en seraient-elles convenues , si elles ne les avaient reçues des apôtres, instruits par le même maître? Aussi voyons-nous que les plus anciens conciles ne parlent point de régler de nouveau ce qui ne Test pas encore, mais seulement de conserver les anciennes règles. Ils ne se plaignent jamais de l'imperfection de la disciplme, mais de ce qu'elle n'est pas observée.
Oui , direz-vous , elle était parfaite , mais elle l'était trop; l'humanité n'a pu porter longtemps une si haute perfection ; il a fallu se réduire à une discipline moins belle en spéculation, mais plus proportionnée à notre faiblesse. Je réponds premièrement en historien par les faits.
» Hi8t. XXII, n. 23. — Innoc I. Episl. 1. ad Decenl. — Cypr. El^. 29. — UisL V, n. 44. — Auo. EpisU 54, ad Jan. al. 118. — HisL XX, n. 45.
Je vous ai fait voir cette discipline déjà pratiquée pendant plusieurs siècles, et vous la verrez durer encore plusieurs autres. Ce qui se pratique pendant un si long temps , en tant de divers pays, doit assurément passer pour praticable. Vous verrez dans là suite de l'histoire comment cette discipline a changé, si c'est de propos délibéré, par bon conseil , après avoir bien pesé toutes les raisons de part et d'autre , par des lois nouvelles , des abrogations expresses, ou par un usage insensible, par ignorance, par négligence, par faiblesse, par une corruption générale, à laquelle les supérieurs mêmes Ont cru devoir céder pour un temps. En attendant, je vous prie de peser les conséquences de votre distinction entre ce qui est beau dans la spéculation et ce qui est possible dans la pratique. Le faux n'est jamais beau ; or, les règles de morale sont fausses si elles ne sont praticables ; car toute la morale est de pratique, puisque ce n'est que la science de ce que nous devons faire. Donc on ne peut faire une plus grande injure à un législateur que de traiter ses lois de belles, mais impraticables, puisque c'est l'accuser d'ignorance, d'imprudence, de vanité. Non, mon cher lecteur, les commandements de Jésus-Christ ne sont pas impossibles ; ils ne sont pas même pesants, comme dit son apôtre bien-aimé *. Et en promettant d'assister son Église jusqu'à la fin des siècles, il nous a promis les grâces nécessaires podr nous élever au-dessus de notre faiblesse.
XI. Doctrine. Trinité, Après la discipline, considérons aussi la doctrine des anciens , et pour le fond et pour la manière d'enseigner. La doctrine, dans le fond, est la même que nous croyons et que nous enseignons encore ; vous l'avez pu voir par les extraits des Pères que j'ai rapportés, et vous le verrez encore mieux dans les sources. Ils ont premièrement éta-
' 1 Joan. \, 3.
Mi la monarchie, c'est-à-dire Tunité de principe, tant contre les païens, accoutumés à imaginer plusieurs dieux, que contre certains hérétiques qui, embarrassés à trouver la cause du mal, admettaient deux principes indépendants, l'un bon, l'autre mauvais, comme les marcionites et les manichéens.
La Trinité est prouvée contre les sabelliens, les ariens et les macédoniens; non que l'on explique ce mystère, incompréhensible à notre faible raison, mais on montre la nécessité de le croire*. Il est certain que Jésus-Christ a été toujours adoré par les chrétiens, comme étant leur Dieu. On le voit par les apologies et les actes des martyrs, par les témoignages des païens même, la lettre de Pline à Trajan, les objections de Celse et de Julien l'Apostat. Il est certain d'ailleurs que les chrétiens n'ont jamais adoré ïfu'un seul Dieu ; donc Jésus-Çhrîst est le même Dieu que le Père , créateur de l'univers. Mais il est encore certain que Jésus-Christ est le Fils de Dieu , et que le même ne peut être père et fils à l'égard de soi-même. C'est ce que Tertullien montre si bien contre Praxéas. Les discours (le Jésus-Christ seraient absurdes et insensés lorsqu'il dit qu'il procède du Père, que le Père l'a envoyé, que le Père et lui ne sont qu'un. Ce serait dire : Je procède de moi, je me suis envoyé moi-même , moi et moi nous sommes un. Il ne peut y avoir de sens à ces paroles qu'en disant que Jésus-Christ est une autre personne que le Père, quoiqu'il soit le même Dieu. Son autorité suffit pour nous faire croire qu'il est ainsi , quoique nous ne comprenions pas co:wnent il est.
Le Fils, étant Dieu , doit être parfaitement égal et parfaitement semblable au Père ; c'est ce qui a été prouvé contre les ariens. Autrement il y aurait deux dieux , un grand et un petit, et ce petit ne serait en effet qu'une
' Ilisl. lir, n. 3. VII, n. 19, 45.
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créature. Il ne serait donc pas permis de l'adorer; joint que l'idée de créature, quelque parfaite qu'on la suppose, ne remplit point celle que l'Écriture nous donne du F\\> de Dieu. Contre les macédoniens, qui admettaient la divinité du Fils et rejetaient celle du Saint-Esprit S on a montré que le Saint-Esprit procède du Pire et est envoyé par le Père aussi bien que le Fils ; mais qu'il est autre qu& le Fils, puisqu'il n'est dit nulle part qu'il soit fils ni engendré. Il est nommé également en la forme du baplême. a Allez, baptisez au nom du Père, et du Fils, et du Saint- Esprit ; » donc c'est une troisième personne, mais le même- Dieu.
Voilà comment les Pères ont prouvé le mystère de la Trinité, non par des raisonnements philosophiques, mais par l'autorité de l'Écriture et de la tradition ; non sur des principes de métaphysique, d'où l'on conclut que la chose doive être ainsi , mais sur Tes paroles expresses de Jésus- Christ, et sur la pratique constante de Fadorer avec le Père, et de glorifier le Saint-Esprit avec l'un et l'autre. Il est vrai toutefois qu'ils ont beaucoup raisonné sur ce mystère, mais seulement autant qu'ils y ont été forcés par les hérétiques, qui employaient toute la subtilité du raisonnement humain pour le renverser. De là vient que les Pères se sont expliqués diversement, selon les dififérentes objections qu'ils voulaient résoudre. Il fallait parler autrement aux païens, autrement aux hérétiques, et différemment à chaque hérétique en particulier; et c'est celte diversité d'expressions, selon les temps et les occasions, qui a donné sujet à quelques modernes d'abandonner trop légèrement, sur cette matière de la Trinité, les Pères, plus anciens que le concile de Nicée. Mais je pense avoir rapporté dans mes dix premiers livres de quoi justifier suffi-^ sammeni ces anciens.
« HisL XIV, n. 31. — At.îaîC. ad Serap.