‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 17 sur 88 · I. Inondation des Barbares · texte numérisé non relu

I. Inondation des Barbares

Rome idolâtre, souillée de tant de crimes et enivrée du sang de tant de martyrs, devait être punie, et ta vengeance divine devait éclater sur elle, à la faco de toutes les nations». Saint Jean, l'ayant appris de Jésus-Christ même, avait dépeint dans son Apocalypse, par des images affreuses, la chute de cette nouvelle Babylone *. L'exécution suivit en son temps ; Rome cessa d'être la capitale de l'empire, depuis que Constantin en eut transféré le siégt^ à Byzance; et depuis que l'empire fut partagé, les empereurs d'Occident résidèrent à Ravenne, à Milan, et partout ^jilleurs qu'à Rome. Ainsi elle perdit peu à peu son éclat, ses richesses, son peuple! Nous avons vu la triste peinture qu'en faisait>aint Grégoire ». Cependant elle fut prise et pillée plusieurs fois par les Barbares, qui ravagèrent et mirent en pièces tout l'empire d'Occident. Or je compte cette inondation des Barbares pour la première tentation extérieure de l'Église, depuis les persécutions des empereurs païens.

C^r ces Barbares dans les commencements de leurs courses remplissaient tout de sang et de carnage, brûlaient les villes entières, massacraient les habitants ou les emmenaient esclaves, jetaient partout la terreur et la désolation. Les persécutions les plus cruelles sous l'empire romain n'étaient ni continuelles ni universelles, el il restait un^peuple de païens, de même langue et de même nation que les chrétiens. Ils les écoutaient souvent, et se convertissaient de jour en jour; mais où il ne reste plus d'hom-

' Mœurs des chrét. 56 * Apocal. XYII, XVIII. — 3 Ilist. XXXV,

n. 40. — ffom, 18. de Bzech.

SUR L*HISIOIIU: ECCLÉSIASTIQUE. 11&

mes, il n'y ^ P^u^ d'Ëglise; et comment convertir des iiTUtaoK toujours armés, toujours courant au pillage, et dont on n'entend pas la langue ?

De plus, ces Barbares qui minèrent Tempire romain étaient ou païens ou hérétiques, en sorte que^ m^e après les premières fureurs, quand ils furent assez af^rivoisés avec les Romains pour s'entendre l'un l'autre et se parler de sang- froid, les Romains leur étaient toujours odieux, par la diversité de religion*. Vous avez vu Ja cruelle persécution des Vandales en Afrique.

Ces Barbares, il est vrai, se convertirent, les uns plus tôt, les autres plus tard ,* et dans leui* conversion Dieu ne fit pas moins éclater sa miséricorde que dans la punition des Romains il avait signalé sa justice*; mais les Barbares en devenant chrétiens ne quittèrent pas entièrement leurs anciennes mœurs ; ils demeurèrent la plupart légers, changeants, emportés, agissant plus par passion que par raison. Vous avez vu quels chrétiens c'étaient que Clovis et ses enfants. Ces peuples continuaient dans leur mépris pour les lettres et pour les arts , ne s'occupant que de la chasse et de la guerre. De là vint l'ignorance, même chez les Romains leurs sujets; car les mœurs de la nation dominante prévalent toujours, et les études languiasent si l'honheur et Tinlérêt ne les soutiennent. I(. Chute des études.

Nous voyons la décadence des études dans les Gaules dès la fin du sixième siècle, c'est-à-dire environ cent ans après l'établissement des Francs. Nous en avons un exemple sensible dans Grégoire de Tours. Il reconnaît lui-même qu'il avait peu étudié la grammaire et les lettres humaines, et quand il ne l'avouerait pas, on le verrait assez. Mais le moindre défaut de ses écrits est le style ; on n'y trouve ni choix de matières ni arrangement. • C'est confusément

» Hisl. XXX, n. 9, 10, etc. — ^ Mœvrs det chréL 57.

I ic TROISIÈME DISCOURS

rhistoire ecclésiastique et la temporelle; ce sont la plupart de petits faits de nulle importance, et il en relève souvent des circonstances basses et indignes d'une histoire sérieuse .

II paraît crédule jusqu à Texcès sur les miracles. J'attribue ces défauts à la mauvaise érudition plutôt

qu'au naturel; autrement il faudrait dire que pendant plusieurs siècles il ne serait presque pas né d'homme qui eût un sens droit et un jugement exact. Mais les meilleurs esprits suivent aisément les préjugés de Tenfance et les opinions vulgaires, quand ils ne sont pas exercés à raisonner et ne se proposent pas de bons modèles. Les éludes ne tombèrent donc pas entièrement avec l'empire romain ; Ja religion les conserva, mais il n'y eut plus que les ecclésiastiques qui étudièrent, et leurs études furent grossières et imparfaites. Je parle des sciences humaines ; car pour les dogmes de la religion, ils suivaient l'autorité certaine de rËcriture et de la tradition des Pères. Le pape Âgathon le témoigne dans la lettre dont il chargea ses légats pour le sixième concile, a Noue ne les envoyons pas, dit-il *, par la confiance que nous avons en leur savoir ; car comment pourrait-on trouver la science parfaite des Écritures chez des gens qui vivent au milieu des nations barbares , et gagnent à grand'peine leur subsistance chaque jour par leur travail corporel ? Seulement nous gardons avec simplicité de cœur la foi que nos pères nous ont laissée. »

Dans les siècles suivants les homqies les plus éclairés, comme Bède, Alcuin, Hincmar, Gerbert, se sentaient du malheur des temps : voulant embrasser toutes les sciences^ ils n'en approfo\idissaient aucune, et ne savaient rien exactement. Ce qui leur manquait le plus était la critique, pour distinguer les pièces fausses des véritables ; car il y avait dès lors quantité d'écrits fabriqués sous des noms illustres, non-seulement par des hérétiques, mais par des

* Hisl. XT, n. 7. «. 6. cône. c. j».

SUR L'HISTO]R£ ECCLÉSIASTIQUE. 117

catholiques, et même à bonne intention. J'ai remarqué que Vigile de Tapse avoue lui-même avoir emprunté le nom de saint Athanase^ pour se faire écouter des Vandales ariens. Ainsi quand on n*avait pas les actes d'un martyr pour lire au jour de sa fête, on en composait les plus vraisemblables ou les plus merveilleux que Ton pouvait, et par là on croyait' entretenir la piété des peuple^. Ces fausses légendes furent principalement fabriquées à Foccasion des translations de reliques, si fréquentes dans le. neuvième siècle.

On faisait aussi des titrés, soit à la place des véritables que Ton avait perdus, soit absolument supposés, comme la fameuse donation de Constantin, dont on ne doutait pas en France au neuvième siècle^. Mais de toutes ces piècesfausses les plus pernicieuses furent les décrétales attribuées aux papes des quatre premiers siècles, qui ont fait une plaie irréparable à la discipline de TËglise par les maximes nouvelles qu'elles ont introduites touchant les jugements des évèques et l'autorité du pape s. Hincmar, tout canoniste qu'il était, ne put jaofiais démêler cette fausseté ; il savait bien que ces décrêtales étaient inconnues aux siècles précédents, et«c'est lui qui nous apprend quand elles commencèrent à paraître ; mais il ne savait pas asses^ de critique pour y voir les preuves de supposition, toutes sensibles qu'elles sont, et lui-même allègue ces.décrétales quand elles lui sont favorables.

Un autre .effet de l'ignorance est de rendre les hommes crédules et superstitieux, faute d'avoir des principes certains de créance et une connaissance exacte des devoirs de la religion. Dieu est tout-puissant, et les saints ont un grand crédit auprès de lui ; ce sont des vérités qu'aucun catholique ne conteste, donc je dois croire tous les miracles qui ont été attribués à l'intercession des siainte : la consé-

' IlUt. XXX, n. 8. - > Hi8t. LT, n. 14. — 3 Hisl. XLIV, n. 22.

l,g TROISIÈME DISCOURS

quence n'est pas bonne, h faut en examiner les preuves, et d'autant plus exactement que ces faits sont plus incroyables et plus importants. Car» assurer un faux miracle ce n'est rien moins, selon saint Paul, cpie porter faux témœgnage contre Dieu », » comme remarque très judicieusement saint Pierre Damien ». Ainsi, loin que la piété engage à les croire légèrement, elle oblige à en examiner les preuves à la rigueur. II en est de même des révélations, 4es apparitions d'esprits, des opérations du démon, soit par le ministère des sorciers ou autrement, en un mot dfr tous les faits surnaturels : quiconque a du bon sens el de la rdigion doit être très réservé à les croire.

C'est par cette raison que j'ai rapporté très peu d© c© fiooïbre infini de miracles que racontent les auteurs de ces siècles moins éclairés. Il m*a paru que chez eux le goût da merveilleux l'emportait sur celui du vrai ; et je ne Toudrais pas répondre qu'en quelques-uns il n'y eut des motife dintérêt, soit d'attirer des offrandes par Fopinion des gnérisons miraculeuses, soîl de conserver des biens des églises par la crainte des punitions divines; car c'est à quoi tendent la plapart des histoires rapportées dans les recueils de mirades de sainl Martin, de sauf Benoit et des autres saints les plus feiiwiK, comme si ce«x qui sênl saints poar avtmr méprisé les richesses sur la terre étaient de^'enus intéressés dans le ciel, et employaient leurcrédîl auprès de Dieu pour se venger de ceux qui pillaient les trésors de leurs élises.

Page 1