‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 27 sur 88 · XXV. Apologie de ces cinq siècles · texte numérisé non relu

XXV. Apologie de ces cinq siècles

De tout ce discours il résulte, ce me semble, que les siècles que l'on compte ordinairement pour les plus obscurs et les plus malheureux ne l'ont pas été autant qu'on le eroit, et n'ont été dépourvus ni de science ni de vertu. Mais c'est qu'il faut chercher la religion où elle était en chaque temps, et ne pas s'effrayer de voir le vice et l'ignorance même dans les plus grands sièges.

Dans le septième et le huitièmesiècle, la religion s'aSaiblit en France et en Italie, jnais elle se forti&e en Angleterre ; dans le neuvième elle refleurit en France, dans le dixième en Allemagne : tandis qu'eUe fait de si grandes pertes sous la domination des musulmans en Orient, en Afrique, en Espagne, elle fait en récompense de nouvelles conquêtes en Saxe, en Danemark, en Suède, en Hongrie, en Pologne. Ou y voit renouveler les merveilles des premiers siècles; ces peuples ont leurs docteurs et leurs martyrs, et les églises affligées d'Espagne et d'Orient ont aussi lesleurs. Il ne reste qu'à admirer la conduite de la Provi- *dence, qui sait faire tout servir ii ses desseins, et tirer des plus grands maux les plus grands biens. Malgré les incursions redoublées des Barbares, le renversement des empires, l'agitation de toute la terre, l'Église, fondée solidement sur la pierre, a subsisté toujours ferme et toujours visible comme la cité bâtie sur une montagne; la «ùto dt» ses pasteurs n'a point été interrompue, elle a-

SUR L'HISTOTRE ECCLÉSÏACTIQUE. 17t

toujours eu des docteurs, des vierges, des pauvres volontaires, et des saints d'une vertu éclatante.

Je ne sais ce qui a*décrié les siècles dont je parle en ce discours; c'est la prévention des humanistes du quinzième siècle, un Laurcns Valle, un Platine, un Ange Pc^îtieo. Ces prétendus savants , ayant plus de littérature que de religion et de bon sens, ne s'arrêtaient qu'à l'écorce, el ne pouvaient rien goûter que les écrivains de l'ancienne Rome €t de l'ancienne Grèce. Ainsi ils avaient un souverain mépris pour les écrits du moyen âge, et comptaient que l'on avait tofit perdu en perdant la pure latinité et ia politesse des anciens. Ce préjugé passa aux protestants, ■qui regardaient le renouvellement des études comme la source de leur réformalion'*. !ls prétendirent que la ruine et la désolation de l'Église étaient l'effet de l'ignorance; que le règne de l'antechrist el le mystère d'iniquité s'étaient mis en train à la faveur des ténèbres. Je n'ai rien dissimulé, dans ce discours, de l'état de ces siècles obscurs ni des causes et des effets de cette ignorance; mais y avezvous rien vu qui donnât atteinte à l'essentiel de la religion? A-t-on jamais cessé de lire et d'étudier PÉcriture sainte et les anciens docteurs? de croire et d'enseigner la Trifiité, l'Incarnation, la nécessité de la grâce, l'immortalité de l'âme et la vie future ? A-t-on jamais cessé d'offrir le sacri6ce de l'eucharistie et d'administrer tous les sacrements? a-t-on enseigné impunément une morale contraire à celle de l'Évangile? On ne peut tirer à conséquence les dérèglements des particuliers et les abus, toujours condamnés comme abus.

Qu'importe, après tout, que Ton parie el que l'on écrive mal, pourvu que l'on croie bien et que l'on vive bien? Dieu ne regarde que le coeur; la grossièreté du langage et :1a rusticité des mœurs ne sont rien à son égard, il n'y a

» IlisLdeBèze.

en Jésus-Christ ni Barbare, ni Scylhe, ni libre, ni esclave. Voyez comment ceux qui ont trouvé grâce devant Dieu sont loués dans rÉcriture». Noé fut un homme juste, Job était un homme simple et droit. Moïse était le plus doux de tous les hommes ; il y avait bien de quoi louer son esprit. Au contraire, les railleurs sont blâmés et détesté» en cent endroits de rÉcriture, quoique d'ordinaire ce soient ceux qui cultivent le plus l'élégance du langage et la politesse des mœurs.' En effet, qui n'aimera mieux avoir affaire à un homme d'une vertu solide sous un extérieur grossier, qu'à l'homme le plus agréable, mais sur lequel il ne peut compter ? On pardonne aux enfants de se laisser éblouir par ce qui brille au dehors; un homme sensé aime la vertu, sous quelque apparence qu'il la découvre. Jusqu'ici donc vous avez vu comment Jésus-Christ a accompli sa promesse , en conservant son Église malgré la faiblesse de la nature humaine et les efforts de l'enfer.

Page 1