XXIV. Propagation de la foi
Ënfm'ces siècles moyens ont eu leurs apôtres, qui ont fondé de nouvelles églises chez les infidèles, aux dépens de leur sang, et ces apôtres ont été des moines. Je compte pour les premiers saint Augustin d'Angleterre et ses compagnons envoyés par saint Grégoire, qui, bien qu'ils n'aient pas souffert le martyre, en ont eu le mérite par le courage avec lequel ils s'y sont exposés au milieu d'une nation encore barbare *. Rien n'est plus édifiant que l'histoire de cette église naissante, que Bède nous- a conservée, et où l'on voit des vertus et des miracles dignes des- premiers siècles; aussi peut-on dire que chaque temps a eu sa primitive église. Celle d'Angleterre fut la source féconde de celles du Nord; les Anglais-Saxons devenus chrétiens eurent compassion de leurs frères les anciens Saxons demeurés en Germanie et encore idolâtres, et ils entreprirent avec un grand zèle de porter en ce vaste pays la lumière de l'Évangile. De là vint la mission de saint Yillebrod en Frise, et celle de saint Boniface en Allemagne.
Il est étonnant que pendant sept cents ans tant de saints évoques, de Cologne, de Trêves, de Mayence et des autres villes de Gaule voisines de la Germanie, n'aient point entrepris de convertir les peuples au delà du Rhin. Ils y voyaient sans doute des difficultés insurmontables, soit par la différence de la langue, soit par la férocité de ces peuples trop éloignés de la douceur du christianisme, comme j'ai tâché de montrer ailleurs*. Mais sans vouloir pénétrer les desseins de Dieu, il est certain qu'il ne lui a plu de se faire connaître à ces nations germaniques que vers le milieu du huitième siècle, et qu'en cela même il
» Ilisl. XXXVI, n. 1, 40. — » Mœurs des chr. n. 57.
ifi6 TROISIÈME mscorRS
leur a fait bien plu» de j^iace qu'aux Inriiens et aux autres, qu'il a laissés jusqu'ici dans les ténèbres de l'idolâtrie. Or je trouve des circonstances remarquables dans la fondalion de ces églises. Premièrement, ceux qui entreprenaient d'y -travailler prenaient toujours la mission du pape, au lieu que dans les premiers temps chaque évêque se croyait en droit de prêcher aux infidèles de son voisinage; mais il faut croire que la mission du pape était alors nécessaire pour lever divers obstacles, comme en effet je vois que saint Boniface eut à combattre des prêtres acéphales et déréglés répandiis dnns l'Allemagne, qui n» reconnaissaient l'autorité d aucun évêque '. Je trouve aussi que ce saint martyr ne négligea pas la protection temporelle de Charles Martel et de Pépin, î>our empêcher que cette église naissante ne fût étouffée dès le berceau. Je vois dans la suite que les missions semblables continuèrent d'être appuyées par les princes, comme celle de Saxe par Charlemagne, celle de saint Anscaire en Danemark et en Suède par Louis-le-Débonnaire et par les rois du pays -, et ainsi des autres à proportion. Ce secours était sans doute nécessaire cl»ez de telles nations, mais les conversions des premiers siècles faites par pure persuasion étaient plus solides. Comme on ne convenait pas qu'une église pût subsister sans éréque, le pape en donnait toujours la dignité à celui qu'il faisait chef d'une mission, soit qu'il le sacrât lui-même, soit qu'il lui permît de se faire sacrer par d'autres. Mais il le faisait évêque d'une telle nation en général, comme des Saxons ou des Slaves, laissant à son choix dQ fixer son siège au lieu qu'il jugerait le plus commode; car on n^avait pas encore inventé la formalité des titres m partibus. Le pape donnait à ce premier évêque le pallium, avec le titre et les jiouvoirs de métropolitain, afin que, quand le nombre des fidèles serait augmenté, il
' riisi. XLT, B. 40, 47, 48. — ' IlUt. XLVH, tî. 7,31.
pût sacrer des évéques pour être ses auffraganld, qui lut donnaààeai des successeurs^ sans recourir à Rome ^ : vqus en avez vu plusieurs exemples dans cette histoire -.
Pour affermir ces nouvelles églises on y fonda dès le commencement des monastères, comme Fukie près de Mayence, Corbie en Saxe, Magdebourg qui devint métro* pôle; c'était le séminaire où on élevait des enfants du pays pour les instruire de la religion et des lettres, les former à la vertu , et les rendre capables des fonctiont» ecclésiastiques. Ainsi en peu de temps ces églises furent en état de se soutenir elles-mêmes, sans avoir besoin de secours étrangers. Les moines furent utiles à l'Allemagne même pour le temporel, (>ar le travail de leurs mains; ils commencèrent à défricher les vastes forêts qui couvraient tous les pays, et par leur industrie et leur sage économie les terres ont été cultivées, les serfs qui les habitaient se sont multipliés, les monastères ont produit de grosses villes, et leurs dépendances sont devenues des provinces.
Il est vrai que ce soin du temporel n'a pas été avantageux au spirituel dans ces églises naissantes; on s'est trop pressé de les enrichir, particulièrement par Texaction des dJmes ^. Vou^ avez vu la révolte de Thuringe pour ce sujet contre l'archevêque de Mayence, celle de Pologne, celle de Danemark, qui fut cause du niartyre du roi saint Canut *. On devait, ce semble, avoir plus d égard à la faiblesse de oes nouveaux chrétiens, et craindre de leur rendre la religion odieuse. Je m'étonne qu'on n ail pas eu la condescendance de)eur permettre l'usage de leur langue vulgaire dans les prières et les lectures publiques, comin<3 on faisait dans les premiers siècles; car vous avez vu que l'on se servait dans les offices de TÉgliàe de la langue la
' //7>f. XXXVI, n. 37. — * Hist. XLI, n. 36. XUÏ , n. 5. LVI, n. 2. 17. — • Lftmh. Schofn. an. 1073. — * Hi»l. LXl, n. 57. LXII,
plus usitée en chaque pays ', c'estrà-dire du latin dani^ tout l'Occident, du grec dans tout TOrient, excepté les provinces les plus reculées, comme la Thébaïde ou Ton parlait égyptien, la haute Syrie où Ton parlait syriaque, en sorte que les évêques même n'entendaient pomt le grec, comme on voit au concile de Chalcédoine, dans les procédures faites contre ibas, et dans les réponses de l'abbé Barsumas, qui ne parlait que syriaque ^ Voyez aussi les souscriptions du concile tenu à Constantinople sous Mennas'. Les Arméniens sont en possession de tout temps de faire l'office divin en leur langue. Si les nations étaient mêlées, il y avait dans l'Église des interprètes pour expliquer les lectures; saint Procope, martyr, au rapport d'Eusèbe*, faisait cette fonction à Scythopolis en Palestine. Dans le même pays, sur la fin du cinquième siècle S saint Sabas et saint Théodose avaient en leur monastère plusieurs églises où les moines de diverses nations faisaient l'office chacun en leur langue.
Quant aux nations germaniques «, Valafrid Strabon, qui Privait au milieu du neuvième siècle, témoigne que les Goths, dès le commencement de leur conversion, avaient traduit en langue tudesque les livres sacrés, et que de son temps il s*en trouvait des exemplaires'. Ce devait être la version d'Ullila, dont on a encore les Évangiles. Valafrid ajoute que chez les Scythes de Thomi on célébrait les divins offices en la même langue. Depuis que les Goths, les Francs et les autres peuples germaniques se furent répandus dans les provinces romaines, ils se trouvèrent en SI petit nombre, en comparaison des anciens habitants, qu 11 ne parut pas nécessaire de changer pour eux le
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langage de l'Église; mais quand on porta la foi dans les ,pays où leur langue était dominante, ou plutôt unique, il semble qu'on devait leur accorder tout ce qui pouvait servir à les instruire et à les affermir dans la religion.
Toutefois je ne puis penser que saint Augustin d'Angleterre et saint Boniface de Mayence aient manqué de prudence et de charité; ils voyaient les choses de près, et craignaient .peut-être que ces peuples ne demeurassent trop séparés du reste des chrétiens, si la langue latine ne les unissait avec eux, principalement avec Uome, centre de l'unité ecclésiastique '. Peut-éire craignaient-ils la difficulté de traduire non-seulement l'Écriture, où il est si dangereux de se méprendre, * mais les autres livres nécessaires pour l'instruction des fidèles. Nous voyons bien, dès le septième siècle en Angleterre, et dès le huitième en Allemagne, des versions de l'Évangile; mais c'était plutôt pour la consolation des particuliers que pour l'usage public de l'Église. Je trouve encore qu'aux conciles de Tours et de Reims, tenus l'an 813, 0:1 ordonne que chaque évéque aura pour l'instruction de son troupeau des homélies traduites en langue romaine rustique et en langue tudesqtie, afin que tout le monde les puisse entendre. La langue sclavone a été plus favorisée; saint Cyrille et saint Mélhodius, apôtres des Sclaves, leur donnèrent en leur langue l'Écriture sainte et la liturgie \ Il est vrai que le pape Jean VIII le' trouva mauvais, mais étant mieux informé il l'approuva ; et quoique Grégoire VII l'eût encore défendu, l'usage en est resté en quelques* lieux. Au reste, je ne suis point touché de la raison qu'allèguent plusieurs modernes, de conserver le respect pour la religion. Ce respect aveugle ne convient qu'aux fausses religions, fondées sur des fables et des superstitions frivoles
' Con. Rem. can. 15. — Tur. 17, to. 7. conc. — * Ilisl. XLVI, -n. 6. LUI, n. 6, 26.
170 TBOISIÈKK DISCOURS
lavraiereUgionsera ioujourâ d'autant plus respectée qu'elle sera mieujL conaue. Au contraire, depuis que le peuple s'est accoutumé à ue point entendre ce qui se dit dans l'église, il a perdu le désir de s'en instruire, et son ignorance a été jusqu'à ne pas penser qu'il eût besoin d'instruction. Pour les gens d'esprit ignorants , ils sont tentés d'avoir mauvaise opinion de ce qu'on leur cache avec tant de soin.