I. Changements dans la discipline
Ceux qui ont lu avec quelque attention ce que j'ai donné de celte histoire ont remarqué sans doute une grande différence entre la discipline des dix premiers siècles et celle
' Coloss. III, IJ. Gen, VI, 8, 9. - JoB, 1. - Num. XII, 3.
lies trois suivants. Elle était véritablement très affaiblie dès le dixième siècle ; mais ce n'était guère que par ignorance et par des transgressions de fait, que l'on condamnait aussitôt qu'on ouvrait les yeux pour les roconnaître. On convenait toujours qu'il fallait suivre les canons et l'ancienne tradition. Ce n'est que depuis le douzième siècle que l'on a bûli sur de nouveaux fondements et suivi des maximes inconnues à l'antiquité ; encore croyait-on la suivre lorsqu'on s'en éloignait; le mal est venu d'une erreur de fait, et d'avoir pris pour ancien ce qui ne l'était pas ; car en général on a toujours enseigné dans l'Église qu'il fallait s'en tenir à la tradition des premiers siècles pour la discipline aussi bien que pour la doctrine.
J'ai parlé des fausses décrétales attribuées aux papes des trois premiers siècles, qui se trouvent dans le recueil d'Isidore le Marchand \ et qui parurent sur la fin du huitième siècle, et j'ai marqué les preuves qui en démontrent la fausseté. Voilà la source du mal : l'ignorance de l'histoire et la critique a fait recevoir ces décrétales, et prendre les nouvelles maximes qu'elles contiennent pour la doctrine de la plus pure antiquité. Bernard, prêtre de Constance, écrivant sur la fin du onzième siècle, dit, sur la foi de ces décrétales , que , suivant la discipline des apôtres et de leurs successeurs, les évoques ne devaient jamais être accusés ou très difficilement, reconnaissant toutefois que cette discipline ne s'accorde pas avec le concile de Nicée. Et avouant que ce concile a défendu les tranrlalions d'évèques, il lui oppose les papes Évariste, Calliste et Anteros, plus anciens, qui les ont permises*.
Après que l'Église romaine eut gémi cent cinquante ans sous plusieurs indignes papes qui profanèrent le Saint- Siège, Dieu, jetant un regard favorable sur cette première ogliie, lui donna Léon IX, que sa vertu a fait mettre
» HisC. XLIV, n. 22. — » His!. XLIII, u. 53. — Can: 15. Nie.
au Dombre des saiuts , et qui fut suivi , dans le reste du onzième siècle et daos tout le suivant, de plusieurs autres papes vertueux et zélés pour le rétablissement de la discipline, comme Grégoire VU, Urbain II, Pascal II, Eugène III, Alexandre III. Mais les meilleures intentions destituées de lumières font faire de grandes fautes, et plus on court vite dans un chemin ténébreux, plus les chutes sont fréquentes et dangereuses. Ces grands papes, trouvant l'autorité de& fausses décrélales tellement établie que personne ne pensait plus à la contester, se crurent obligés en conscience à soutenir les maximes qu'ils y lisaient , persuadés que c'était la pli|s pure discipline de» temps apostoliques et de l'âge d'or du chrislianisme ; mais ils ne s'aperçurent pas qu'elles contiennent plusieurs maximes contraires à celleti de la véritable antiquité.
II. Conciles, Il est dit dans les fausses dccrétales^ qu'il n'est pas permis de tenir de concile sans l'ordre ou du moins la permission du pape. Vous qui avez lu cette histoire, y avez-vous rien vu de semblable, je ne dis pas dans les trois premiers siècles , mais jusqu'au neuvième ? Je sais que l'autorité' du pape a toujours été nécessaire pour les conciles généraux, et c'est ainsi que se doit entendre ce que dit Ihistcrien Socrate?, qu'il y a un canon qui défend aux églises de faire aucune règle sans le consentement de l'évêquc de Rome. Et Sozomène dit ^ que le soin de toutes les églises lui appartient, à cause de la dignité de son siège. Mais quant aux conciles provinciaux et ordinaires, les correcteurs romains du décret de Gratien ont reconnu que l'aulorité du pape n'y est pas nécessaire. En effet, y a-t~il la moindre trace de permission ou (Je consentement du pape dans tous ces conciles, dont Tertullien, saint Cy-
» DUC. 17. — Epist. Marc, ad Max. — » BpUt. Julii ad Orient. 2, <o. 2. Gonc. 475. — SOCR. II, 3, 15, e^ iUi V.\LES. — 3 SozoM. III, 8.
SUR ^HISTOIRE ECCLÉSIAI^TÎQLE. 175
prien et Eusèbe font mention ', soit au sujet de la pâque, de la réconciliation des pénitents ou du teptème des hérétiques? Fut-il mention du pape dans ces trois grands conciles d'Alexandrie qui furent tenus sur l'affaire d*Arius^ avant le concile de Kicée ? En fut-il mention au concile de £onstanlinople, convoqué par l'cmpereor Théodose en 381 ? Et toutefois le pape saint Damase et lout TOccîdent •consentit à ses décisions, en sorte qu'il est compté pour le second concile oecuménique. Et je ne parle point de tant de conciles nationaux tenus en France , principalement sous les poîs de la seconde race, et en Espagne sous les rots goths. Quaàd le concile de Nicée ' ordonnait de tenir deux conciles par an en chaque province, supposaitil qu'on enverrait à Rome en demander la permission ? Et comment aurait-on pu y envoyer si fréquemment des. extrémités de TAsie ou de l'Afrique? La tenue des confies provinciaux était cx>mptée entre les pratiques ordinaires de la religion , à proportion comme la célébration du saint sacritice tous les dimanches ; il n'y avait que la violence des perôécutions qui en interrompt! le cours: «tôt que les évéqoes se trouvaient en liberté, ils y reveilaienl comme au moyen le plus efficace d'entretenir la discipline. Cependant, en conséquence de cette nouvelle maxime, il ne s'est presque plus tenu de conciles, depuis le douxième siècle, où n'aient présidé les légats du pape, et on s'est insensiblement désaccoutumé de tenir des conciles.
lil. Jugement ê des évéque$.
Il est dit dans les fausses dccrétales que les évêques ne peuvent être jugés définitivement que par le pape seul, et cette maxime y est souvent répétée. Toutefois vous avez vu cent exemples du contraire , et pour m'arrêter et
« Hîst. XIT, n. 10, 21. — « JUitt. ÎY, n. 43. V, n. 45. YTI, n. 7, 27^ — S Hisl. XVni, n. 1. — Con. Nie. Can. n. 5,
tin des plus illuslres. Paul de Samosate, évêque d'Anlioeher le premier siège ^e samt Pierre et la troisième ville d& l'empire romain , fut jagé et déposé par les évêques d'Orient et des provinces voisines , sans la participation du pape, à qui ils se contentèrent d'en donner avis après la chose faite, comme il se voit par leur lettre synodale ; et le pape ne s'en plaignit point. Rien n'est plus fréquent dans les neuf premiers siècles que les accusations et les dépositions d' évêques ; mais leurs procès se faisaient dans les conciles provinciaux , qui étaient le tribunal ordinaire pour toutes les causes ecclésiastiques. Il faut ignorer absolument l'histoire de l'Église, pour s'imaginer qu'en aucun temps ni en aucun pays on n'ait jamais pu juger un évéque sans l'envoyer à Rome ou faire venir une commission du pape.
Sans même savoir les faits, il ne faut qu'un pou de bon sens pour voir que la chose était impossible. Dès le quatrième siècle il y avait un nombre prodigieux d'églises en Grèce, en Asie, en Syrie, en Egypte et en Afrique, sans parler du reste de l'Occident , et la plupart des évêques étaient pauvres et hors d'état de faire de grands voyages; aussi les empereurs les défrayaient pour les conciles géné-^ raux. Comment aurait-on pu les faire venir à Rome, et non-seulement eux, mais leurs accusateurs et les témoins,^ encore plus pauvres pour la plupart ? C'est toutefois ce qu'a dû supposer Fauteur des fausses décrélales, et l'absurdité de sa supposition a paru évidemment quand les papes ont voulu la réduire en pratique. Grégoire Vil, par exemple, persuadé de bonne foi que lui seul était le juge compétent de tous les évêques, les faisait venir tous les jours du fond de l'Allemagne, de la France ou de T Angleterre. Il fallait quitter leurs églises pendant des années
» Bpid. Bieulher. 2, 3, ç. 6. — ^uamvis Victor, cj. 1, 3. — Jcl ^Jï. 2, 1. — Hist. VII, n. 4. — Eus. VII, 30, lo. 1. eonc. 896.
enlières, pour aller à Rome, à grands frais, se défendre contre des accusateurs qui souvent ne s'y trouvaient pas : on obtenait délais sur délais ; le pape donnait des commissions pour informer sur les lieux , et, après plusieurs voyages et de longues procédures, il donnait son jugement définitif, contre lequel on revenait sous un autre pontificat. Souvent aussi Tévêque cité à Rome n'obéissait pas, soit par l'impossibilité de faire le voyage par maladie , pauvreté ou autre empêchement, séit parcequ'il se sentait coupable ; il méprisait les censures prononcées contre lui ; et si le pape voulait lui donner un successeur, il s'en défendait à main armée. Vous en avez vu des exemples ; et .voilà les inconvénients de vouloir réduire en pratique ce qui n'a jamais été pratiqué ni praticable.
Il est vrai qu'en des occasions rares d'une oppression manifeste et d'une injustice criante, les évoques condamnés par leurs conciles pouvaient avoir recours au pape comme supérieur de tous les évéques et conservateur des canons; et c'est la disposition du concile de Sardiquè. Mais il veut que le pape, soit qu'il envoie un légat ou non, fasse juger la cause sur les lieux, parcequ'il est facile d'imposer à un juge éloigné. C'est ce que relève saint Cyprien en parlant de Basilide, évéque d'Espagne, qui , ayant été déposé dans sa province, avait obtenu du pape saint Etienne, en lui déguisant la vérité , des lettres pour se faire rétablir, auxquelles le concile d'Afrique n'eut point d'égard. Et quelques années auparavant le même saint Cyprien, écrivant au pape saint Corneille touchant le schismatique Fortunat , dit ces paroles remarquables : « II est établi entre nous que chaque coupable soit examiné au lieu où le crime a été commis. Il ne faut donc pas que ceux qui nous sont soumis courent çà et là, et mettent la désunion entre les évoques; qu'ils plaident leur cause au lieu où ils peuvent avoir des accusateurs et des témoins. » C'est ainsi que saint Cy- II. 12
17B QUATBI£M£ 0ISCXHJXS
prioD * parle au pape même à qui Foriunat avait porlé^es plainteâ. Après lout, ee recoure au pape, permis parie concile de Sardique , regardait principalemeDt les Maires exiraordinaires et tes évdques des plus grauds siégea^ «M»me saint Alhanase, saint Jean Chrysoslome, saint Fla- TÎea de Constantinople, qui n'avaient point d'autre supérieur à qui gladresaer.