‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 4 sur 88 · L. Aimé-Martin · texte numérisé non relu

L. Aimé-Martin

que l'on conçoit comme de pures chimères ; qu'il a bâtî en l'air une république, où il voulait que les femmes fussent communes et que le prince fût philosophe, et dont il a pris grand soin de bannir les poêles. Si l'on en cite quelque chose, c'est quelque raisonnement fondé sur les mystères des nombres ; quelque observation sur Tordre des intelligences et sur la musique des globes célestes. Sur ces échantillons, il ne faut pas s'étonner qu'il passe pour un visionnaire, et pour un auteur dont les ouvrages ne peuvent servir, tout au plus , que pour orner des harangues. ,Te le croyais tel moi-même avant que je l'eusse lu , et je vous avoue que je fus bien étonné de le trouver au contraire très solide , approfondissant extrêmement les sujets qu'il traite , allant toujours à prouver quelque Mérité ou à détruire quelque erreur, établissant ou insinuant en tous ses ouvrages une morale merveilleuse, et fournissant une infinité de réflexions capables de désabuser les hommes les plus prévenus , et d'arrêter les plus emportés. Peutêtre niîe suis-je trompé ; mais il me paraît tel. Jugez-en vous-même, Monsieur, et ne vous laissez pas prévenir en sa faveur, comme je l'étais à son désavantage.

Pensant depuis aux causes qui avaient pu donner une idée de cet auteur si différente de celle qu'il ma donnée de lui-même, j'en ai imaginé quelques unes. Le nom de philosophe effarouche beaucoup de gens. Ils se figurent un professeur qui enseigne un cours en deux années ; ou bien un particulier fantasque attaché à des opinions singulières, et qui fuit le commerce des autres hommes. Dès le temps de Platon et de Socrate , le peuple tenait les philosophes pour des cerveaux creux et des hommes inutiles : et vous savez comment ils furent traités par les poètes comiques. Ceux qui ont passé depuis pour philosophes ont donné encore plus de sujet à ces fausses idées ; et il est arrivé au nom de philosophie comme à ceux de rhé-

torique j de poésie, de grammaire, û' architecture , à qui, dans le langage ordinaire , on ne fait plus signifier rien de solide , et à qui Ton n'aUribue que la superficie des ouvrages et les petits ornements. Une autre raison qui peut avoir décrié Platon, est qu'il y a, comme j'ai dit, peu de personnes qui le lisent : et ceux qui le lisent se servent ordinairement des traductions, et lisent les arguments et les noies des interprètes. Or les interprètes l'ont pris selon leur sens , et non pas toujours selon le sien ; car généralement la plupart des commentaires sont plus propres à faire connaître les pensées et le génie du commentateur, que de l'auteur commenté. Chacun y prend ce qui est de sa portée et de son goût. Les grammairiens semblent n'avoir étudia Cicéron que pour les mots latins : d'autres ont été plus curieux des choses dont il parle. Frigius a observé les noms de tous ses arguments et de toutes ses figures : il y en aura peut-être quelque jour qui connaîtront son artifice et le fond de son éloquence mieux que l'on ne le connaît à présent.

Je n'ai point lu Plotin, Porphyre , Jambllque , Proclus , ni les autres anciens platoniciens : mais je connais les deux modernes, qui sont Marsile Ficin et Jean de Serres. Car j'ai appris, Monsieur, non sans quelque surprise, que ce Joannes Serranu$, dont le Platon est si estimé , soit à cause de Henri Estienne qui l'a imprimé , soit par quelque autre raison , est le même Jean de Serres qui a écrit l'histoire de France sous le titre d'Inventaire. Je ne connais point d'auteur à qui il ait mieux réussi de déguiser son nom. Nous avons l'obligation à Marsile Ficin de nous avoir fait connaître Platon dans ces derniers temps , et il l'a traduit avec assez de fidélité. C'était un homme d'un grand travail et d'une grande élude; mais, autant que je puis juger, solitaire, abstrait, spéculatif; et j'ajouterais peu poli , si je ne savais qu'il a passé sa vie à FlorencOi^

dans la famille des Médtcis, et dans le temps où cette ville a le plus cultivé les belles-leUres et les beaux-arts. Quoi qu*il en soit, il paraît avoir fait grand cas de la prétendue théologie de Platon , et de sa doctrine des intelligences et des idées : il cherche partout -des mystères , et explique par des allégories ce qui , pris à la lettre , ne convient pas à ses principes, quoique peut-être il convînt à ceux de Platon. Et c'est par là qu'il sauve ce qu'il y a de plus condamnable dan? cet auteur; car il est étrange-' ment prévenu en sa fiaveur. On doit pardonner cette préoccupation à un homme qui en avait fait son étude capitale pendant toute sa vie.

La traduction de lean de Serres est plus latiue , mais elle n*est pas si fidèle. Il abandonne la plupart* des allégories et des mystères de Marsile , en retenant seulement quelques unes au besoin , pour expliquer ce qu'il n^entend pas : comme dans le Timée, quand il veut concilier, avec la forme substantielle d'AHstote , les figures des petites parties auxquelles Platon attribue la distinction des éléments. Mais en quoi j'estime de Serres plus dangiereux , c*est dans sa méthode. Car ayant cru que Platon manquait d'ordre , ou dû moins que son ordre n'était pas assez intelligible aux lecteurs , il a tout réduit en méthode scolastique; c'est-à-dire qu'il a déshabillé et décharné sa doctrine, pour la montrer en l'état où Platon n'avait pas voulu la faire paraître, et pour découvrir ce qu'il avait caché avec tant de soin , afin de rendre ses ouvrages plus naturels et plus agréables. Toutefois, ce travail de Jean de Serres a quelque utilité , pour marquer au lecteur les endroits où il peut se reposer, et lui faire repasser en peu de temps ce qu'il a lu. Mais un attentat que je ne lui puis pardonner, c'est d'avoir osé changer l'ordre des ouvrages, ou plutôt y en avoir voulu donner un nouveau. Carde Serres voulant rendre Platon tout à fait régulier, et corn-

poser de ses oeuvres un corps eotier de philosophie , les a , ^ie-son autorité privée , et contre la tradition de tous les siècles, rangés en diverses classes, qu*il appelle Myzygies, et sous lesquelles il les a placées, non pas selon leur véritable matière, mais selon ce que le titre semble promettre.

Chaque dialogue de Platon a trois titres, dont le premier est un nom propre; le second semble marquer le sujet; le troisième est une épitbète qui marque le genre du traite, comme : Phédon^ ou de rame, nwral; Phèdre, ou de r amour y moral; le Politique^ im du royaume, logique; GorgiaSy ou de la rhétorique, destructif; Menon, ou de la vertu, essai. C'est ainsi que ces titres, avec tous les autres, sont rapportés par Diogène de Laërce en la vie de Platon. Or de ces trois titres il n'y a que le premier tout au plus qui soit de Platon : tout le reste est des interprètes; ce qui parait en ce qu*il n'est pas toujours rapporté de la même manière, et que le Phèdre, qui est ici intitulé De l'amour^ est ordinairement intitulé De la beauté. Cependant c'est au second titre que de Serres s'est uniquement arrêté ; et il a entièrement négligé le troisième, quoique ce fût celui par lequel les anciens, qui l'entendaient sans doute aussi bien que lui, avaient voulu marquer à quel genre et à quel ordre chaque dialogue devait être rapporté. Ainsi il a rangé entre les traités de morale le Menon, parcequ'il est intitulé De la vertu^ quoiqu'il soit marqué, non comme moral, mais comme un essai de la manière dont on pouvait prouver l'opinion de la réminiscence : ce qui appartient plutôt à la logique. 11 a mis entre les traités de politique le Politique, quoiqu'il soit marqué logique, comme il Test en effet, n'étant plein que de divisions et de déânitions. Il fait passer le Gorgias pour un traité de rhétorique, quoique ce dialogue, comme les anciens ont fort bien marqué , ne soit pas fait pour

enseigner, mais pour détruire, et n*ait autre but que de montrer le mauvais principe de la conduite des orateurs, qui gouvernaient alors toutes les villes de Grèce ; de sorte qu'il doit être rapporté à la morale. Cest ainsi qu'il met pour traité de poétique 17on, qui n'est qu*une raillerie des rapsodies ; et qu'il compte entre les traités de morale Loches et Lysis, parceque l'un est intitulé De la valeur, et l'autre De l'amitié, quoiqu'il n'y ait dans l'un et dans l'autre que de la logique. Je serais trop long si je voulais marquer toutes les fautes qu'il a faites dans cet ordre : il suffît qu'il Ta entièrement inventé, et quMl a ôté le moyen de le corriger à ceux qui n'ont vu que son édition , n'y ayant point mis la vie de Platon tirée de Diogène, où l'on voit les différentes classes sous lesquelles les anciens rangeaient ses traités , et les diverses manières dont ils les plaçaient; car ils n'ont la plupart aucune connexion entre eux. Cependant ceux qui se fient à de Serres , comme je faisais d'abord, cherchent dans un dialogue ce que l'ordre et le titre leur promettent, et que Platon n'y a pas mis, faute d'avoir prévu la pensée de ses interprètes : et ensuite ils l'accusent de s'écarter de son sujet, et ne se donnent pas la patience de l'entendre. Mais, sans m'arrèter davantage à chercher les causes qui ont pu faire mal juger de Platon, il faut vous dire ce que j'en pense moi-même, et, pour observer quelque ordre, parler séparément de sa personne, de sa doctrine et de ses écrits.

Je ne vous ferai point, Monsieur, la vie de Platon (Marsile l'a faite, et avant lui Diogène ; il est aisé de les lire) ; j'en ferai seulement un petit portrait. Il était bien fait de sa personne, et avait la physionomie heureuse; il y a encore quelque buste de marbre à Rome qui le fait voir. Il vécut longtemps, et mourut après quatre-vingts ans, sans maladie. Son esprit, outre les qualités que l'on lui accorde d'ordinaire, d'avoir eu l'imagination belle, Fin-

DISCOURS SUH PLATON. 7

ventioD, le tour délicat, Télévation, la grandeur de génie, avait encore la solidité, le jugement, le bon sens; et il me parait avoir plus excellé en ces dernières qualités. Ses mœurs étaient nobles, honnêtes, douces, modestes, et on peut dire qu'il approchait de l'humilité. Élien en rapporte un exemple considérable. Platon, étant allé à l'assemblée des jeux olympiques, se trouva avec des étrangers dont il gagna l'amitié, vivant avec eux d'une manière fort honnête, mais simple et si commune, qu'encore qu'il leur eût dit son nom , ils ne se figurèrent point que cet homme, dont les entretiens étaient de matières si ordinaires , fût ce grand philosophe dont ils avaient ouï parler : de sorte qu'étant venus avec lui à Athènes, ils le prièrent de leur faire connaître l'illustre Platon, disciple de Socrate, et furent extrêmement surpris quand il leur dit que c'était lui-même. Son beau naturel avait été cultivé par une excellente éducation. Il naquit à Athènes , d'une maison très noble; son père descendait du roi Codrus, et sa mère de Selon. Il vint dans le meilleur temps de la Grèce : la mémoire d'Aristide, de Miltiade, de Thémistocle et de Périclès était récente : c'était alors que la poésie, la peinture et tous les beaux-arts étaient dans leur plus grand lustre ; et s'il est vrai qu'Athènes ait été la ville du monde la plus polie, c'a été principalement dans ce siècle.

Il eut de plus l'avantage d'être instruit par Socrate même, le plus grand homme que je connaisse, hors de la véritable religion. Platon vécut toujours dans le grand monde; il fut chéri des princes, particulièrement des rois de Syracuse, et il y eut quelque république qui le pria de lui donner des lois, et à qui il en donna. Il se retira, par sagesse, des affaires publiques de son pays, où il eût pu avoir très grande part, voyant qu'il ne pouvait pas faire le bien qu'il souhaitait. Voyez, je vous prie, la septième de ses lettres, adressée aux amis de Dion, où il rend

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compte de sa conduite, et parle en homme fort désabusé des pensées qu'il avait eues, étant jeune, de pouvoir réformer le monde. Il avait appris tous les exercices du corps, dont les Grecs faisaient tant de cas ; et y avait si bien réussi, qu'il aurait pu être un athlète fameux, s'il ne s'était rendu plus recommandable d'ailleurs. Il savait chanter et jouer de la lyre; il avait bien lu les poètes; il avait lui-même composé des poésies, et tenté le poëme héroïque et la tragédie. Non content des études de son pays, il avait voyagé en Egypte et en Italie, pour apprendre la théologie des païens dans sa source, l'histoire étran* gère, les mathématiques, et la philosophie de Pythagore. Mais ce qui l'avait le plus instruit étaient les conversations de Socrate et l'usage du monde, l'observation continuelle des mœurs, des passions, des inclinations des hommes : en quoi il faut avouer que lui et les autres Grecs de son temps ont particulièrement excellé. Voilà l'idée que j'ai de sa personne :' vous trouverez peut-être que j'en dis beaucoup, mais je n*ai rien dît dont je ne puisse donner des preuves.

Je rapporterai toute sa doctrine aux quatre parties que l'on fait ordinairement de la philosophie : logique, morale, physique, métaphysique. Je crois qu'il a bien mieux traité les deux premières que les deux autres. Vous savez ce que dit Cicéron {Àcad. quœsU, lib, n, n. 4), que Socrate fut le premier qui tira la philosophie du ciel et des secrets de la nature, et l'amena dans le commerce des hommes^ pour leur enseigner la manière de bien conduire leur raison dans la recherche de la vérité et dans la conduite de leur vie. Il le reconnaît en effet pour l'auteur de la logi» que et de la morale. C'est pourquoi ce que Platon en a écrit me parait fort précieux; car comme il fait toujours parler Socrate , il nous fait voir lun et l'autre dans sa source.

On Y voit donc ce que c'est proprement que logique; on y apprend les préceptes de cet art les plus nécessaires ; et ce qui est de plus important, on en voit Tusage et la pratique réelle. Avant d'avoir lu Platon, je n'avais jamais bien compris pourquoi on l'appelait dialectique; mais j*y ai vu que c'était l'art de chercher la vérité par la conversatîon et le discours familier, différent de Fart des harangues et des discours publics, où l'on ne travaille pas seu* lement à convaincre l'espnt, mais encore à émouvoir ou apaiser les passions. Vous le pouvez voir, Monsieur, dans le commencement du Gorgitfs, où Porus ayant répondu par de grandes phrases à une petite question que Chéréphon lui avait faite, Socrate dit que Porus lui parait plus exercé à la rhétorique qu'à la dialectique, c'est-à-dire, en français, qu'il est plus accoutumé à haranguer qu'à parler en conversation. On voit donc par là l'opposition et la différence du rhéteur ou harangueur, et du dialecticien; et on entend aisément ce que veulent dire les premières paroles de la rhétorique d'Âristote, que la rhétorique est l'art qui répond à la dialectique dans le même genre et touchant les mêmes sujets.

Ce que j'ai remarqué dans PlatoïKdo l'art de la logique est qu'il apprend à parler juste, et à répondre précisément à ee que l'on demande. Pour poser nettement l'état d'une question, et conduire droit le raisonnement, il montre à faire des divisions toutes exactes et de deux membres, à bien définir et bien examiner les définitions. Son plus grand traité de logique est le ThéétèiCy avec le Sophiste et le Politique : car ces trois dialogues ne sont qu'une même suite de plusieurs conversations entre Socrate , Théodore de Cyrène, grand géomètre, le jeune Théétètè et quelques antres. Et il semble que ce n'est pas sans dessein que Platon fait parler des géomètres dans ce traité ; car ils ont toujours fait profession de raisonner plus exactement

iO DBCOCBS sua PLAX09.

que les litres hflmiws. Don» le premier de cesdiaiogoes, Socrate examine et réfuie pluaeiirs définitiffi» de la âdence: dans le second, on établit pluâenis déflnidoos du sophiste, qui servent à nunlier VdH de diviser et de définir, et en même temps à toamer les sophiste» ea ricficale: et dans le troisième, on définit rhomne politique, c'est-à-dire, suivant le langage de Platon, rhcmune d'état, ou r homme prapfe à trauter des a&ires publiques. To»* tefiiis Marsile et de Soies se sont tellement arrêtés à ce titre de Politi^pâe, qp!U& Tant séparé d'avec les deux pré^ cédents, avec lesipKls il est évident que PiaUia Tarait joint, et Tout rejeté bien loin après les traités de morale. Le Cratyle apparti«it aussi à la logique, puisque Ton t examine la nature des paroles et des mots âmple& H t a encore piusenis autres traités qui ne sont que de logi£|De, comme ceux où il se joue des sophiste ; savoir : VEnth^-^ déme, le Proft^nre et les deux Hippiô» : et ceux où il dierclie quelque vérité, sans rien établir que la manière de chercher, comme le Jfefmion; et comme le Charmidey le Loches et le L^sw, si je ne me trompe. Au reste, sa logique n est pas teUement renfiarmée en certains traités, qu'il nV en ait beaucoup en plusieurs autres; Gonone dans Le pmmar AlcAiaàt et dans le Philebe^ où il 5 a des remarques esceUntestoudiant la division : et gêné* raiement, danscbaqoe traité, il met tout ce qui est néees— saireàson sujet.

n m'a souvent para qu il sétendait trop dans les matières d» logique, et qu'il s^acrètaità desdiscusston&et à dese»pticatinn^ de tûmes as«iK inutiles. Depuis, j'ai &it réfkBÔaa que Socraie ou Platon mène , selon d'autres> avant inventé la logique , plusieufs termes^étaient alorsnouveeux et âuj^sà explication , qui noussont aujourd'hui iamiliersy P*i^^^Bque le monde s y est accoutumé pendant vio^ sièdes» et (pm Ton naus l«^a expliqués^ dès> la jeunes^. U est vraà

DISCOURS SUR PLAT05. Il

qu*il badine souvent avec les sophistes, pour leur donner lieu de dire des impertinences; et enfin il peut étie qa*il s'est trop arrêté à des choses de peo d'nsage : mais je ne sais si ceux qui l'ont suivi ont mieux fait, et si toalesces belles démonstrations qu'Aristole a trouvées , touchant la valeui* des propositions et les figures des syllogismes, ont donné aux hommes des moyens beaucoup plus iadies de devenir savants et raisonnables qu'ils n'en avaient auparavant. Ces spéculations sont aussi vraies que des théorèmes de géométrie ; ma^ la plupart ne nous aident pas plus à raisonner juste que les lois de la mécanique ne nous apprennent à marcher. La logique de Platon me parait plus effective et plus naturelle ; il enseigne plus par c pies que par préceptes; il prend toujours des sujefo 1 tiers, et souvent utiles pour les moBurs. liais, comme je veux louer Platon (car vous le voyez bien, quand même je voudrais le dissimuler), je passe vite à sa morale.

C'est à mon sens ht partie de la philosophie en laquelle il a excellé ; aussi était-ce l'unique que son maître eût cultivée; ou s'il s'était appliqué aux autres, ce n'était qu'autant qu'il les avait crues nécessaires pour celle-ci. La morale de Platon me parait également élevée et solide. Rien de plus pur quant à ce qui regarde le désintéressement, le mépris des richesses, l'amour des autres hommes et du bien public; rien de plus noble quant à la fermeté du courage, au mépris de la volupté , de bi douleur et de l'opinion des hommes, et à l'amour du véritable plaisir et de la souveraine beauté. J'ai vu un homme très savant et de très bon sens être transporté après avoir hi le PhiUbe, et se plaindre seulement que ce qu'il avait vu était au-Kleasus de la portée des hommes. Cependant cette même morale est très solide ; il n'y a point de jeune homme si prévenu de son mérite , que le premier Ahihiaàe ne fasse rentrer en lui-même; ni de poëte qui, après avoir lu le Traité de

la république, ne se trouve fort auMiessous du héros; ni d'auteur qui ne trouve de quoi s'humilier à la fin du Phèdre, Platon bat en ruine, dans sa République, dans ses Lots , dans le ^ory tas et dans plusieurs autres Traités, les {»*incipes de la mauvaise morale et de la mauvaise politique. Après les avoir fait poser dans toute leur force, il revient toujours au bon sens , à ce qui est utile et effectif ; il prêche partout la frugalité , la vie simple et réglée, et y joint la sévérité des mœurs, ane politesse extrême,. et un enjoaement continuel de conversation. Il inspire la patience , la douceur, la modestie; et je dirais Thumililé, si Socrate ni^ parlait point tant de lui-même : mais il dit trop de mal de lui et trop de bien des autres pour avoir été véritablement humble : ceux qui le sont ne parlent point d'eux s'il n'est extrêmement nécessaire, et surtout ils ne raillent point les autres, comme Socrate fait continuellemont. Aussi, Monsieur, quelque prévenu que je sois en faveur de Platon , j'avoue que ni lui ni son maître ne connaissaient point cette vertu , quoiqu'ils semblent l'avoir entrevue : elle était réservée aux chrétiens; et il faudrait n'être ni chrétien ni raisonnable, pour ne pas voir que cette morale, tout élevée et toute solide qu'elle est , est infiniment au-dessous de celle que l'Ëvangiie nous enseigne si simplement : car il faut encore avouer , à la honte de la raison humaine , que ces philosophes connaissaient moins la chasteté que l'humilité. Ils ont parlé avec si peu de scrupule des amours les plus infâmes et en ont fait des railleries si impudentes, que l'on voit sensiblement que Dieu , comme dit saint Paul ( Rom, 4. «4), les avait livrés au sens réprouvé et abandonnés à l'impureté, pour les punir de n'avoir pas publié toutes les vérités qu'ils connaissaient, et de ne lui avoir pas rendu tout Thonneur qu'ils savaient lui être dû. En effet , quoique Socrate et ses disciples aient été les plus pieux de tous les philosophes qui aient le plus parlé de

DISCOURS sua PLATON. 13

Dieu et le plus témoigné de respect pour la religion , ils n'ont osé toutefois se déclarer contre Tidolâtrie ; et l*un des chefs d'accusation contre Socrate ayant été qu'il ne croyait pas aux dieux que le peuple d'Athènes adorait, Xénophon a travaillé à l'en purger comme d'une calomnie , alléguant qu'il sacrifiait en public et en particulier, et qu'il croyait à la divination comme les autres. Les philosophes manquant donc de ce grand (Hrincipe, et laissant aller leur imagination sans avoir rien qui les retînt , il ne faut pas s'étonner s'ils ont soutenu quelques propositions paradoxes, comme cette communauté de femmes , qui , toutefois , ne consistait qu'à permettre ^ certaines personnes choisies de se marier tous les ans , et tous les ans faire divorce, après avoir habité peu de jours avec leurs femmes. Les autres pensées de morale et de politique qui nous paraissent hors d'usage se trouveront fondées la plupart , si on l'examine bien , sur les mœurs des Lacédémoniens ou de quelques autres peuples; et quoi qu'il en soit, Platon a eu l'adresse de rendre plausibles toutes ces propositions. Ses Traités de morale sont les dix livres de la République, les douze livres des Lois, le Pkilèbe^ V Apologie de Soeraie, le Criton, le Phédon, les deux Alcibiades, le Gorgias, le Banquet, et quelques autres; mais j'ai peine à me rendre à l'autorité des anciens', qui marquent pour moraux le Mexène et le Phèdre. Le Mexène n'est, a mon avis, qu'une raillerie des oraisons funèbres ; et toutefois il est bien plus solide que la plupart des discours sérieux d'aujourd'hui. Le Phèdre me paraît un traité de rhétorique, où Platon veut enseigner en quoi consiste la véritable éloqifence et la beauté d'un discours écrit ou prononcé ; et je ne crois pas en pouvoir donner une plus grande idée qu'en le mettant au-dessus de la Rhétorique d'Aristote. Il me semble qu'il va plus au fond de l'art; mais j'aimerais encore mieux placer le Phèdre dans la morale, avec les anciens, que dans la métaphysique.

avec de Serres. Il faut se souvenir que la morale est répandue dans tous les ouvrages de Platon, et qu'il n'a rien traité qu'il ne semble y avoir voulu rapporter.

C'est ce qui parait évidemment dans sa PhysiqtAe. Le seul traité que nous en ayons est le Timée ; ce dialogue est la suite de la grande conversation qui fait les dix livres de la République, et y est ajouté pour appuyer les principes de la morale par la connaissance de la nature ; comme le Critias, qui est encore une suite du môme dessein, sert à fortifier ces mêmes principes par la connaissance de l'ancienne histoire. Aussi , quoique dans le Timée il explique le principe de toute la nature, il s'arrête principalement à ce qui nous regarde en particulier, c'està-dire aux sensations et à la structure du corps humain. Ce dessein était sans doute excellent; mais il a été mal exécuté , et de tonte la philosophie de Platon , la partie que je crois moins soutenable est sa physique ; aussi ne l'avait-il point apprise de son maître. Ou sait que Socrate l'avait négligée comme inutile ; et Platon , qui voulait embrasser toutes les sciences, pensa qu'il remédierait à ce défaut par la philosophie de Py thagore , qu'il apprit avec soin des philosophes italiens , et qu'il joignit à celle de Socrate ; mais ce mélange ne lui a pas réussi, parcequ'étanl accoutumé à raisonner moralement en morale , il a raisonné de même en physique, et a voulu expliquer toute la nature par des convenances. Ce défaut venait de Socrate même; car il dit dans le Phédon qtï'û ne se contentait pas de la physique ordinaire , parcequ'elle s'arrêtait à considérer les raisons mécaniques qui' se tirent du mouvement et de la suite des corps : pour lui , il voulait connaître la première cause, et savoir les desseins de l'Esprit souverain qui gouverne la nature. Ainsi, méprisant ce qui est proportionné à l'esprit humain et cheichant ce qui est au-dessus de sa rorlée, il ne faut pas s'étonner s'ils n'ont rien trouvé de

solide : c est ce qui donne prise à ceax qui veulent décrier la Pliysiqae d'Aristote; car il a suivi le même chemin, donnant encore plus dans les raisonnements de morale et de métaphysique pour expliquer les choses naturelles. Au moins voyons-nous dans le Timée que Platon attribue la distinction des éléments aux différentes Ggures des petites parties qui les composent, et les sensations à Teffet de ces âgures. Un autre inconvénient de la physique de Platon est qu'il errait dans le fait, et croyait la nature de plusieurs choses autre qu'elle n'est, faute d'expérience. Il parle dans Je Phédon comme s'il ignorait l'étendue et la Bgure de la terre , s'imaginant que les hommes n'en habitaient qu'une petite partie , et qu'il y en avait beaucoup plus au-dessus de l'air et des nuées; et il est évident par le Timée qu'il ne savait point l'anatomie. II ne firat donc pas s'étonner s'il a mal raisonné en physique , s'appoyant sur de mau* vais fondements, et employant des principes qui ne convenaient point à la matière ; mais, au défaut de connaissance certaine, il a fait suppléer l'esprit et l'invention, qui ne lui manquaient pas au besoin.

Cependant admirez. Monsieur, le caprice des honunes : ce qu'ils ont le plus vanté dans Platon est cette physique; et ceux que l'on appelait platoniciens y au moins dans les derniers temps, faisaient profession de croire ses opinions touchant les mystères des nombres , la structure de l'univers, l'ordre des intelligences célestes et terrestres, l'éternité des âmes, la réminiscence, l'état de la vie future, la métempsycose, et les autres rêveries semblables qu'il avait débitées sans les prouver. Je dis qu'ils faisaient profession de les croire , car ils en avaient fait une espèce de religion : il peut y avoir eu deux raisons de ce mauvais choix. La belle morale de Platon lui ayant donné , du commencement, un grand nom, on a cru, comme Ton va toujours aux extrémités , qu'il n'avait pu se tromper en

rien. D'ailleurs, il est plus facile de céder à rautorité que d'examiner des raisonnements, et la plupart de ceux qui étudient ont de la mémoire; ainsi ils se sont attachés au positif de sa doctrine , sans se mettre assez en peine s'il avait bien prouvé son système. Il est encore bien plus aisé de disputer sur des matières de pure spéculation, que de pratiquer une morale solide qui oblige.à combattre ses passions, et à mépriser ce que la plupart des hommes re^ cherchent. Or, on sait combien la philosophie dégénéra dans les derniers temps , c'est-à-dire dans les premiers siècles du christianisme , et combien il y avait alors de charlatans qui se disaient platoniciens et socratiques, quoi* qu'ils fussent plus impertinents et plus vicieux que les anciens sophistes, donlSocrate se moquait. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils prenaient pour le meilleur de Platon ce qui en était le plus faible.

Je ne dirai qu'un mot de sa métaphysique. Les anciens ne l'ont point distinguée de sa logique, et, en effet, il y en a beaucoup dans les dialogues que j'ai attribués à la logique. Le principal traité de métaphysique est le Parménide; il est intitulé Des idées : et toutefois je n'y ai point trouvé , ni en aucun autre , cette doctrine des idées séparées de Dieu, que l'on attribue à Platon ; mais j'ai vu en plusieurs endroits de ses écrits que lobjet de la véritable science est , non pas la chose singulière et périssable que nous voyons , comme un homme , une maison , un triangle,, mais l'original immatériel et étemel , sur lequel chaque chose a été faite : ce qui n'est en effet que la connaissance divine , première cause des créatures. Au reste , Topinion des idées séparées de Dieu semble avoir été la source de ce que les platoniciens ont dit des intelligences. J'avoue que je n'ai pas tiré grande utilité du Parménide de Platon, ni de ses autres traités de métaphysique : soit qu'en effet ils ne soient pas fort utiles , soit que je ne les aie pas

bien entendus, comme il est assez vraisemblable. Je n'en dirai donc pas davantage de sa doctrine , et je passerai à sa manière d'écrire.

Je ne connais point d'auteur qui ait été plus loin en œ genre : ses discours sont du même caractère que les plus beaux bâtiments , les plus belles statues et les plus belles poésies qui nous restent de l'antiquité ; et, pour me servir d'une comparaison plus proportionnée, il a fait, en m»-tière d'études et de réflexions, oe que Démostbèae a fait en matière d'afiOaires; c'est-é-dire qu'il est arrivé, à mon fieas, au dernier degré de l'éloquence. Je ne prétends pas expliquer tout son art : plus je le lis , plus j'y en trouve ; et il faudrait être aussi habile que lui pour le connaître entièrement.

On peut considérer dans un écrit la méthode et le style. La méthode est de deux sortes : il y en a une simple et découverte , comme celle des géomètres, qui ne consiste qu'à proposer les vérités dans Ygcûtq qui est de lui-même le plus naturel. H suiSit donc , pour cette méthode , de n'employer aucun terme qui ne soit défini, ni aucun axicnne qui ne soit accordé, et ne raisonner qu'en forme oon* duante ; et pour la conduite générale de Touvrage, il faut seulement diviser exactement, et distinguer soigneusement les différentes matières , marquant le commencement par une proposition , et la fin par une conclusion. Cette méthode', qui est celle d'Aristote , de tous les philosophes arabes et de la plupart des chrétiens modernes, est sans doute très bonne et très solide , étant observée exactement ; mais comme elle n'a rien d'agréable , et ne consiste que dans un simple calcul de propositions , elle n*est propre que pour des esprits dégagés de toute préoccupation et de toute passion , studieux, patients, attentifs, et parfaitement raisonnables. Par malheur, la plupart des hommes ne sont pas tels : ainsi , cette méthode , qui est en IL 2

soi la meilleure , n'est pas toujours la plus utile : car les méthodes ne sont faites que pour les hommes. L'autre est celle des orateurs, qui est cachée, et qui , sous une apparence naturelle et négligée , couvre un artifice bien plus grand. Elle suppose la première méthode, et ne doit jamais en être séparée , puisque Tune et l'autre a le même but, de persuader; mais il y a cette différence, que la première n'emploie que ce qui est absolument nécessaire pour cette fin, et sans quoi Ton ne peut convaincre Thomme même le plus raisonnable : au lieu que Tautre y ajoute ce qui peut faire effet sur la plupart des esprits, qui ne sont pas dans une disposition si parfaite. Son utilité est de lever les préjugés ou d'apaiser les passions : ce qui se fait en proposant les raisons avec des tours et des figures : redisant en diverses façons ce qui doit être le plus retenu ; proposant quelquefois le premier ce qui sera le plus goûté, quoiqu'il dût être le dernier, suivant la méthode géométrique; interrompant la suite du raisonnement pour délasser les esprits : en un mot, cherchant tous les moyens d'être véritablement agréable, et de se faire écouter. Quoique j'attribue cette méthode aux orateurs , parcequ'ils n'en ont point d'autre , elle leur est toutefois commune avec les philosophes.

La différence est que ceux qui plaident ou qui haranguent, n'ayant pour but que de persuader, à quelque prix que ce soit, tous ceux à qui ils parlent, raisonnables ou non , et ayant ordinairement un temps prescrit , sont obligés de s'éloigner beaucoup plus de la méthode des géomètres ; de n'employer que des raisonnements de sens commun et proportionnés à toutes sortes d'esprits ; d'employer des raisonnements faibles, mais conformes aux préjugés qu'ils ne peuvent ôter; et d'exciter les passions pour fortifier la conviction , ou pour y suppléer à l'égard de ceux qui ne sont pas capables de raisonnement. Au

contraire, les philosophes discourant tout à loisir avec des personnes choisies , qui aiment à raisonner, doivent , non pas émouvoir leurs passions ou se prévaloir de leurs préjugés, mais les en délivrer; ils doivent prouver exactement ce qu'ils enseignent : commençant dés les premiers principes, conduisant Tesprit pas à pas, lui faisant faire tout le chemin qui est nécessaire pour arriver à la vérité , et ne le quittant point quil ne soit entièrement satisfait. Or, pour pratiquer utilement cette méthode , il ne suffît pas que celui qui enseigne parie, il faut que le disciple s'explique aussi, afin que Ton puisse connaître s'il est passionné ou préoccupé, et que Ton puisse voir quel effet le raisonnement fait sur lui : et c'était, comme j'ai dit, cet art de conversation et de dispute familière que Socrate appelait dialectique.

Il croyait, au reste, que l'écriture était peu nécessaire à l'éloquence et à la philosophie, et que comme les orateurs étaient ceux qui parlaient en public et non pas ceux qui écrivaient pour le public, ainsi la véritable manière d'enseigner les sciences était de persuader un homme de telle sorte qu'il fût capable d'en persuader un autre : car ii tenait que savoir une vérité , c'était être toujours en état de la persuader sur-le-champ à une personne raisonnablement disposée. Ce fut par ce motif que Socrate n'écrivit rien; et quoique Platon ne fût pas en cela tout à fait de son avis, il s'en est toutefois éloigné le moins qu'il a été possible. Il a écrit de telle manière que Ton croit plutôt entendre une conversation que lire un livre : c'est Socrate qui parle encore aujourd'hui, qui instruit Théétète ou Aicibiade, et qui défend la vérité contre Gorgias ou contre Protagore. Tout ce que Platon a fait a été d'empêcher que ces conversations ne périssent, et de faire que ce qui avait été dit à quelques particuliers put profiter à tous les hommes de tous les siècles. Encore ne savons-nous

que par tradition que ce travail 8oit de lui , car il ne parait nulle part dans ses ouvrages, sinon en un endroit ou deux, où il se fait nommer en passant; mais jamais ce n'est lui qui parle. Ses dialogues ne sont donc pas de pures fictions, comme Ton se pourrait imaginer; ce sont des peintures faites d'après nature : tout le fond en est vrai, et s'il s'est donné quelque liberté, c'a été sans sortir de la vraisemblance. Xénophon en est un bon témoin, car il n'a pas affecté de servir Platon; au contraire, on croit qu'il y avait quelque émulation entre eux : et néanmoins, quoique ce qu'il a écrit de Socrate ne soit que des roé-moires, rédigés d'une manière beaucoup plus simple, le dialogue y règnct partout, et c'est toujours Socrate qui parle avec Aristippe, avec Ischomaque, avec Alcibiade, ou quelque autre de ceux que Platon a fait parler. Les autres socratiques avaient écrit de la même manière; particulièrement, s'il m'en souvient, ce cordonnier d'Athènes que Diogène met entre les philosophes, qui avait rédigé et mis en plusieurs dialogues les conversations que Socrate avait faites dans sa boutique.

Voilà, si je ne me trompe, les raisons qui ont obligé Platon à préférer lu méthode des orateurs à celle des géomètres, et à n'écrire que des dialogues. Après cela, Monsieur, vous ne vous étonnerez pas qu'il ne commence pas toujours par ce qu'il a dessein de prouver, ni qu'il fasse souvent des digressions. Mais je vous supplie , si jamais ces préambules ou ces digressions vous choquent, de voir si elles ne servent point à établir quelque vérité dont il ait besoin dans la suite, ou si eli^ ne tendent point à prouver le sujet principal de la dispute par une autre voie que par le raisonnement, comme par lautorité, ou par les exemples. Eufin-, quand elles vous paraîtront entièrement étrangères au sujet, considérez s'il n'était point nécessaire de délasser le lecteur, après une longue con-

msceuRS sur platon. si

testation; si ces digressions ne sont pas agréables en elles-mêmes, si elles ne sont pas fort utiles, et pleines de grandes et importantes vérité. Car je vous avoue que ce qui me fait le plus admirer cet auteur et ceux de son siècle, c'est que j*y trouve partout quelque chose; je n'y vois ni paroles superflues, ni pensées fausses ou communes ; ils n'ont rien écrit, ce me semble, qui ne méritât de l'être.

Au reste, il faut n'avoir pas lu Platon pour ne pas voir qu'il avait parfaitement la méthode des géomètres, et que c'est à dessein qu'il ne l'a pas employée toute seule et à découvert. On ne peut proposer plus nettement qu'il fiiit l'état d'une question, diviser plus exactement un sujet, et mieux examiner des définitions. Il n'oublie jamais aucune des choses qu'il s'est proposé de traiter; il revient toujours à son sujet, quelque digression qu'il fasse; il marque soigneusement , par des propositions et par des conclusions, le commencement et la fin de chaque partie et de chaque digression, et il use souvent de récapitulations : de sorte que son discours a tout ensemble la liberté de la conversation la moins suivie et la netteté du traité le plus méthodique.

Voilà ce qui regarde sa méthode en général ; la conduite particulière de chaque ouvrage est toujours différente, suivant les sujets et les occasions, mais toujours très grande. Chacun à part est un ouvrage Inen dessiné, bien conduit et bien achevé. Je dis. Monsieur, chacun de Ses ouvrages; car ils sont la plupart indépendants les uns des autres : et il ne faut pas prétendre en composer un cours complet de philosophie à notre mode , comme de Serres a voulu faire. Le plus grand traité est celui de la Justice ou de la République, qui contient douze dialogues, les dix de la République, le Timée et le Critias. La connexion est manifeste au commencement du Timée, et je

m'étoone que les anciens interprètes les aient séparés. Ce traité comprend en même temps les principaux fondements de la morale et de la politique : on y voit une comparaison continuelle de la vertu ou des vices d'un particulier, avec le bon ou le mauvais gouvernement d*un état, du bonheur ou du malheur de Tun et de l'autre. Je le mets le premier, comme le traité de morale le plus accompli. Les douze livres des Lots et VÉpinomis^ que l'on a raison de compter pour le treizième, sont d'un dessein tout différent, et sont pfais de politique que de morale. Dans la AépuMt^tie, Soôrate propose l'idée qu'il avait d'un état parfoit; simplement comme une idée d'une chose possible, mais trop difficile, qui n'a peut-être jamais été et ne sera peut-être jamais , et qu'il n'examine que pour trouver les fondements de la morale. Dans les Lots, ce sont tnHs citoyens des trois r^[NibIiques de Grèce, dont les lois étaient les plus estimées, qui essaient de faire des lois conformes aux mœurs des peuples, et à ce que l'on peut effectivement pratiquer. Il y a encore un grand traité de logique, comme j'ai déjà observé, qui comprend le Théét^e^ le Sophiste et le PvUtique; mais il semble que ce traité ne soit pas entier, et qu'il dût y avoir un quatrième dialogue, ou l'on donnât la définition du philosophe^ après avoir donné celle du sophiste et de l'homme d'état. Hors ces trois traités, je ne vois aucun des ouvrages de Platon que l'on doive joindre avec un autre : aussi EHogène remarque que les anciens les rangeaient différemment. Mais, quoique l'ordre en soit arbitraire, il serait très utile de les distinguer en plusieurs classes, non pas tant par les matières que par la manière de les traiter; ce que les anciens Élisaient ainsi, au rapport de Diogène.

Chaque discours de Platon est c<Mnposé ou pour instruire, «ï pour chercher la vérité : celui qui instruit a pour but, o« la ^péciilaltoffi, et se divise en pk^qm et en

OU Vactioriy et il est moral ou politique. Celui où il cherche seulement, sans rien établir, sert à exercer ou à combattre. Il exerce, ou en faisant produire à celui avec qui il raisonne tout ce qu'il peirt trouver de lui-même , ce que Socrate appelait faire accoucher les esprits; raillant sur le métier de sa mère, qui était sage-femme, et se qualifiant accoucheur de jeunes hommes : ou bien il exerce en donnant des ouvertures au disciple, qui ne fait que le suivre; ce que les interprètes ont nommé tenter ou essayer. Je vous avoue toutefois que je ne vois pas grande dififérence entre ces deux sortes de discours, si ce n'est que le premier approche plus de TinstrucUon, ccmime on peut voir par les Akibiades et les ThéageSy et l'autre est souvent malicieux, comme VEutyphron et l'/on. Le discours qui ne sert qu'à Combattre est encore de deux sortes : le demonstratif, qui n*est fait que pour donner du plaisir au lecteur, en lui faisant voir les défauts de certaines gens; et le destructif y qui tend principalement à renverser quelque erreur. 11 n'y a que le Protagore que Ton ait qualifié démonstratif; et en efTet les sophistes y sont bien mis en leur jour, mais ils ne sont pas plus épargnés dans l'J^W^dème. Voilà quelle est cette division, d'où sont venus les troisièmes titres des dialogues de Platon ; et quoique je ne la tienne pas infaillible, je la crois plus sûre que celle des modernes : elle est de grande autorité et de grand secours pour connaître la méthode particulière de chaque ouvrage.

Je ne vois rien à remarquer touchant le style de Platon : ce n'est pas qu'ail ne soit admirable, mais c'est qu'il n'y a personne qui n'en convienne. En effet, il a tout ensemble la clarté et l'élégance d'Isocrate, la force de Démosthène et l'agrément des poètes, qu'il imite en plusieurs endroits, et une certaine douceur qui semble lui être particulière. Il peint admirablement les différents caractères des

n DISCOURS SUR PLATON.

hommes; il ajuste Texpressioa non-seulement à la pensée, mais au tour de la pensée; il dit ce qu'il veut, et comme il veut : enfin je ne crois pas qu'il y ait de style plus accompli entre les auteurs grecs. Et qu'y a-t^ii en ce genre du-dessus des Grecs?

Avant de finir, je crois devoir répondre un mot à ce que les Pères de FËglise ont dit contre Platon ; car il me sem"* ble avoir répondu aux autres objections que l'on fait d'or* dinaire contre lui.

Saint Chryso^tome, par exemple, le traite fort mal dans la préface de ses Commentaires sur saint Matthieu, li le nomme extravagant; il dit que le démon lui a inspiré ses écrits, et, qui plus est, il le combat par des raisons très solides. Elles se réduisent à faire voir que la philosophie ne peut rendre les hommes heureux, et qu'elle ne contient que des rêveries et des jeux d'enfant, en comparaison du christianisme. Nous ne contesterons pas sans doute cette vérité à saint Chrysostome ; au contraire, nous nous servirions des preuves qu'il en donne, si nous voulions com^ vaincre de l'excellence de notre religion un homme qui n'y croirait pas. Mais qu'y a-*Ml là contre ce que j'ai dil de Platon? Ce raisonnement attaque la philosophie ea général; et non-seulement la philosophie, mais la science, l'éloquence, et tout ce qui n'est l'effet que des forces na<< turolles de l'esprit humain. Platon y est nommé comme celui qui a été le plus loin en ce genre : on s'attache à le <x)mbattre, comme un chef dont la défaite attire nécessairement la perte de tous les ennemis. En effet, si Ton rejette Platon, il n'y aura pas un auteur proHane qui mérite d'être conservé. Ce ne sera pas Aristote, son disciple, qui a suivi une morale plus humaine, qui a traité plus au long la physique sur d'aussi mauvais principes, et a beaucoup moins donné à Dieu. On ne dira donc pas qu'Aristote soit plus digne du christianisme; et en effet, ceux d'entre les

anciens chrétiens et les Pères de TËglise qui n'ont pas dédaigné de faire quelque étude de philosophie, ont laissé Âristote, et ont étudié Platon. Si Ton rejette Platon, â faut aussi rejeter les orateurs , qu'il condamne lui-même dans le Gorgias^ faisant voir leur mauvaise morale et leur •conduite intéressée ; et cela par des principes de justice et d'humanité dignes du christianisme. On ne lui préférera pas non plus Homère , ou les autres poètes , puisqu'il en fait voir la vanité, et bat en ruine leurs maximes. Car je ne crois pas que nous estimions digne du christianisme ce -qu'il a jugé indigne de sa morale par des principes dont nous convenons avec lui, et que, méprisant son philosophe comme fort au-dessous de ce que nous devons être, nous estimions un orateur ou un poëte que nous voyons clairement avoir été bien au-dessous de son philosophe. Il faut donc, si Ton prend à la rigueur les paroles des Pères de l'Église, condamner avec Platon tous les auteurs profanes qui ont travaillé à cultiver la raison. Cependant les Pères eux-mêmes ne l'ont pas fait : ils ont étudié les livres des païens, particulièrement ceux de Platon. On ne peut lire saint Justin, saint Clément Alexandrin, ni aucun des Pères grecs, sans voir combien ils étaient instruits de sa doctrine; et saint Augustin en parle dans sa Cité de Dieu (liv. VIII, c. 4, 5) comme du philosophe qui a Je plus approché de la vérité.

Mais si l'on considère l'état des temps où les Pères ont écrit, je veux dire du troisième et du quatrième siècle, on n'aura pas de peine à entrer dans leurs sentiments. La philosophie, particulièrement celle de Platon., était cultivée et estimée avec trop d'excès; et on peut dire qu'elle tenait lieu de religion aux patens qui avaient de l'esprit et qui raisonnaient. Il y avait longtemps qu'ils avaient reconnu Tlmpertinence du culte des faux dieux , l'absurdite des fables et les impostures des devins; et il ne res-

tait guère que le petit peuple et les geus de la campagne qui fussent véritablement idolâtres. Les plus polis d'entre les Gentils faisaient la plupart profession de philosophie, et prenaient pour principes de religion le positif de la doctrine des platoniciens, qui étaient, comme j'ai observé, ce que Ton en étudiait le plus alors. Ainsi ils croyaient la subordination des intelligences, qui animaient les astres, les corps célestes, et toute la nature ; rélernité des âmes, leur purgation après la mort, la métempsycose, la réminiscence et les autres rêveries sem* blables , et trouvaient quelques raisons mystérieuses pour sauver les apparences de Tidolâtrie et entretenir la superstition.

Cet esprit de philosophie commença à s'introduire dans l'empire romain sous 1 empereur Adrien et les Antonins , et ce fut une des causes des persécutions. Car les philosophes étant forcés de reconnaître la sainteté des mœurs du christianisme , attaquaient la foi, ou par les diflScultés que la raison fait trouver dans les mystères, ou en général par la fermeté de la croyance, qu'ils condamnaient d'opiniâtreté et d'injustice; ils voulaient se conserver la liberté de douter de tout, ou de croire ce qu'il leur plairait, à la charge de laisser chacun dans son erreur. Ainsi raisonnent encore aujourd'hui ces Indiens, qui approuvent toutes les religions : et peut-être n'avons-nous que trop en Europe de ces esprits doux et commodes.

Les Pères de l'Église étaient donc obligés à combattre cette philosophie si superbe, et à la rendre méprisable; et par conséquent ils avaient raison d'en attaquer le chef, qui était Platon ; de l'attaquer par son faible , de relever ses opinions paradoxes, les égarements de sa raison, l'imperfection de sa morale, la longueur et l'obscurité de ses discours de métaphysique. Je ne crois pas avoir défendu aucun de ces défauts : il est vrai que j'ai relevé ses avan-

tages, ce que les Pères de l'Église n'ont pas toujours fait, parceque ce n'était pas l'intérêt de la cause qu'ils soutenaient, et qu'il n'était que trop exalté par leurs adversaires. Platon pourrait donc être reconnu pour le premier de tous les auteurs profanes, et pour celui qui aurait poussé le plus loin le raisonnement naturel et l'art de la persuasion sans que la religion y fût intéressée; au contraire, on connaîtra mieux l'excellence de la religion chrétienne lorsque l'on considérera combien elle est au-dessus de ces connaissances qui paraissent si élevées , et de cette morale qui paraît si grande et si noble. Au reste , il me semble que ce que les Pérès ont prouvé le plus fortement contre la philosophie , c'est qu'elle ne peut faire le véritable bonheur des hommes ; si peu de gens en sont capables et elle est si difficile à acquérir, qu'il n'y aurait qu'un très petit nombre d'hommes qui pussent être heureux; mais encore que Platon ne doive pas être notre tout, je ne laisse pas de croire qu'il peut être utile à quelque chose, et c'est, Monsieur , ce qui me reste à vous expliquer.

Ce que j'y trouve de meilleur , comme j'ai dit , est la dialectique et la morale; et je comprends, sous le- nom de dialectique , non-seulement la logique , mais l'éloquence et tout ce qui r^arde la persuasion. Premièrement donc, j'estime que l'on y peut puiser une infinité d'excellentes maximes pour régler les études en général : on y peut apprendre à faire le discernement des sciences , à voir les connaissances qui sont nécessaires et celles qui sont dignes d'un honnête homme. On y peut voir la fin pour laquelle on doit étudier^ la manière de le faire solidement et de se servir de ses études. Il est plein de préceptes et d'exemples de cette nature , et c'est ce qui occupe la plupart de ces digressions qui ennuient les impatients. On y peut apprendre la véritable logique, c'est-à-dire l'art de bien démêler ses pensées, de les exprimer précisément, de bien

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mgCOUBS SUR PIATOBi. 39

qu'il ne faut chercher rien d'exact daos les anciens ton* chant la physique et raslrononûe, après iant de nouvelles découvertes que Ton a faites depuis. Tout ce que Ton en pourrait donc reienii' est la connaissance liistorique des opinioBsde Platon sur ces matières; mais je ne sais si elles valent la peine d'être ooiwuea, si ce m'est pour entendre plusieurs auteurs, même les Pères de TEglise, et pour connaître la source de plusieurs enreurs qui durent eocoiie aujourd'hui.

Il y a d'autres connaissances historiques à tirer de Platoa, que je crois plus utiles et qui sont du moins plus agréables. On y voit des vestiges considérables des s^ntiquités grecques; particulièrement pour ce qui regarde la religion, les lois, et l'éducation de la jeunesse. On y voit la théologie des païens , et c'est peut-être ce qu'il contient de plus curieux ; car il rapporte un grand nombre de fables des Égyptiens et des autres Orientaux , où l'on reconnaît des traces de la véritable religion , comme la croyance de la création du monde, de la Providence, de Timmorta/ité de Tame, du jugement des hommes après la mort, des récompenses et des peines de la vie future. Ces labiés étaient les anciennes traditions de ces peuples, qui les avaient reçues originairement ou du peuple de Dieu , ou des enfants de Noé et des anciens patriarches ; et il ne faut pas s'étonner qu'elles eussent été altérées par des idolâtrés dans la suite de plusieurs siècles , et que Ton y eût mêlé plusieurs erreurs. Telle est la fable de Protagore touchant la création de l'homme et 1 invention des arts; telle est aussi la description de l'état de la vie future, qui est à la fin du Phédon ; celle du jugement, qui est à la fin du Gorgias, et celle qui termine le traité de la République, U y en a qui ont plus d'apparence d'histoires véritables, comme l'histoire de l'invention de l'écriture , qui est vers ia fin du Phèdre, et la description des iles Atlantiques, qui

fait tout le Critias , et que l'on voit bien avoir eu un fondement réel , à présent que Ton connaît rAmérique.

Enfin Platon peut être utile pour nous faire connaître les beautés extérieures de TÉcriture sainte. Ce n*est pas que tous les auteurs profanes qui nous restent de cette grande antiquité , comme Homère , Hésiode , les autres poètes , Hérodote et Xénophon , ne puissent beaucoup servir pour Tintelligence littérale des livres sacrés , parcequ'ils ont conservé la mémoire des coutumes et des manières de parler des temps où les histoires saintes sont arrivées; mais il me semble que Platon, plus qu'aucun autre, fait voir, sans y penser, la grandeur du peuple de Dieu. 11 faudrait , Monsieur, quelques conversations pour vous dire tout ce que je pense là-dessus : ce que je vous en puis marquer ici , afin que cette lettre ne devienne pas un livre, est que la vérité passe les idées de notre philosophe; que Moïse a été un plus grand homme que ce sage à qui il voulait donner la conduite d'un état , et qu'il craignait de ne pouvoir trouver dans le monde; que la vie des patriarches et des anciens Hébreux est celle qu'il souhaite à ses citoyens ; et que la seule espèce de poésie qu'il a voulu conserver, qui est la poésie lyrique, pour chanter les louanges de Dieu et des grands hommes, et exciter à la vertu, est la seule que les Hébreux aient pratiquée; car encore qu'ils fassent quelquefois parler divers personnages^ on voit que leur dessein n'a pas été de représenter des actions , mais d'exprimer des sentiments.

Voilà, Monsieur, ce que vous m'avez ouï dire de Platon, et quelque chose de plus. Ce ne sont que mes pensées : jugez de Platon par vous-même, à mesure que vous aurez le temps de le lire. Mais ne vous y embarquez pas quand vous aurez autre chose à faire ; car il est fort engageant. Je n'en conseillerais pas la lecture à toutes sortes de personnes : il faut avoir l'esprit droit et être affermi dans les

bons principes, pour n'être pas scandalisé de certains traits de libertinage qui s'y rencontrent. Il faut entendre raillerie pour s'accommoder des ironies de Socrate ; il faut de la maturité d'esprit , et surtout beaucoup de patience et de retenue. Tout ce que je crains qui vous manque, c'est le loisir. Cicéron toutefois et les autres grands hommes de son temps, qui ne manquaient pas d'afibires, avaient donné beaucoup de temps à le lire, avec des philosophes qu'ils tenaient auprès d'eux pour cet usage. Je voudrais que nous eussions encore de ces commentaires vivants ; car je ne puis vous conseiller de lire les autres. Platon s'est parfaitement bien expliqué de tout ce qu'il a voulu dire ; et si vous y trouvez quelque chose d'obscur , ce seront des coutumes de son temps , ou des dogmes des philosophes plus anciens ; mais c'est ce que les interprètes nnxlemes ne nous ont guère expliqué.

Je suis, etc.

Le 2 de juin 1670.

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