DE PLATON
OU COMPARAISON d'uN PHILOSOPHE ET D^UN HOMME DU MONDE,
TlRil DU TlliÉTÈTS D8 PLAtOIV»
SOCRATE, THÉOTORE.
SOCRATB»
Mais je m^aperçois, Théodore, que nous nous engageons insensiblement dans un discours plus grand que celui que nous avons commencé.
THÉODORE
Hé bien , Socrate , n'en avons-nous pas le loisir ?
SOCRATE
Il me le semble ; et je reconnais maintenant mieux que jamais avec combien de raison ceux qui ont passé beaucoup de temps à philosopher, paraissent de ridicules orateurs quand ils viennent dans les tribunaux.
THÉODORE
Comment cela ?
SOCRATE
Ceux qui dès la jeunesse fréquentent les tribunaux et les autres lieux semblables , étant comparés à ceux qui sont nourris dans la philosophie et les exercices d'esprit , pourraient bien être comme des esclaves à l'égard de& personnes libres.
THÉODORE
Comment donc?
SOCRATE
C'est que les uns ont toujours ce que vous venez de
dire , beaucoup de loisir, et discourent en paix et à leur commodité , comme nous qui avons déjà entrepris trois discours l'un après Tautre , parceque ce qui est sonrena nous a plu davantage que ce que nous nous étions proposé; et ils ne se soucient point que leur discours soit long ou court , pourvu qu'ils rencontrent la vérité. Les autres sont toujours contraints quand ils parlent ; l'horli^ les presse, et ne leur permet pas de parler de ce qui leor platt : ils ont au reste un adversaire qui leur impose une dure nécessité, faisant lire la formule dont il n'est pa^ permis de s'écarter, lis ne parlent que pour des esclaves comme evtx, devant un maître qui les écoute assis, et qui tient leurs droits entre ses mains ; ils combattent toujours pour un intérêt pressant, souvent même pour la vie : tout cela les rend vifs et ardents. Ils savent gagner leur maître par des paroles flatteuses et par des services effectif, mais ils ii'ont ni droiture ni grandeur d'ame ^ car ia servitude où ils s'engagent dès la jeunesse les empêche de croître, d'avoir ni élévation, ni noblesse, les forçant de suivre des voies obliques, et abattant leurs âmes, encore tendres, par de grands périls et de grandes craintes. Comme ils n'ont pas la force d'y résister par la justice et la vérité , ils s'abandonnent d'aJ)ord au mensonge et aux injustices réciproques, ils se plient et se rompent en mille façons; de sorte que quand ils deviennent hommes, ils ont l'esprit entièrement corrompu, et croient toutefois être devenus fort habiles : voilà , Théodore , quels sont ces gëns-là Quant aux gens de notre sorte , voulez-vous les examiner ou les laisser, pour retourner à notre sujet et ne pas trop abuser, comme nous venons de dire, de la liberté que nous avons de changer de discours?
THÉODORE
Point du tout, Socrate, il faut les examiner; car, vous l'avez fort bien dit , nous autres nous ne sommes pas es- II. 3
a* FRAGMENT DE PLATCWÎ.
claves de nos discours^ ce sont nos discours qui soni comme DOS esclaves; rbacu» d'eux attend d'être achevé qfmnd fi nous plaira , et nous vte dépendons ni d*an jage , ni d'oti spectateur, conime les poêles, qui puisse nous reprendre o« nous commander.
Parlons donc, puisqne tous le voulez , des pliiiosophcs du premier ordre ; car , à quoi bon parler de ceux qtti déshonorent la profession? Dès leur Jeunesse ils ignorait le cliemin de la place, les lieux où l'wi rend la justice, oà l'on lient conseil , où I'mi s'assemble pour les af&iires publiques. Us ne lisent ei n'écoulent rfi lois , ni ortkHiîiaaces ^ écrites ou prononcée». Former des cabales pour arriver aux charges, chercher Ic!^ assemblées, les festios, la i»«* sique, leâ femmes, c'est ce qui ne leor est jamais vem» dans fesprit, même en dormant. S'il se fait dans la ville quelque chose bien oo mal, s'il est arrivé autrefois que^ee malheur dans ime famille y les aventures des hommes 00 des femmes , tout cela lui est aussi inconnu que ce qui se passe dans l'autre monde,* et il ne sait pas même qu'il ne fait pas tout cela, car il n'affecle pas de s'en éloigner potK s'en faire honneur; nwis, en effet, il nV a que son corps qui soit présent dans la vitl«^ où il demeure; et son anne estimant tout cela troip petit, et le coei plant poor rien*, se promène de tous cètés, et mesure, pour parler avec Pin^ dare , tout ce que covitient la terre dessus et diessous : ette vole au delà des cieux , elle étudie la nature de Tunivers dans toutes ses parties, et ne s'abaisse pas à ce qui est ««près d'elle.
TȃODOBE.
Comment l'entendez-voi», Socraie?
SOCBATE.
On dit que Thaïes, regardant e»hant pow spéculer Jes astres^ se laissatomberdan^ un puits, et qu'une Thracienne,
qui le servait avec affection , le railla àe ce qu'il était curieux de connaître le ciel , et ne savait pas ce qoi était à ses pieds. Il n'y a point de philosophe dont on ne puisse laire Ja même raillerie. En effet, il ne sait pas ce que fait son voisin le plus proche, à peine sait- il si c'est un bomme ou un animal de quelque autre espèce ; mais de savoir ce que c'est que l'homme, quelle action, quelle propriété distingue la nature humaine de toutes les autres , c'est à
quoi H s'applique, et de quoi il fait son affaire. M'entendez-
vous , Théodore, ou non ?
THÉODORE
Oui, et ce que vous dites est vrai.
SOCRATB.
En effet, quand notre philosophe se trouve avec quelqu'un en particulier ou en public, soit devant des juges ^ soit ailleurs, comme je disais d'abord, et qu'il est obligé à parler de ce qui est à ses pieds et devant ses y'eux , il donne à rire, non-seulement aux servantes , mais à tout le peuple tombant dans des puits et dans des embarras iofinis,,faute d'expérience. Il s'en tire de si mauvaise grâce qu'il paraît imbécile. S'il faut quereller quelqu'un, il ne trouve rien de particulier à lui reprocher, ne sachant aucun mal de personne, faute de s'y être appliqué : on rit de voir qu'il ne sait par où s'y prendre. Si on loue quelqu'un i ou si quelqu'un se vante, il s'en moque si sérieusement que Ton croit qu'il radote. Quand on fait le panégyrique d'un prince ou d'un roi, il lui semble que c'est un berger ou un bouvicç que l'on félicite de ce qu'il tire beaucoup de lait de son troupeau. Il estime que les animaux dont les princes ont le soin , et dont ils tirent leur subsistance , sont plus difficiles à gouverner et plus dangereux. H croit impossible que les princes se polissent ou s'instruisent, non plus que les pâtres, faute de loisir : enfermés dans leurs mur-ailies, comme dans un parc , sur une montagne. Lorsqu'il entend
9« FRAGBIENT DE PLATON,
parler de dix mille arpents de terre comme d'une richesse considérable, il trouve que c'est fort peu de chose, étant accoutumé à regarder tgute la terre. Quant à ceux qui vantent la noblesse, et qui croient noble celui qui peut compter sept aïeuls puissants, il croit que, pour louer ainsi quelqu'un , il faut avoir la vue bien courte et être assez ignorant pour ne pas regarder tous les temps, ni faire réflexion que chacun de nous a eu des milliers innombrables d'aïeuls et d'ancêtres , entre lesquels il y a eu une infinité de pauvres et de riches, de rois et d'esclaves, de barbares et de Grecs. Il s'étonne comme on peut avoir l'esprit si petit, que de s'en faire accroire parceque l'on compté vingt-cinq degrés de généalogie, et qu'on la fait monter jusqu'à Hercule. Il rit quand il pense que celui qui était le vingt-cinquième au-dessus d'Hercule était tel qu'il avait plu à la fortune , et le cinquantième tout de même ; et il admire qu'on ne puisse faire ces réflexions, et se défaire de la vanité et de la sotti^. En tout cela notre philosophe paraît ridicule à la plupart des hommes; d'un côté, il se met au-dessus de tout; de l'autre, il ignore les choses les plus communes, et tout l'embarrasse.
THÉODORE
Vous dites la chose tout comme elle est.
SOCRATE
Mais s'il peut tirer quelqu'un en haut et le faire sortir du cas particulier : Quel tort te fais-je, ou quel tort me fais-tu ? Pour examiner ce que c'est que le tort et le droit, en quoi ils diffèrent l'un de l'autre, et de toutes le% autres choses : ou s'il le tire de la question , si un roi est heureux à cause des grands trésors qu'il possède : pour considérer la royauté, et en général la félicité et la misère humaine, en quoi l'un et l'autre consistent ; et quelle règle on peut donner aux hommes pour chercher l'un et fuir l'autre : quand nous ferons raisonner sur ces matières ce petit
FfiAGMENT DE PLATOW. 97
esprit qui a tant de feu , cet habile plaideur, nous aoron» bien notre revanche : la tèle lui tourne, il est comme sas* pendu en l'air ; et n'étant pas accoutumé à regarder de si haut, il est tout éperdu, il ne sait où il en est ; il hésite, il bégaie et donne à rire, non pas aux servantes ai aux antres ignorants , ils ne s'en aperçoivent pas , mais à tous ceux qui sont mieux élevés que des esclaves. Voilà, Théodore , comme ils sont faits l'un et Tautre. L'un, que vous appelez philosophe , sent en effet son homme de qualité nourri dans un beau loisir, et on ne doit pas trouver maavais qu'il paraisse un innocent et ne soit bon à rien, quand on le réduit à des fonctions serviles : qu'il ne sache pas tendre un lit^ ou assaisonner un ragoût, ou dire des flat* teries. L'autre sait rendre tous ces services prompCement et adroitement ; mais il ne sait pas s'habiller en honoéle homme , ni porter son manteau de bonne grâce : il ne sait pas le ton qu'il faut prendre pour louer dignement la véritable félicité des dieux et des hommes.
THÉODORE
Âh ! Socrale , si vous pouviez persuader ce que vous dites à tout le monde conune à moi, il y aurait plus de paix et moins de maux parmi les hommes.
SOCRATB.
Il n'est pas possible , Théodore , d'abolir le mal , puisqu'il est nécessaire qu'il y ait toujours quelque chose contraire au bien ; mais il ne faut pas aussi placer le mal chez les dieux. Jl roule par nécessité autour de ces lieux et de la nature mortelle. C'est pourquoi il faut nous efforcer de fuir au plus tôt là-haut. Fuir ainsi , c'est nous rendre semblables à Dieu autant qu'il est possible, et cette ressemblance consiste dans la justice et la sainteté accompagnée de prudence; mais il est bien difi&cile, mon cher ami , de persuader aux hommes qu'ils ne doivent pas fuir • les vices et embrasser la vertu par les motifs ordinaires ,
38 FRAOIENT DE PLATON,
pour éviter la réputation d'élre méchant, et acquérir celle d'homme de bien ; car, selon ma pensée, ce sont des bagatelles d'enrants; et, dans le vrai, voici ce qu'il faut dire : Dieu ne peut être injuste en quelque manière que ce soit; au contraire, il est infiniment juste, et rien ne lui ressemblera jamais tant que celui de nous qui sera aussi juste qu'il est possible. C'en! là que se rapporte la vraie habi-* leté d'un homme , ou sa pauvreté et son incapacité. Con-* iiaitre cela , c'est la sagesse et la véritable vertu ; ne le pas connaitre, c*est l'ignorance et la méchanceté manifeste^ Tout le reàte de ce qui passe pour habileté ou pour sagesse, s'il se rencontre dans les puissances qui gouvernent, il est insupportable ; s'il se trouve dans les arts, il est sordide* Pour un homme injuste et impie dans ses discours ou dans ses actions, le meilleur pour lui serait de Teropècher d'acquérir ni finesse, ni habileté; car ils triomphent de leur iniamie, et croient mériter que l'on dise qu'ils ne sont pas des hommes de bagatelles , mais précieux à l'état , quoiqu'ils soient à charge à la terre. Mais pour dire le vrai , ils sont ce qu'ils ne croient pas être , d'autant plus qu'ils ne le croient pas; puisqu'ils ignorent ce qu'on doit le moins ignorer, quelle est la peine de l'injustice. Ce n'est ni la mort, ni les supplices, comme ils pensent, on peut ks Caire souffrir à des innocents : c'est une peine qu'il est impossible d'éviter.
TJléODOBE.
Quelle est-elle donc?
SOCftATE.
Mon ami, il y a deux modèles dans Id nature : Ton de ce qui est divin et très heureux , l'autre de ce qui est san^Dieu^ et très misérable. Ils ne le voient pas; et sottt si aveugles et ù insensés, que sans s'en apercevoir ils* se * rendent semblables au dernier per leurs injustices, et dissemblables à Dieu. Ils en sont bien punis, menant une vie
conforme à <;elui à qui ils ressemblent. Et si nous disions que s'ils ne renoncent à leur habileté, ils ne seront point reçus, après leur mort, dans ce lieu où les maux n'ont point de place ; mais qu'ils seront toujours ici-bas, dans un état conforme à leur conduite, méchants et environnés de maux ; sans doute qu*élant éclairés et habiles comme ils sont, ils prendraient ces menaces pour des rêveries.
THÉODORE
Assurément. «
SOCRATE
Je le sais bien, mon ami. Mais, après tout, ils ont un malheur. S'il leur faut rendre raison en particulier dos choses qu'ils blâment, ou souffrir qu'on en raisonne; et qu'ils aient le courage de soutenir longtemps la dispute, et ne pas fuir comme des lâches ; ils en sortent désagréablement, et mal satisfaits eux-mêmes de ce qu'ils disent. Vous diriez qu^leur rhétorique tarit en ces occasions, et vous les prendriez pour des enfants. Mais finissons ce discours, puisque aussi bien il est hors de notre sujet : autrement nous pourrions faire tant de digressions, qu'à la fin elles nous feraient perdre de vue ce dont nous parlions d'abord. Continuons donc, si vous le trouvez bon.
THEODORE
Je vous assure, Socrate, que j'aime bien autant ces sortes de discours; car il m'est plus aisé à mon âge de vous y suivre. Toutefois, si vous le voulez, retournons à' notre premier sujet.