‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 40 sur 88 · XII. Abus des allégories · texte numérisé non relu

XII. Abus des allégories

L'usage le plus pernicieux des allégories est d'en avoir fait des principes pour en tirer des conséquences contraires au vrai sens de l'Écriture et établir de nouveaux dogmes ; telle est la fameuse allégorie des deux glaives. Jésus-Christ , près de sa Passion , dit à ses disciples qu'il faut qu'ils aient des épées *, pour accomplir la prophétie qui portait qu'il serait mis au nombre des méchants, lis disent : Voici deux épées ; il répond : C'est assez. Le sens littéral est évident ; mais il a plu aux amateurs d'allégories de dire que ces deux glaives , tous deux également matériels , signifient les deux puissances par lesquelles le monde est gouverné, la spirituelle et la temporelle. Que Jésus-Christ a dit : C'est assez , et non pas : C'est trop, pour montrer qu'elles suffisent, mais que l'une et Tautre est nécessaire. Que ces deux puissances appartiennent à rÉglise, parcequc les deux glaives se trouvent entre les mains des apôtres , mais que l'Église ne doit exercer par elle-même que la puissance spirituelle , et la temporelle par la main du prince, auquel elle en accorde l'exercice. C'est pourquoi Jésus-Christ dit à saint Pierre : « Mets Ion glaive dans le fourreau*. » Comme s'il disait : Il est à toi, mais tu ne dois pas t'en servir de la propre main ; c'est au prince à l'employer par ton ordre et sous ta direction.

Je demande à tout homme sensé si une telle explication est autre chose qu'un jeu d'esprit, et si elle peut fonder un raisonnement sérieux. J'en dis autant de l'allégorie des deux luminaires % que l'on a aussi appliquée aux deux puissances, en disant que le grand luminaire est le sacerdoce, qui, comme le soleil, éclaire par sa propre lumière j et que l'empire est le moindre luminaire, qui, comme la

» Luc, XXI, S8. — a JoAN XVJÏI, U. — ^ Can, 1. 16.

lune, n'a qu'une lumière et une vertu empruntées. Si quelqu'un veut appuyer sur ces applications de FÉcrilure et en tirer des conséquences , on en est quille pour les nier simplement , et lui dire que ces passages sont purement historiques, qu'il n'y faut chercher aucun mystère, que les deux luminaires sont le soleil et la lune et rien plus, et les deux glaives deux épées bien tranchantes, comme celle de saint Pierre. Jamais on ne prouvera rien au delà.

Cependant ces deux all^ories si frivoles sont les grands arguments de tous ceux qui, depuis Grégoire Vil, ont attribué à l'Église autorité sur les souverains, même pour le temporel , contre les textes formels de l'Écriture et la tradition^ constante. Car Jésus-Christ dit nettement, sans figure et sans parabole * : <r Mon royaume n'est point de ce monde. » Et ailleurs, parlant à ses disciples : « Les rois des nations ^ exercent leur domination sur elles ; mais il n'en sera pas ainsi de vous. « Il n'y a ni tour d'esprit ni raisonnement qui puisse éluder des autorités si précises ; d*autant plus que, pendant sept ou huit siècles au moins, on les a prises à la lettre sans y chercher aucune interprétation mystérieuse. Vous avez vu comme tous les anciens, entre autres le pape saint Gélase*, distinguent nettement les deux puissances ; et, ce qui est plus fort, vous avez vu que , dans la pratique, ils suivaient cette doctrine, et que les évéques et les papes même étaient parfaitement soumis , quant au temporel , aux rois et aux empereurs, même païens ou hérétiques.

Le premier auteur où je trouve l'allégorie des deux glaives est Geoffroy de Vendôme *, au commencement du douzième siècle. Jean de Salisbury l'a poussée jusqu'à dire que le pirince ayant reçu le glaive de la main de l'Église, elle a droit de le lui ôter <^ ; et comme d'ailleurs il enseigne

« JoAX. XVIII, 26. — > Luc, XXII, 26.-3 Gelas, ep. 8. — HisL XXX, n. 31. — 4 HisL LXVII, n. 26.-iGkoff. Opwc.^ ^ Polycrat.\,3.

S*A CIJXQUIÈME DISCOURS

qu il est non-geulement permis, niais louable, de tuer les tyrans, on voit aisément jiisqa*où vont les cwséquences de sa doctrine. La plupart des docteurs du même siècle ^ ont iasisié sur l'aU^orie des deux glaives; et ce qui est plus surpreMnt, les prisées même et ceux qui les défendaient contre les papes , ne la rejetaient pas ; ils se contentaient d'en rasUreindfB les ceoséquences. C'était Teffet de Tignorance crasse des bàViueSt qui les rendait esclaves des clercs pour tout ce qui regardait les lettres et la doctrine. Or, ces clercs avaicfit tous étudié aux mêmes écoles <^ puisé la même doctrine dans les mêmes livres. Aussi avez-vous vu que les défenseurs de Femp^^ur Henri IV » contre Je pape Croire VII se retranchaient à dire qu'il ne pouvait être excommuaié, convenant que s'il l'eût été, n devait perdre l'enipire. Frédéric iP se soumettait au jugement du concile universel, et convenait que s'il était convaincu des crinaes qu'on lui imputait, particulièrement dWr^e, U mériêaiâ dèire déposé. Le conseil de saint i-ouis n en savait pas davantage, et alMindonnait Frédéric ZZ^::lJ^'^^^ ' ^ -làiusquoù vont les eflfets

^'«•»t» en ufiT^ <^<»âôqiittwes quand oa le veut ré^

<«e rÊ«liseiir''L' ^T**^ ***** maxime de la puissance I agiise sur le lemporel. nepws m'eUe a été reçue ^xms nvc« vu r4|a^jM>^ iL r ^"V»* qaeoe a eie reçue» ^^^^V,«e^ ne se ^tSL ^ ««euie de l'Église ; les

;;-^^leee^

IHir t«« r«*iwiit«ia --^i-w.-^^^ ^"* «wae ks y contraindre

subvenir à ces pieuses enlreprises, faire des impositions sur le clergé et sur le peuple, soit en donnant des indulgences, soit en menaçaat des censures. Ainsi joignant ces affaires générales à celles que donnaient à chaque prélat ses seigneuries, ils se sont trouves accablés d^affaires séculières , contre la défense de l'Apôtre », et ont cru servir plus ulilcmenl l'Église que s'ils reonplissaient leurs devoirs essentiels.

XIÏI. Tradition,

Revenons à Tétude de la théologie. Outre l'Écriture, elle s'appuie sur la tradition ; mais pour fonder un article de foi la tradition doit être perpétuelle et universelle, reçue de tout temps et attestée |)0r ie consentement de toutes les Églises, lorsque la 'question a été examinée et approfondie. Tels sont les dogmes contenus dans les symboles et les autres décisions des conciles généraux , ou dans les écrits authentiques de la plupart des docteurs depuis la naissance de l'Église. Il faut donc rejeter toutes les traditions fondées sur des pièces fausses on sor des opinions fausses particulières ou nouvelles ; et on appelle nouveau en cette matière tout ce dont on connait le commencement depuis les apôtres. Car, comme dit Tertullien S il ne nous est pas permis d'inventer ni même de rien chercher après TÉvangile. On ne peut donc appuyer Aucan raisonnement tbéologîqoe sur des pièces fausses comme les décrétâtes d'Isidore < ; on ne peut en appuyer sur l'opinion particBlière d'aucun docteur, quelque vénérable qu'il soit d'ailleurs, comme celle des milléimires «vanoée par quelques anciens. EnBn, il suffit qu'on sache te commencement d'une opinion pour être assuré qu'elle ne 9efpa jamais déclarée être de foi , c^oi qu'en puissent «dire ceux qui s'échauffBitt le plus à la soutenir, puisqu'il est de foi que l'Église ne croira jamais que ce qu'elle a

» 2 Tim. II, 4. — * Pnescripl. 6, 8. — ^ Ilùt. III, n. 15. VII, n. 51

2iS CINQUIÈME DISCOURS

toujours cru, quoiqu'elle puisse l'expliquer plus clairement quand elle le juge nécessaire. On a beau raisonner pour montrer que la chose a dû être ainsi , et que ce que ron avance est plus digne do la sagesse ou de la bonté de Dieu, il faut prouver qu'il Ta voulu et qu'il nous l'a révêlé ; il faut prouver non pas que l'Église a dû le croire, mais qu'elle l'a cru en effet.

La tradition commence par l'instruction de vive voix ; mais, pour la perpétuer, le secours de l'écriture est trèsutile. Aussi Dieu a~t-il pourvu sur ce point à son Eglise. La longue vie de saint Jean l'Êvangéliste et de saint Po- Jycarpe, son disciple *, firent passer la tradition jusqu'à saint Irénée , qui la conservait si soigneusement dans sa mémoire et qui vivait à la fin du second siècle. 11 nous en a beaucoup laissé dans ses écrits, aussi bien que saint Clément Alexandrin*, instruit comme lui par ce»jx qui avaient vu les apôtres ; et c'est ce qui rend si précieux les écrits de ces Pères et des autres des deux premiers siècles*. La même Providence nous a donné d'âge en âge d'autres saints docteurs fidèles dépositaires de la tradition , qu'ils ont eu soin de transmettre à leurs successeurs ; et de là nous viennent tant d'écrits des Pères des six premiers siècles. Mais ces trésors sont inutiles à ceux qui ne les connaiœent pas ou qui les négligent.

Or c'était le malheur des docteurs du treizième et du quatorzième siècle de ne connaître que peu d'ouvrages des Pères, principalement des plus anciens, et de manquer des secours nécessaires pour les bien entendre. Ce n'est pas que les livres fussent perdus, ils existaient, puisque nous lll^r^f ^"'''''^ ' ™^*^ ^^^ exemplaires en étaient rares, et cachés dans les bibliothèques des anciens monastères % • on en faisait peu d'usage. C'est où le roi saint Louis les

LXXXIV, n/475. "■ ' ^''■*'»»- 274. - 3 jiisL IV, n. 36. — 4 HisL

fit chercher pour les transcrire et les multiplier au grand avantage des études ; et de là vint le grand ouvrage de Vincent de Beauvais , où nous voyons les extraits de tant d'anciens auteurs même profanes. Dès le siècle précédent nous en voyons un grand nombre de cités dans les écrits de Jean de Salisbury ; mais c'était la curiosité de quelques particuliers. Le commun des étudiants et même des docteurs se bornait à peu de livres, et principalement à ceux des auteurs modernes , qu'ils entendaient mieux que les anciens.

Il faut se souvenir que ceux qui étudiaient le plus alors étaient les religieux mendiants. Or la rigoureuse pauvreté dont ils faisaient profession ne leur permettait guère d'acheter des livres qui étaient très chers , et leur vie active et toujours ambulante ne leur donnait pas le temps de les transcrire eux-mêmes, comme faisaient les moines rentes et sédentaires, qui pendant plusieurs siècles en firent leur principale occupation. De là vint sans doute que les nouveaux théologiens donnèrent si fort dans le raisonnement, les questions curieuses et les subtilités, qui ne demandent que de l'esprit sans lecture et sans examen des faits.

Mais ils ne considéraient pas que cette manière d'étudier altérait insensiblement la tradition de la discipline. Par exemple, voulant raisonner sur les sacrements sans la connaissance exacte des faits , ils ont supposé qu'on les avait toujours administrés comme on faisait de leur temps, et ont pris quelquefois comme essentielles des cérémonies accessoires, comme l'onction et la tradition du calice à la prêtrise, au lieu qu'en ce sacrement l'essentiel est l'imposition des mains. C'est par le même principe qu'on a voulu assujettir les Grecs à passer par les quatre ordres mineurs avant que d'arriver au sous-diaconat, et que l'on a cru nécessaire d'avoir des ornements et des autels portatifs^

2d0 CINQUiÙIE DISCOURS

même daos les pivs grands voyages et les missions le» plus éloignées. Ce n'est que l'igooranee de l'antiquité qui a foit r^arder ces règles comme inviolables, tandis qu'on en neigeait de plus importantes.

Je ne laisse pas d*adroirer que dans des temps si mal* benreux et avec si peu de secoors les docteors nous aient si fidèlement conservé le dépôt de la tradition quant à la doctrine. Je leur donne volontiers la louange qu'ils méritent, et, remontant plus haut, je bénis autant que j'en suis capable celui qui, suivant sa promesse, n*a jamms cessé de soutenir son église. Je demande seulement qu'on se contente de mettre ces docteurs en leur rang, sans les élever au-dessus ; qu'on ne prétende pas qu'ils ont atteint la p^fection et qu'ils nous doivent servir de modèles; enfin qu'on ne les préfère pas ans Fères des premiers siècles. XIV. RéputaHiM des 9oelastique$,

Les titres magnifiques que Ton a donnés à quelques uns de ces docteurs ont imposé aux siècles suivants ; on a dit Albert-le-Grand, oonane sll était ausa distingué entre les tbéolegiens qu'Alexandre entre les guerriers^ On a nommé Scoi le docteur Subtil. On a donné à d'autres les épilhètes d'Irréfragable, d'Illuminé, de Résdu, de Solennel, d'Universel. Mais sans nous laisser éblouir par ces grands titres, voyons s'ils ne montrent point le mauvais goût de ceux qui les portent ; jugeons-en par leurs ouvrages : nous les avons entre les mains. Pour moi, j'avoue que je ne vois rien de grand dans ceux d'Att)ert que la grosseur et le nombre des volumes.

Son venons-nous que ces thédogiens vivaient dans un temps dont tous les autres monuments ne nous paraissait point estimables, du moins par rapport à la bonne antiquité, du temps de ces vieux romans dont nous voyons des extraits dans Faucher ' , du temps de Joinville et de

» HiwL tf« ta itoisi9.

SUR L'HISTOIRE EdtLÉSIASTIQUK. 2U

Villehardouin , dont les histoires , quoique utiles et plaisantes par leur naïveté , nous paraissent si grossières ; du temps de ces bâtiments gothiques si chargés de petits ornements, et si peu agréables en effet qu'aucun architecte ne voudrait les imiter. Or c'est une observation véritable qu'il règne en chaque siècîe un certain goût qui se répand sur toutes sortes d'ouvrages. Tout ce qui nous reste de Tancienne Grèce est solide, agréable et d'un goût exquis; ies restes de leurs bâtiments , tes statues , les médailles, sont du même caractère en leur genre que tes écrits d'Ho^ mère, de Sophocfe , de Démosthènc et de Platon ; partout règne le bon sens et l'imitation de la pfus belle nature. On ne voit rien de semblable dans tout ce qui nous reste depuis la chute de l'empire romain jusqu'au milieu du quinzième siècle, où les sciences et tes beaux-arts ont commencé à se relever, et où se sont dissipées les ténèbres que les peuples du Nord avaient répandues dans toute TEurope.

Par là se détruit un préjugé assez ordinaire , que les sciences vont toujours se perfectionnant, qu'il est facile d*ajouter aux inventions des autres, que des hommes plus médiocres qu'eux le peuvent faire, et qu'un nain monté sur les épaules d'un géant voit plus loin que le géant même. J'accorde ces propositions générales, maïs je nie qu'on puisse les appliquer à notre sujet. Pour ajouter à la doctrine ou à la méthode des anciens, il eût fallu la connaître parfaitement, et c'est ce qui manquait à nos docteurs comme je viens de montrer ; ainsi le nain demeurant à terre, sa vue était très bornée. D'ailleurs les sciences et ies arts qui se perfectionnent de jour eu jour sont des inventions humaines ; mais la vraie religion est l'ouvrage de Dieu, qui lui a donné d'abord sa perfection tout entière. Les apôtres et leurs disciples ont su toute la doctrine du salut et la meilleure manière de renseigner.

Page 1