‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 39 sur 88 · V. Grammaire · texte numérisé non relu

V. Grammaire

La grammaire , selon l'idée des Grecs et des Romains de qui nous l'avons reçue, et selon le bon sens, devait être l'étude de notre langue maternelle pour la parler et récrire eorreclement : mais ce n'est pas ainsi qu'on étudiait la grammaire dans nos écoles; on ne l'appliquait point aux langues vulgaires, on les méprisait encore comme indignes d'èlre écrites et employées dans les discours sérieux, et l'on s'opiniâtrait à tout écrire en latin, quoique depuis plusieurs siècles on ne le parlât plus en aucun pays du monde. On commença toutefois vers le milieu du douzième siècle à écrire en roman., c'est-à-dire en français du temps ; mais ce n'était guère que des chansons traitant d'arme» ou d'amours, comme on parlait alors, pour le divertissement de la noblesse, et de là est venu le nom de roman» aux fables amoureuses. Le •premier ouvrage sérieux que je connaisse en cette langue est Thisloire des ducs de Normandie, écrite en vers, l'an 4460, par un clerc de Caen, nommé maître Vàce. Environ cinquante ans après,,

» Hisl. XX, n. 23. — » Auo. Ep. 31. al. 168.

Geoffroy de Yiliehardouin écrivait en prose rbistoire de la conquête de Constautinople ; et depuis on s'enhardit peu à peu à écrire en langue vulgaire, non-seulement en France, mais en Italie et en Espagne.

Toutefois je ne vois point qu'on y ait appliqué dans ces premiers temps l'étude de la grammaire; il semble que l'on craignait de la profaner. J'en juge par l'histoire de Yiliehardouin, où je vois les mêmes mots écrits si diversement, qu'il est clair que l'orthographe n'en était pas encore fixée, et peut-être la prononciation. Je n'y trouve point de distinction du pluriel et du singulier, ni de construction uniforme ; en un mot, aucune régularité. De là vient qu'ils défiguraient si fort les noms étrangers, et que nous trouvons Toidres Liascres, dans Yiliehardouin, pour Théodore Lascaris; dans le Florentin Malespîni, Pallioloco pour Paléologne, et Ghirigoro pour Grégoire ; enfin, dans d'autres plus modernes, Cécile pour Sicile. Il est encore important de savoir qu*en ces temps-là les laïques, même les plus grands seigneurs, n'avaient pour la plupart aucune teinture des lettres, jusqu'à ne savoir ni lire ni écrire; en sorte que s'ils voulaient faire une lettre ils appelaient un clerc, c'est-à-dire un ecclésiastique auquel ils disaient leur intention, et qui l'écrivait en latin comme il jugeait à propos ; puis, quand on avait reçu la réponse, il fallait de même la faire expliquer. De là vient qu'entre les lettres de Pierre de Blois vous en voyez plusieurs au nom des princes et des princesses, qu'il ne fait pas toujours parler de la manière qui leur était la plus convenable.

On n'étudiait donc la grammaire que pour le lalin, ou plutôt on apprenait l'un et l'autre ensemble, comme nous faisons encore ; mais au lieu qu'on nous montre à présent le latin le plus pur qu'il nous est possible, on se contentait alors de ce lalin grossier dont nous voyons des restes dans les écoles de philosophie et de théologie. Ce langage II. Jû

22ê CINQi:iE.ME DISCOURS

du treizième siècle et des deux suivants est rempli de mots latins détournés de leur vrai sensou formés sur des langues vulgaires, et mêlés de mots barbares tirés des langues germaniques, comme ^uerra et Ireu^a^ en sorte que ceux qui ne savent que le bon latin n'entendent point celui-ci s'ils nen font une élude particulière ; car on ne s'avise pas d'abord d'entendre par miles un chevalier, et par beUum une bataille. Par la raison contraire, les savants de ces temps- là n'entendaient qu'à demi les auteurs de la pure latinité, et non-seulement les profanes, dont ils auraient peut-être pu se passer, mais les Pères de l'Église, saint Cyprien, saint Hilaire, saint Jérôme, saint Augustin ; en sorte que souvent en les lisant ils ne prenaient pas leur pensée. Et comme on ne Ut pas volontiers ce qu'on n'entend pas, on négligea insensiblement la lecture des anciens pour s'attacher aux modernes, plus iiUelligibles; et on en vint enfin à mépriser l'élude de l'antiquité comme une curiosité inutile. On réduisit donc la grammaire aux déclinaisons, aux conjugaisons et aux règles les plus communes de la syntaxe, suivant au reste la pbrase des langues vulgaires dont on empruntait tous les jours de nouveaux mots, leur donnant seulement la terminaison latine. Il est vrai que ce bas latin avait son utilité ; c'étaH une langue commune à tous les gens de lettres, chex toutes les nations du rit latin, comme elle l'est encore particulièrement dans le Nord.

Ceux qui étudiaient si mal le latin, dont ils se servaient continuellement pour parler et pour écrire, n*avaienl garde d'étudier le grec ou l'hébreu ; et toutefois les Latins, mêlés avec les Grecs depuis la prise de Constantinople, avaient nécessairement commerce avec eux, et les Juifs étaient répandu» en France comme dans tout le reste de l'Europe; mais les commodités d'apprendre ne suffisent pas sans la curiosité ; car depuis les croisades les Francs

SUR L'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. i27

avatent la même facilité d'apprendre Tarabe, le syriaque et les autres langues orientales; et toutefois, parmi ce clergé la lin répandu dans TOrient pendant deux cents ans, je ne vois presque personne qui se soit appliqué à Tétude de ces langues, si nécessaires pour connaître la religion, les lois et rhistoire des musulmans, et ne pas donner dans les erreurs grossières, en disant, comme ont fait quelquesuns, qu'ils adoraient Mahomet et en avaient des idoles.

L'ignorance du grec réduisait aux traductions pour lire les Pères grecs, et elles sont toujours défectueuses; aussi les voiS'je peu cités dans le temps dont je parle, si ce n'est saint Jean Damascène et le prétendu saint Denis. Je trouve toutefois quelques exemples de Latins savants en grec et versés dans la lecture des Pères grecs; comme ces quatre religieux mendiants envoyés par le pape Grégoire IX i pour conférer avec les Grecs, dont ils combatlirent si bien les erreurs au concile de Nymphée, en 1234*. Ce qui m'étonne, c'est qu'ils n'aient point formé de disciples; que d'autres, à leur exemple, ne se s(Nent pas appliqui^s à cette étude si utile, et que dès lors on n'ait pas établi dans nos écoles des professeurs pour la langée grecque et l'explication des auteurs grecs.

Je trouve encore quelque peu de chrétiens qui suivaient l'hébreu, comme les deux qui furent employés à Paris à la traduction des extraits du Talmud, en 1248 \ et Robert d'Arondel en Angleterre. Mais je ne vois point qu'on profitât de celte étude pour l'intelligence du sers liuéral de l'Écriture, qui en est le meilleur usage, et pour lu connaissance des traditions des Juifs, qui revient à lu même fin. Au contraire, on voulait abolir la mémoire di^ ces traditions, comme ^ paraît par la condamnation du Talmud ; et on ne voyart pas que c'était irriter les Juif.^

« Hist. LXX,n.2Ô.- » £fùf.LXXXI,ii.20,29.- 3 WsftXXSiU] n. 5.

2iS CINQUIÈME DISCOURS

sans aucune utilité ; car que prétendaient faire nos lecteurs en brûlant ces livres? les abolir entièrement? Et ne voyaient-ils pas qu'ils se conservaient entre les mains des Juifs répandus en Espagne et en Orient , hors la domination des chrétiens, qui, avec un peu de temps et de dépense, les communiqueraient aux autres? C'est ce qui est arrivé, et le Talmud s'est si bien con^rvé qu'il a été imprimé tout entier et plusieurs fois. Les chrétiens curieux en ont profité, et, laissant à part les impiétés, les fables et les impertinences des rabbins, ils en ont tiré des connaissances très utiles, tant pour entendre l'Écriture que pour combattre les Juifs par leurs propres armes. Vf. Rhétorique et poétique.

Après la grammaire on étudiait, dans nos universités, la rhétorique, mais d'une manière qui servait plutôt à gâter le style qu'à l'enrichir. Leur rhétorique consistait à ne parler que par métaphores ou autres figures étudiées, évitant avec soin de s'expliquer simplement et naturellement, ce qui rend leurs écrits très difficiles à entendre. Voyez les lettres du pape Innocent III et de ses successeurs, ou de Pierre de Blois, et surtout celles de Pierre des Vignes, admirées dans son temps comme des modèles d éloquence, pulchra dictamina. D'où vientqueMalespini», dans son Histoire de Florence, l'appelle bon dictateur. Ce qu lis affectaient surtout, c'était d'employer les phrases de 1 Lcriture, non pour autoriser leurs pensées et servir de preuves, qui est l'usage légitime des citations, mais pour

S ent « ur f ' ^'' ^-"Plement, « Un tel mourut, • a voirde tl„; 'k'"' à ses pères; » ou : a II entra dans itr Utin éllm'" "î"'.'"- ' ^' '^ P*^^ases gâtent encore

quelquefois forcé sa pensée , et dit un peu plus ou moins* qu'il ne voulait.

Un autre fruit de leur mauvaise rhétorique sont les lieux communs dont leurs écrits sont remplis; comme ces ennuyeuses préfaces par où commencent les bulles, les constitutions et les privilèges des princes, et ces fades moralités qui se trouvent à chaque page dans les sermons et écrits de piété, qui, demeurant dans les thèses gênéraies dont tout le monde convient sans en faire l'application au détail, ne sont d'aucune utilité. C'est ce qui nous doit consoler de tant d'écrits de ce genre du treizième et du quatorzième siècle qui n'ont pas encore vu le jour; on u'en a que trop imprimé.

Quant à la poétique, on Tétudiait si mal que je ne daigne presque en faire mention. On se contentait d'apprendre la mesure des vers latins et la quantité des syllabes, quoique imparfaitement ; et on croyait faire un poème en racontant de suite une histoire d'un style aussi plat et d'un latin aussi barbare que Ton aurait fait en prose, excepté que la contrainte des vers faisait chercher des expressions forcées et ajouter des chevilles. Voyez la Vie de la comtesse Mathilde, écrite par Domnizon. Il est vrai que Gunther, dans son Ligurinus, et Guillaume le Breton, dans sa Philippide, s'élèvent un peu davantage et tournent mieux leurs pensées; mais ce n'est guère que par des phrases empruntées tout entières des anciens. Nous ne laissons pas d'avoir obligation à ces mauvais poètes de nous avoir conservé la tradition des syllabes longues ou brèves et de la construction des vers latins. Au reste, on ne voit aucun agrément dans les ouvrages sérieux de ces temps-là, et les auteurs n'avaient aucun goût pour l'imitation de la belle nature, qui est l'ame de la poésie. VII. Histoire, Mais ils en avaient beaucoup pour les fictions et les fables,

en cela semblables aux enfants, qui sont plus touchés du

merveilleux que du vrai. De là vient qu'ils étudiaient si

mal l'histoire, même de Leur pays. Us recevaient tout ce

qu'ils trouvaient écrit, sans critique, sans discernement,

sans examiner Tâge et Tautorité des écrivains ; tout leur

était bon. Ainsi la fable de Francus, fils d'Hector, et des

Francs venus des Troyens, a été embrassée par tous nos

historiens jusque vers la fin du seizième siècle; ainsi on a

fait remonter Thistoire d'Espagne jusqu'à Japhet, celle de

la Grande-Bretagne jusqu'à Brutus, celle d'Ecosse à

Prigus, et plusieurs autres de même. Chaque historien

entreprenait une histoire générale depuis la créatioa du

monde jusqu'à son temps, et y entassait sans choix tout

ce qu'il trouvait dans les livres qu'il avait en main. Tels

étaient encore Vincent de Beauvais et saint Antonin de

Florence, dont les histoires sont utiles pour leur temps,

où elles sont originales; quant aux temps précédents,

elles ne servent guère qu'à nous apprendre les fables

qu'on en racontait sérieusement; encore ces histoires

universelles ne regardent guère que l'Europe, et on y

perd de vue l'Orient depuis le commencement du huitième

siècle, où finit la chronique d'Anastase le bibliothécaire.

La géographie n'était pas mieux cultivée que l'histoire,

avec laquelle elle a tant de liaison. On ne l'étudiait que

dans les livres des anciens, comme si le monde n'eût point

changé depuis le tomps de Hine et de Ptolomée , et oa

vimlait trouver en Palestine et dans tout l'Orient les lieux

nommés dans les saintes Écritures. On y cherchait encore

une Babylone ruinée depuis tant de siècles, et on donnait

ce nom tantôt à Bagdad, tantèt au Grand Caire, ville»

nouvelles l'une et l'autre. La seule eoavenanoe du soa

faisait dire sans raison Aleph pour Alep, Caïphas pour

Hiffa, et Corosaïn pour la Coresane. On ne s'avisait point

de eensutler leg habitants du pays powr savoir les vrais

SUR LWSTOIRE KCCLÉSf ASTIQUE. 231

noms des iieux et leur vériteble situation ; et cela dans des pays où l'on faisait la guerre, pour laquelle on a besoin non-seulement de la ^ograpbie, mais de la topographie la plus exacte* Aussi avez-vous vu combieD de fois les armées des croisés périrent pour s'être engage, sur la foi de mauvais guides, dans des montagnes, des déserts ou d'autres pays impraiicables.

VIII. Logique, On dira que les bumanilés étaient négligées à caose de la rareté des livres, et que les esprits étaient toomés aux sciences de pur raisonnement. Voyons donc comment on étudiait ia philosophie, et commençons par la logique. Ce n'était plus, comme elle était dans son institution, l'art de raisonner juste et de chercher la vérité par les voies les plus sûres; c'était. un exercice de disputer et de subtiliser à l'infini. Le but de ceux qui renseignaient était moins d'instruire leurs disciples que de se faire admirer d'eux, et d'embarrasser leurs adversaires par des questions captieuses, à peu près comme ces sophistes liont Platon se joue «i agréablement '. Jean deSalisbury, q« vivait au donEième siècle, se plaint que qaeiqiies uns passaient kmr vie à étudier la logique et la faisaient entrer tout entière dans le traité des universaux, qui n'en devait être qu'«a petit préliminaire; 4'autres confondaient les catégories» traûtant dés l'entrée, à l'occasion de la substance, toutes les questions qui regardent les neuf autres, tls diicaaaiett sans lin sur les mots et sur la valeur des négations maltl* pliées *; ils ne parlaient qu'en termes de l'art , et aie cmyaient pas avoir bien fait un argument s'ils ne l'avaieot nommé argument. iJs voulaiest traiter toutes les questions imaginables, et voubiient renchérir sur ceux qui les avaient précédés. Tel est le témoignage de cet auteur.

» Bulhyd, Protag, — Afètalog. ÏI, 7, 16. ÏII, 1, 2. — > Hist. V, I. 11,8,1.

Il est appuyé par les exemples des anciens docteurs, dont les écrits sont dans toutes les bibliothèques, quoique peu de gens les lisent. Prenez le premier volume d'Albertle-Grand : tout gros qu'il est, vous verrez qu'il ne contient que la logique; d'où, sans examiner davantage, vous pouvez conclure que l'auteur y a mêlé bien des matières étrangères, puisque Aristote, qui a poussé jusqu'aux dernières précisions ce qui était véritablement de cet art, n'en a fait qu'un petit volume. Je vais plus loin ; cette logique si étendue prouve qu'Albert lui-même n'était pas bon logicien et qu'il ne raisonnait. pas juste; car il devait considérer que la logique n'est que l'introduction à la philosophie et l'instrument des sciences, et que la vie de l'homme est courte, principalement étant réduite au temps utile pour étudier. Or que diriez-vous d'un curieux qui, ayant trois heures pour visiter un magnifique palais, en passerait une dans le vestibule? ou d'un ouvrier qui, ayant une seule journée pour travailler, en emploierait le ■tiers à préparer et orner ses instruments?

Il me semble qu'Albert devait encore se dire à luimême : Convient^il à un religieux, à un prêtre, de passer -sa vie à étudier Aristote et ses commentateurs arabes ? J)e quoi sert à un théologien cette étude si étendue de la » physique générale et particulière, du cours des astres et • de leurs influences, de la structure de l'univers, des méttéores, des minéraux, des pierres et de leurs vertus ? N'est- •ce pas autant de temps que je dérobe à l'étude de TÉcriiture sainte, de l'histoire de TËglise et des canons? et •-après tant d'occupations, combien me restera- t-il de loisir '^pour la prière et pour la prédication, qui est l'essentiel de «non institut? Les fidèles qui me font subsister de leurs aumônes ne supposent-ils pas que je suis occupé à des études très utiles qui ne me laissent pas de temps pour travailler de mes mains? J'en dirais autant à Alexandre

de Halès, à Scot et aux autres; et il me semble que, pour des gens qui faisaient profession de tendre à la perfection chrétienne, c'était mal raisonner que de donner tant de temps à des études étrangères à la religion, quand elles eussent été bonnes et solides en elles-mêmes.

Mais il s en fallait beaucoup qu'elles le fussent. La physique générale n'était presque qu'un langage dont on était convenu pour exprimer en termes scientifiques ce que tout le monde sait , et la physique particulière roulait pour la plupart sur des fables et de fausses suppositions ; car on ne consultait point l'expérience ni la nature en elle-même, on ne la cherchait que dans les livres d'Aristote et des autres anciens. En quoi l'on voit encore le mauvais raisonnement de ces docteurs ; car pour étudier ainsi il falfait mettre pour principe qu'Aristote était infaillible , et qu'il n'y avait rien que de vrai dans ses écrits. Et par où s'en étaient-ils assurés? était-ce par l'évidence de la chose ou par un sérieux examen? C'était le défaut général de toutes leurs études de se borner à un certain livre , au delà duquel on ne cherchait rien en chaque matière. Toute la théologie devait être dans le Maître des sentences, tout le droit canonique dans Gratien, toute l'intelligence de rËcriture dans la glose ordinaire ; il nëtait question que de bien savoir ces livres et en appliquer la doctrine aux sujets particuliers. On ne s'avisait point de chercher où Gratien avait pris toutes ces pièces qui composent son recueil, et quelle autorité elles avaient par elles-mêmes ; ce que c'était que ces décrétales des premiers papes, qu'il rapporte si fréquemment; si ce qu'il cite sous le nom de saint Jérôme ou de saint Augustin est effectivement d'eux ; ce qui précède et ce qui suit ces passages dans les ouvrages dont ils sont tirés. Ces discussions paraissaient inutiles ou impossibles, et c^est en quoi je dis que le raisonnemei^ de nos docteurs était court et

234 C1NQt:iÈME DISCOURS

leur logique défectueuse ; car, pour raisonner dolidetnent, il faut toujours approfondir sans se rebuter, jusqu'à ce que l'on trouve un principe évident par la lumièfe naturelle ou fondé sur une autorité infaillible.

Ce serait le moyeu .de faire des démofistrations €i pM*venir à la véritable science ; mais c'est ce qu'on n^entreprenait guère, selon le témoignage de Jean de Salisbory. Il relève extrêmement Tusage des topiques d'Aristote et la science des vérités probables ^, prétendant qu'il y ^ a peu de certaines et nécessaires qui nous soient conaiies. Aussi avoue-t-il que la géométrie était peu étudiée en Europe. Voiià, si je ne me trompe, d'où vient que dans nos anciens docteurs nous trouvons si peu de démonstrations et tant d opinions et de doutes. Le Aiaitre des sentences tout le premier est plein de ces expressions : Il semble, il est vraisemblable, on peut dire. St toutefois il est plus décisif qu'un autre , puisqu'il avait entrepris de concilier les sentiments des Pèros opposés en apparence. Je conviens que Ton peut quelquefois proposer modestement les vérités les mieux étalâtes, comme laisait Socrate; cet adoucissement dans les paroles ne fait que fortifier la démonstration. Je conviens encore qu'il est de la bonne foi de ne pas affirmer ce qu'on ne sait point ; mais je soutiens qu'on n'instruit pas des écoliers en leur f>roposant des doutes, et formant en eux des opinions qui ne les rendent point savants. Ne vaudrait-il pas mieux ne point traiter les questions qu'on ne peut résoudre ; et si un écolier les propose, lui apprendre à borner st curiosité indiscrète et à dire quand il le faut : « Je n'en sais rien? » On doit se taire sur les nuatiëres où l'on ne trouve point de principes pour raisonner. On ne doit point non plus proposer d'objections qui ne soient solides et sérieuses. On ne peut en faire de telles contre les principes , ou les

» J/e/fl/. liù. m, 6, etc. II, 13. IV,«,

SUR L'HfôTOIRE ECCLÉSUSTIQUE. 235

vérités démoetrées; eo proposer sur toutes les questions, c'est faire imaginer qu'elles sont toutes problématiques. Pour*biea faire, il ne faudrait mettre en question que ce qui peut effectivement être révoqué en doute par un homme de bon sens.

Car celui qui ne sait que douter ne sait rien , et n'est rien moins qu'un philosophe. Les opinions sont le partage des hommes vulgaires, et c'est ce qui les rend incertains et légers dans leur créance et dans leur conduite, se laissant éblouir par la moiwire lueur de vérité ; ou bien ils de0ie(tt*eiU opiniâtres dans une erreur, faute de sentir la force des raisons contraires* La vraie philosophie noua, apprend à faire attention aux principes évidents, en tirer des conséquences légitimes, et demeurer inébranlablesdans ce que nous avons une fois reconnu vrai. L'étude qui accoutume à douter est pire que la simple ignorance, puisqu'elle fait croire, ou que l'on sait quelque chose, quoiqu'on ne sache rien, ou que Ton ne peut rien savoir, qui est le pyrrhonismei c'est-àMitre la pire disposition de toutes, puisqu'elle éloigne même de chercher la vérité. IX. Morale, Le plus mauvais effet de la méthode topique et du désespoir de trouvor des vérités certaines est d'avoir introduit et autorisé dans la morale des opinions probables. Aussi cette partie de la philosophie n'a-t-elle pas été mieux traitée dans nés écoles que les autres. Nos docteurs» accoutumés à tout contester et à relever toutes les vraisemblances, n'ont pas manqué d'en trouver dans la ma-* tière des mœurs ; et l'intérêt de flatter leurs passions ou ceâes des autres les a souvent écartés du droit chemin. C'est la source du relâchement si sensible dans les ca*« suktes plus nouveaux, mais dont je trouve le commencement dès le treizième »ècie. Ces docteurs se contentaiefit d'un certain calcul de propositions dont le résultat ne

S'accordait pas toujou.^ avec le bon «^«^^^iîlT gile; mais ils conciliaient tout par la s^^^^^'^^Jf.;^""! distinctions. Je trouve un grand rapport entre ces chicanes et celles des rabbins du même temps. a^za^^,^

Les principes de morale ne sont pas tous aussi évident. q«t ceîx de géométrie, et le Jugement y est -ven^^^^^ Jar les passions, au lieu que personne ne l^^J, Lrber une ligne droite ou à dimmuer un «ng^e obtus mais la morale ne laisse pas d'avoir f^Vn'^^'^^J:. tains autant à pr.>portion que la géométne ; e ce s^^^^ «ne erreur pernicieuse de la croire uniquement fondée sur des lois d'institution humaine et arbitraires. La raison dit à tous les hommes qui veulent l'écouter qu ils ne se sont pas faits eux-mêmes ni ce monde qui les environne, et qu'il y a un être souverain à qui ils doivent tout ce qu'ils sont. Elle leur dit qu'étant tous égaux naturellement, ils doivent s'aimer, se désirer et se procurer réciproque-ment tout le bien qu'ils peuvent, se dire la vénlé, tenir leurs promesses et observer leurs conventions. Ces grands principes ont été affermis par la révélation dans la loi et dans l'Évangile , et Ton en déduira , en raisonnant juste , tout le détail de la morale.

Cette étude doit donc consister à mettre en évidence ces principes et en tirer les conséquences utiles , non pas à examiner des questions préliminaires : si la morale est pratique ou spéculative ; ou à des disputes générales sur la fin et les moyens, les actes et les habitudes, le libre et le volontaire. Il faut venir le plus tôt qu'il est possible au particulier et aux préceptes de pratique , sans s'arrêter trop aux divisions et aux définitions des vertus ou des vices , qui servent plus à orner l'esprit et à remplir la mémoire qu'à toucher le cœur et à changer la volonté, qui font paraître savant sans rendre meilleur. C'est toutefois l'unique but de la morale. Parlez bien ou mal, parlez

SUR LWST01R£ ECCLÉSIASTIQUE. 237

OU ne pariez point, si vous persuadez à quelqu'un de bien vivre, vous êtes un bon maître de morale ; au contraire, quand vous en parleriez comme un ange , si vos disciples n'en sont pas plus vertueux, vous n'êtes qu'un sophiste et un discoureur. Aussi ne vois-je point dans le treizième siècle de plus excellents maîtres de morale que saint François, saint Dominique et leurs premiers disciples ; comme le bienheureux Jourdain et le bienheureux Gilles d'Assise, dont les sentences valent bien les plus beaux apophtbeg* mes des philosophes.

C'est que ces saints personnages ne cherchaient point la morale dans Aristote ni dans ses commentateurs, mais immédiatement dans TÉvangile qu'ils méditaient sans cesse pour le réduire en pratique, et leur principale étude était l'oraison. £t en vérité il est étonnant que des chrétiens, ayant entre les mains l'Écriture sainte, aient cru avoir besoin d' Aristote pour apprendre la morale. Je conviens qu'il a bien connu les mœurs des hommes, qu'il en parle de bon sens et fait des réflexions judicieuses ; mais sa morale est trop humaine, comme la qualifie saint Grégoire de Nazianze < ; il se contente de raisonner suivant les maximes ordinaires; et de là vient, par exemple, qu'il fait une vertu de l'eutrapélie, que saint Paul compte entre les vices ^ Aussi les Pères avaient méprisé ce philosophe', quoiqu'ils l'entendissent parfaitement, surtout les Grecs, qui, outre la langue qui leur était commune, avaient.encore la tradition de ses écoles *. Au contraire, nos docteurs du douzième et du treizième siècle, qui en faisaient leur oracle et le nommaient le philosophe par excellence, ne le lisaient qu'en latin , et souvent dans une version faite de l'arabe ; ils ne connaissaient ni les mœurs de l'ancienne Grèce ni les faits dont Aristote parle quelquefois par oc*

» Or, 33, p. 536. — > Biphtt, 4,-3 e^s. Prtepar, XV. — ♦ Hitl. X, n. 4.

casioD ; et de là viennent tant de bévues d'Alberi-le-Grand dans ses Commentaires sur les livres de la Folitiqiie.

Si quelque philosophe méritait Tattention des chrétiens, c*était bien plutôt Platon , dont la morale est plus noble et plus pure , parceque sans s'arrêter aax préjugés val-^ gaires il remonte jusqu*aux premiers principes, et cherche toujours le plus parfait ■. Aussi approche-t-il pies qu'au-^ cun autre des maximes de TÉvangile , et c'est pourquoi les Pères des premiers siècles en ont fait grand usage ; non pour y apprendre la morale , dont ils étaient mienx instruits par la tradition de FÉgKse , mais pour convertir les païens, chez lesquels Tautorité de ce philosophe était d'un grand poids. Quant à nos vieux docteurs, oomme ils ne citent aucun passage de Platon ni aucun de ses ouvrages en particulier, je crois qu^ils ne le connaissaient que par Aristote et par les autres anciens qui en parient. X. Mœw^ des éttêdiants.

Jugeons maintenant de la morale de nos écoles par les effets, je veux dire par les mœurs des maîtres et des dt»* ciples. Je trouve dans les maîtres beaucoup de vanité, d'oslentation et d'attachement à leurs sentiments ; car de quelles autres sources pouvaient venir tant de questions inutiles, de vaines subtilités et de distinctions frivoles? Saint Augustin ne souffrait pas ces défauts même à ses écoliers ^ Dans un de ses premiers ouvrages, rapportant une* dispute entre deux jeunes hommes qu'il tristruisait, Trigetius et Licentitis , il fait ainsi parler le premier : « Est-il permis de revenir à ce que l'on a accordé légèrement? » Saint Augustin répond : « Cela n'est pes permis entre ceux qui disputent, non pour trouver la vérifcé, mais pour montrer leur esprit par une ostentation puérile. Pour moi , non-seulenïent je le permets, mais je l'ondonne. » Et Liceutius ajoute : a Je crois qu'on n'a pas fait peu de

» AuG. VIII, 4, 5, 7, s. — Hist, XXIII, n. 9.— » Conl. Acad. 3,!i, 8.

SUR LWSTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. 239

progrès dans la philosophie , quand on préfère le plaisir de tiouirer la vérité à celui de l'emporter dans la dispute ; c'esl pourquoi je me soumets volontiers à cet ordre. »

En une autre oecaskm, Trigetius^, ayant avancé une propostUon dont il avait honte, ne voulait pas qu'on récrivit ; car en ces savantes conversations saint Augustin faisait écrire tout ce qu'on disait de part et d'autre. Liccntius se mit à rire de la confusion où il voyait son compagnon, et saint Augustin leur dit : « Est-ce donc ainsi qu'il foiiC faire ? Ne seotez-vous point le poids de nos pécliés et les ténèbres de notre ignoranee ? » C'était dans rinter"valle de sa conversion et de son baptême. « Si vous voyiez, du BQOJiiâ avec des yeux aussi faibles que les miens, com* bien ce ris est inseosé» vous le changeriez bientôt en lar* mes* N'augBiente; pas, je vous prie, ma misère ; j'ai bien Ii8aes*de mes maux, dont je demande à Dieu la guérison tous les jeufs, quoique je voie bien que je suis indigne de l'obtenir sitôt. Si vous avez quelque amitié pour moi, si vous comprenez combien je vous aime, et avec quelle ardeur je vous désire le même bien qu'à moi-même, accordez-^nei cette grâce ; si c'est de bon cœur que vous me nomaien votre mailre, payez-moi mon salaire, soyez ver^ tueux. » Ses larmes l'empêchèrent d'en dire davantage. Ce n'était toutefois m à des docteurs qu'il parlait ainsi, ni à des clerc»; c'était à de jeunes écoliers qui n'étaient pa?i même eocore baptisés. Voyez sa lettre à Dioscore*, où il montre si selidemenA combien vm chrétien doit peu se fiAettre en peine d'être estimé savimt, ou de savoir en effet les opinions des ancittEis philosophes.

Voyez les disposliiooft que demande saint Grégoire de NaziaoKe^ pour parler de théologie, je ne dis pas pour l'enseigner ou pour Tétudier dans les formes, mais sim-

*■ De Or4. 10, 9. 29. ^ ' Aua, ep. 118, ai. M. — 3 Orat, 27, Uif, 23, 630. — Hist. XVII, n, «9.

îio cs^ontME wsconts

plem>^t p>or m parier. Toos pourcz ¥oir la médiode que SttÎTait Orfzvae ■ pour amener à la religion chrétienne les gens de ieitnss, ei les rendre capables de l'éloâier solide-^ ment. Enèa le Pédagogne de saint Qémenl Alexandrin* BOQtre arec quH soin on diaposait toos les chrétiens en ^céml à la doctrine de l'ÈTangile, et qoe l'on mettait toujours po4ir foBdenwnt la cooTersion des moeurs.

Cfewais-Je après cela toos fiûre considérer les mœufs

de iK» étudùinfcs telles «pie je les ai représentées dans

Thistoire^ sur le lémoêmage des anlenrs do temps? Vous

avez TQ qu ifs étaient tons les jours aux maiis et mtre

«tt et avec les boorgeots^ ; que leurs premieis privilèges

étaient pour interdire anx juges séculiers la connaissance

r K^*^ ^«s*; qne le p^ fut oM^ d'accOTder à

labbe de Saiat^^lrtor la faculté de les absoudre de Tex-

^»nunH:atJoo pronoorée par les canons contre ceux qui

firappent les clercs; que leurs querelles commençaient

«^iio^retnent au cabaret à loccasio» du YÎn et de la dé-

ir^^ ^J^*™**^* j«li. aux meurtres et aux der-

Î^^Ê^'ill!!?^ ^"^ ^^ ^"^^ !>»«« peinture

^^Hlx^mer iJ^is^lT^' *^' et destinés à servir ou à *^»«t à ces dét^^ri^ «^^"^^tiUitioo des anîversîl^ conlri-

<^wuettK^ts^ Il étaii dj^^ »»ora, elle a^ait aussi ses in- ^i^^Htw cette mulUlu^-^-*^ «nlenir par une exacte ^nmam, ciir ce a êt^i^t ''^'^ ^ens dans l'âge le plus li:^ eiiiiene n^s^ewOOè/^ rt?**^ ^*^ «ftmts qui étudiaient. ^^^ner^tè des twrtioo^tJf^^T^ ^^' «* ^j» «^Tsés par ^^ ^ *»»§ues, des inctinations, loin

• V. ^ r/^V.*^ "^^ Ï-XXX i:^\ —J" ^*'. V. .. 36, IV, 37. -

de leurs parents, de leurs évoques, de leurs seigneurs. Us n'avaient pas le même respect pour des maîtres étrangers à qui ils payaient un salaire et qui souvent étuient de basse naissance. Enfin les maîtres étaient divisés, et par la diversité de leurs opinions, et par la jalousie de ceux qui étaient moins suivis contre ceux qui Tétaient plus; et ces divisions passaient aux disciples. Vous en avez vu un exemple bien sensible dans la fameuse querelle entre les religieux mendiants et les docteurs séculiers, à la tète desquels était Guillaume de Saint-Amour*. Combien de chicane et de mauvaise foi dans le procédé de ces docteurs ! combien de calomnies contre leurs adversaires ! Mais les religieux, de leur côté, n*auraient-ils point mieux fait de se contenter d'ôtre doctes, sans être si jaloux du titre de docteurs , et de se moins prévaloir de leur crédit à la cour de Rome et à celle de France ?

Un autre inconvénient des universités est que les maîtres et les écoliers n'étaient occupés que de leurs études ; ils étaient tous clercs et plusieurs bénéficiers , mais hors de leurs églises , sans fonctions et sans exercice de leurs ordres. Ainsi ils n'apprenaient point tout ce qui dépend de la pratique, la manière d'instruire, l'administration des sacrements, la conduite des âmes, comme ils auraient pu rapprendre chez eux en voyant travailler les évêques et les prêtres , et servant sous leurs ordres. Les docteurs des universités étaient purement docteurs, uniquement appliqués à la théorie ; ce qui leur donnait tant de loisir d'écrire et de traiter si au long des q.uestions inutiles , et tant d'occasions d'émulation et de querelles , en voulant raffiner les uns sur les autres. Dans les premiers siècles, les docteurs étaient des évêques accablés d'occupations plus sérieuses ; voyez la lettre de saint Augustin à Dioscore, que j'ai déjà citée.

> ffisl. LXXXIV, n. 14.

Ainsi le respect et le mépris ont produit le même effet, de renoncer à l'étude de TÉcriture sainte.

Page 1