I. Origine des croisades
Les croisades font une partie considérable de l'histoire de TÉglise pendant le douzième et le treizième siècle, et sont une des principales sources du changement de la discipline; vous en avez vu la fin ; considérons aussi leur commencement et leur progrès. L'origine des croisades ' furent les pèlerinages à la terre sainte, devenus fréquents depuis le règne de Constantin , après que la croix fut trouvée et les saints lieux rétablis. On y venait de toute la chrétienté, bornée presque à Tempire romain, dont la grande étendue rendait le voyage facile , même de Gaule , d'Espagne et des autres provinces les plus reculées; et cette liberté continua pendant trois cents ans, nonobstant la chute de Fempire d'Occident, parceque les royaumes qui se formèrent de ses débris demeurèrent chrétiens et peuplés de Romains , quoique assujettis à des Barbares. Le grand changement n'arriva qu'au septième siècle , par la conquête des Arabes musulmans , séparés de nous par la religion , la langue et les mœurs. Toutefois , comme ils laissaient aux chrétiens leurs sujets le libre exercice de la religion, ils permettaient les pèlerinages et faisaient euxmêmes celui de Jérusalem, qu'ils nomment la Maison sainte , et l'ont en singulière vénération.
Les chrétiens d'Occident continuèrent donc, sous la do-
« Ilisl. XI. n. 32. — 3 Diic, n. 6.
inination des musulmans, à visiter les saints lieux de la Palestine, quoique avec phis de difficulté qu'auparavant, et il nous reste quelques rcLatiaos de leurs voyages, comme celle d'Ârculfe, évêque français, écrite parÂdamnan^, abbé irlandais, sur la fin du septième siècle ; ces pèlerins, voyant la servitude sous laquelle gémissaient les chrétiens d^Orient , en faisaient sans doute à leur retour de tristes peintures, relevant l'indignité de voir les lieux saints au pouvoir des ennemis du nom chrétien ; et toutefois plusieurs siècles se passèrent avant que Ton fît aucune entreprise pour les délivrer^
Il est vrai <|iie les empeKors gracs étaient presque toiH jouiis en guerre avec les nuiatilaïaB»; nais c'était pour ta défense générale de leurs firoatières pkitôt que pour hi' conquête particulière de Jérosalen. Les Groths, les Fra»-> çais, les Lombards, et les autres peuples qui dominaieolf ea Occident, furent loagteaips occupés des gaerres qa'ils avaient entre eux et contre Les Grecs. Easuite ils se trouvèrent engagés à se défondre contre le» amsulmans , qui peu de temp& après leur conmeocement coa^irent TE»^ pagne, se répandireat bien avant en France, et s établi* rent eu Sicire, d'où ils faisaient des desceates en Italie et jusqu'aux portes de Rome. On s*estimail bienheureux d» les repottSser, loin d aUer au delà des mers porter la guerre ohoE eux. Charlereagae si poissant , si grand guerrier, si xélé pour la religion, n'employa ses anaes contre les Sarrasins que sur la frontière d'Espagne; et il songeait sf pew à les attaquer en Orient, ^'il entretiat toujours alliance et amitié avec le califeÂaroa, «pu lui eaveya la clef duennl sépulcre en signe de la liberté da p^erinage. Le voyage de Charlemagne à la lem sainte est une îabiie inveiNié» depuis les croisades.
Ce ne fut qu'à la fin du oazième siècle que les dirétiens
» Nist. XU, n. 10. — jtet. SS, Bamté. t 4,^. 60a
SUR L'HISTCMRE ECCLÉSIASTIQUE. 263
d'Occident s -umreat pour former ime eotrepriae commune contre ieseoDemis de la reUgion; el le pape Gr^oire VU, homme courageux et capable de vastes desseins, en fui le premier aatew. Il était sensiblemeet touché des tristes lalatioDS qu'il recerait de Tétat des chrétiens orientauK «f^prknés par les inlidèles; et en particulier par les Turcs Seljouquides, qui venaient de s'établir en Asie ' ; il avait excité les pHaoes d'Occident à s'armer contre eux, et il était d^a sâr de ciiKiuante uMUe hommes, à la tète des- <|piels û prétendait marcher, oomrae il le témoigne dans une lettre è l'empereur fienri ' ; mais des afEaires plus prodiaines et plus pressantes empêchèrent <7régoire d'exé* csuter ce projet, qui le lut vingt ans après par Urbain IL Il y avait eu des préludes à ces eotreprises ; les pèlerins marchaienl à la terre sainte en grandes troupes et bien armés. Un exen^tle ittiistre * sont les sept mille Allemands qui ûrent le voyagera 4064, et qui se défebdireut si vailiamme»t contre les voleurs arsû)es ; une telle caravane était une petite armée^ et les croisés ne furent que des pèlerins assemblés.
Outre les priacipoux motifs d'ouvrir le chemin aux pè> ierinages et de secourir les chrétieas d'Orient, je ne doute pas que Grégoire et Urbain ■'«usseni en vue de mettre fN)ur toujours l'Italie à couvert des insohes des Sarrasins et de les aflhiblir en £spagne, où leor puiasanoe en effet a toujours dtavinué depuis les croisades. Enâa le pape Ur> bain * fait entfevoir'dansaa de sesaermoas un autre motif impmiaat : c'est d'éteindre les guerres particulières qui régnaient en Occident depuis pkis de deux -cents ans , et qui tenaient Aes sci^eurs oostiiioellement armés les «ms contre les autres «. La croisade lut plus utile pavr cet effet que n'avait été la trêve de Oiea, établie par plusieurs oon-
« HisL LXM,m. 14.— » «REfr. JU*p, ai. — 3 jyj /. lXJ, a. 12. — 'i Tmn. X, Conc. &1&. D. — •• Jlisl. LïX , n. 28, 41.
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ciles vers l'an <040, pour suspendre pendant certains jours de la semaine les actes d'hostilité. U croisade tourna contre les infidèles les forces que les chrétiens employaient à se détruire eux-mêmes; elle affaiblit la noblesse, l'engageant à des dépenses immenses, et les souverains cependant prirent le dessus, et rétablirent peu à peu leur
autorité.
Je ne vois point que Ton ait mis alors en question si cette guerre était juste ; tous les chrétiens d'Orient et d'Occident le supposaient également. Toutefois la différence de religion n'est pas une cause suffisante de guerre; et saint Thomas* écrivant dans le treizième siècle, lorsque les croisades étaient encore fréquentes, dit « qu'on ne doit pas contraindre les infidèles à embrasser la foi, mais seulement que les fidèles doivent, quand ils le peuvent, employer la force pour les empêcher de nuire à la religion , soit par leurs persuasions, soit par leurs persécutions ouvertes; et c'est pour cela, continue-t-il, que les chrétiens font souvent la guerre aux infidèles , non pour les contraindre à croire, mais pour les contraindre à ne pas mettre d'obstacle à la foi. » Sur ce fondement les princes chrétiens ont cru de tout temps être en droit de protéger les chrétiens étrangers opprimés par leurs souverains ; ainsi Théodose-le-Jeune * refusa de rendre au roi de Perse les chrétiens persans réfugiés chez les Romains, et lui déclara la guerre pour faire cesser la persécution. De ce genre fut l'occasion de la première croisade ; l'empereur de Constantinople s implorait le secours des Latins contre la puissance formidable des Turcs Seljouquides , et les chrétiens d'Orient le demandaient encore plus instamment par les lettres lamentables du patriarche de Jérusalem que Pierre l'Ermite apporta au pape Urbain.
^ îi^LXIV^n^âr" * ^^^' VII. — JÏMi. c. lS,^Hisi. XXIV, ii.29.
II faut aussi convenir de bonne foi que l'aversion des chrétiens pour les musulmans eut grande part au dessein de la croisade ; on les regardait comme une nation maudite , comme des ennemis déclarés de la vraie religion , faisant profession d^étafolir la leur en tous lieux par la force des armes. Leurs propres sujets ne pouvaient s'accoutumer à leur obéir ^. Saint Jean Damascène ' , vivant dans la capitale de leur empire un siècle après leur conquête, adresse la parole à.rempereur Léon Isaurien, comme à son souverain légitime. Cinquante ans après, les patriarches d'Orient ', dans leurs lettres au septième concile général, reconnaissent de même les empereurs grecs pour leurs maîtres, et traitent l.es princes musulmans de. tyrans exécrables \ Enfin les chrétiens d'Espagne n'étaient pas encore apprivoisés avec eux au milieu du neuvième siècle , comme on voit dans saint Euloge ' de Cordoue. J'avoue que je ne reconnais plus ici le premier esprit dti christianisme , ni cette soumission parfaite aux empereurs païens pendant trois cents ans de persécutions. Mais les faits ne sont que trop certains, et les princes chrétiens ne traitaient pas les musulmans pris en guerre comme de simples ennemis, témoin ceux que l'empereur Basile ^ Macédonien Qt écorcher, et ceux que firent mourir les papes Léon IV, Jean VII et Benoît VIII.
II. Indulgence plénière, La croisade ne fut pas résolue par le pape Urbain seul, mais par le concile de Clermont, composé de plus de deux cents évèques assemblés de tout l'Occident ; et on y fut si persuadé de la volonté de Dieu pour former cette entreprise, que l'on en fit le cri de guerre. Pour venir à Texécution et mettre les peuples en mouvement, le grand
» Bist. XLÏI, n. 19. — » Damasc. de Imag. or. 2, n. 12. — 3 Tom, VIT, Conc. 170, 175. — ♦ Hist. XLIV, n. 33. — ^ Eulog. 3femor. ^ * Vita BaiiUy n. 61. — Anast. 14. — Ditmar. 96.
2é6 SIXIÈME DISCOCR»
ressort fut l'indulgence plénière , et ce fut alors qir«llecommença. De tout temps l'Église avait laissé à U ^a-. crétion des évêques de remettre qo^ue partie de la pénitence canonique, suivant la fervew du péoileat et k» autres drconsUinces; mais on n'4*vait i>oiat vu juaqa'aloi» qu'en faveur d'une seule 4»uvrc le pécheur fût^échnogè de toutes les peines temporcUes dont û pouvait être re*evable à la justice de Dieu. Il ne Mlait pas bboios qu'un concile nombreux , iprèsidé çot le pape en fwraomie , pour autoriser un tel changement «tons l'usage de la pénilence, et on crut sans doute en avoir de bonnes raisons. De|Nii& plus de deux siècles les évêques avaient beaucoup de peine à soumei Ire les pécheurs aux pénitences dmenqiies ; on les avait même rendues io^Maticables en les wultiplâani selon le nombre des péchés ', 4'^ était venue riaventi4m< de les conunuer, pour en raclieter des winées entières e» peu de jours. Or, entre les 'Commutations de pénitence <» employait depuis longtemps les pèlerinages de ftom, àta Omposlelle'^u de Jérusalem , et la crwsade ajeutaitkS' périls de la guerre. On. crut donc que œtte pémienoe va* lait bien les jeûner et les aunaénes ^e chaque péniteat pouvait £»ire en particulier, et qu'elle serait plus uiltle à l'Ëglisc , sans être moins agréable à Dieu ..
L'indulgence tenait lieu de solde aux croisés, «t je revois pas, dans les premieps voyages, de levée de deniers pour l'entretien de ces troupes. La f nemière lut la décànesaladine, à l'occasion de la troisiètte croisaide ; mais conuar riodulgeuce ne 4oanait pas la. nourdtere corpopelle^ oft supposait que les croisés subsisteraient à leuns dé^eas o« aux frais des riches qui voudraient bien les entretenir ; et cette dépense, très considérable 4«n8 un si kmg vosrage, devait être comptée pour une grande partie de la péni-
BLR rHlSTCMBE ECCLÉSIASTIQUE. «57
«lence. L*radulgeoce n# laissa pas d'être accepté* avec jeie, mèine à ces conditions.
Les nobles, qui se sentaient la plupart chargés de crimes, entre autres de pilteges sur les églises et les pauvres, s'estmièreat heorettx d^avotr pour toute pénitence leur exercée ordinaire, qui éteit de faire la guerre, avec espérance, «'ils y étaient tués, de la gloire du martyre. Auparavant tme partie de la péntoice était de ne point porter les armes et de ne point moarer à cheval; ici l'un et Tautre étaieni noo^seulement perm», mais commandés, en sorte que les croisés, etaigeaient setiteflfienl d'objet, $ans rien ctaiger à leur manière de vie. La noblesse entraînait' le lietit peupte, dont la plupart étaient des serfs attachés aus terres et entièrement dbépenéants de leurs seigneurs ; et ipiusieuFS, sans doute, aimaient mieux les suivre dans ce voyage, que de demeurer chez eux occupés à l'agricuRure et aux métiers. Ainsi se formèrent ces armées immenses ^ q«e vous voyez dans Thistoire; il semblait^u'il n'y eèt qu'à marcher vers la terre sainte pour assurer son salut.
les ocoiéstastiques se croisèrent comme les autres, mais ce devair être par un. motil diffère»! : pour instnitre les «roisés, las consoler et leiMr administrer les sacrements, MB peur racheter eux-mêmes leur» pénitences , car sui- '^fmA les vcaies r^tes tes pénitences canoniques n'étaient pasélablîcs pour les deres; quand> ils avaient failli on se conlenftaM, soiva»! le eanon des apôtres, de tes déposer ^ et les réduire à l'étet des laïques , sans y ajouter d'autre ;peine, pour ne les pas punir deux fois. Peu^élre néanmoins •qu'on ny iregardait pa» de si près dans le^onzicme siècle, et qneles «odéstasliques, dent i* n'y avait que trop de eottpabtes^ cherchaienft aussi bien que les laïques à expier Jeurs péchés par la croisade. Ce qui est certain, c'est qu'ils
* Jfist. 1X1% n. H, 46, 46v — * 'Can. 24.
se croyaient permis de porter les armes, et de s'en servir en cette guerre et en toutes les autres contre les infidèles. Vous avez vu les évéques de Hongrie armés contre les Tartares *, lorsqu'ils désolèrent ce royaume, en 4244 . Les prélats du cinquième siècle n'en usaient pas ainsi : le pape saint Léon* et saint Loup, évéque de Troyes, n'arrêtèrent Attila que par leurs prières et leurs raisons; et ceux qui ne pouvaient arrêter ces Barbares par la douceur se laissaient massacrer ', comme saint Nicaise de Reims et saint Privât de Gévaudan ; et l'Église approuvait tellement leur conduite qu'elle les compte entre les martyrs.
Les moines même et leurs abbés se croisèrent, quoique celte dévotion les éloignât plus que les autres de leur vocation, qui était la solitude et la retraite. J'ai rapporté en son lieu la réponse de saint Grégoire de Nysse ^ â un solitaire de Cappadoce , qui l'avait consulté sur le voyage de Jérusalem ; et vous avez vu qu'il l'en détourne absolument , quoiqu'il ne s'agit que d'un simple pèlerinage. Vous avez vu les reproches que fit saint Bernard ' à Arnold^ abbé de Morimond , de s'éire croisé, et la fermeté avec laquelle il refusa lui-même de prendre la conduite de la seconde croisade ; et toutefois, à celle qui se fit du temps d'Innocent IH, nous voyons des abbés du même ordre de Cîteaux. Leurs devoirs essentiels en souffraient, leur monastère n'était pas mieux gouverné, et à leur retour, ni eux ni les moines de leur suite n'y rapportaient pas un esprit de plus grande régularité. J'en dis de même à proportion des évêques et de leur clergé.