‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 45 sur 88 · III. Fautes dans reoDécution de la croisade · texte numérisé non relu

III. Fautes dans reoDécution de la croisade

Les armées s'étant assemblées et mises en marche à la première croisade, l'exécution ne répondit pas aux inten-

' Hisl. LXXXI, n. 48. — » HUt. XXVII, n. 39. XXVIIT, n. 49. — » Martyr. 14. dec. 21. aug. — « Grbg. de Eunt. HUr. — HUt. XVII^ a. 49. — i Bern. ep. 7, ep.256. — HUt. LXIX, b. 14. — Viu-BH.%RD.

tions du pape Urbain et du concile de Clermont. Il y avait alors peu de discipline dans la plupart de nos armées, et moins encore dans celles des croisés , composées de vo* lontaires de diverses nations et conduites par des chefs indépendants les uns des autres, sans qu'aucun eût le commandement général , si ce n'était le légat du pape , peu capable de contenir de telles troupes. Aussi les croisés n'attendirent-ils pas pour exercer des actes d'hostilité qu'ils fussent sur les terres des infidèles; ils pillaient et brûlaient partout sur leur passage, chez les Hongrois, les Bulgares , les Grecs , quoique tous chrétiens , et faisaient main basse sur quiconque voulait réprimer leurs violences; il en périssait plusieurs en ces occasions, et leur nombre était notablement Idiminué quand ils arrivèrent en Asie. L'empereur Alexis qui régnait alors avait eu de grands différends avec Robert Guichard, duc de Fouille, et à son désavantage ; de sorte que voyant Boëmond , fils de Ro« bert , au milieu de la Grèce -à la tète d'une armée formidable,, il se crut perdu, ne doutant point que ce prétendu pèlerin ne visât à sa couronne ; ainsi il ne faut pas s'étonner s'il nuisit aux croisés de tout son pouvoir, et si au défaut de la force il employa contre eux l'artifice, suivant le génie de sa nation.

Les croisés étaient mal instruits de l'état des pays qu'ils allaient attaquer ; nous le voyons par les relations de leurs exploits, où les noms des lieux, des peuples, des princes , sont étrangement déSgurés. Il ne paraît point qu'ils eussent de routes certaines; ils étaient réduits à prendre des guides sur les lieux , c'est-à-dire se mettre à la merci de leurs ennemis, qui souvent les égaraient exprès et les fai* «aient périr sans combat , comme il arriva à la seconde croisade ». Ils s'affaiblirent encore dès le premier voyage, en partageant leurs troupe» pour conserver diverses con-

> Bist. LXIX, n. 28.

quêtes^ Kicëe, Antiocbe, Édesse, au lien de toot réserver pour celle de Jérusalem, cpâ élait ie biH de r«Qti«f>nse. Mais les différente chefs avaient leors vues paiticolières , et 4e plus habile de tous était le NomaMl Boënoad^ ipâ se fit dooDÎr Antioche, plas soyeux, autaot qu'on ea peut juger, d'établir sa fortuae que ide servir à la Te^ ligioR.

ils arrivèrent enâo à Jérusaleoi, Tassiégèrent et la prirenC par un succès qui tient du miitacle; car il n'étaft pas natui^ri qu'au travers de tant d'obstacles une entr^inise si mal conduite ait «ne si heureuse fint. Tlml-être Mett Taccorda-t-il à quelques^ bons- cbevaRers qui iban^aienfl droit en cette entreprise par esprit de religion , comme Godefroi de Bouillon , dont les historiés du temps louent autant la piété et la simplicité que la valeur; mais les obréUens gâtèrent cette victoire par la manière dont ils en usèrent \ passant tous les musidoiaHis au 61 de l'épée, «t i^mpUssant Jérusalem de sang et de carnage. Espéraientils donc les exterminer, et aiboHr cette religion avec ce grand empire qui s^étendait depub l'Espagne jusqu'aux Indes? et quelle idée donnaient-^ils aux infidèles de la iteligion chrétienne ? N'aurait-ii pas été plus conforme à l'esprit de l'Évangile de les traiter avec douceur et buma-* mité, se bornant à assurer la conquête et la liberté du pèlerinage aux saints lieux? Par une teHe conduite on auraiit afferuM le repos des anciens chrétiens du pay», on amait rendu aimable la domination des nouveaux Tenus, et en aurait procuré la conversion de quelques infidèles. Sa-* kdin*, quand il reprit Jérusalem^ en* usa d'une manière plus digne des clïrétiens-, et sut bîe» leur reprocher 1^ barbarie de leurs pères.

Mais encore quel fut le front de celte -entreprise, quf avait ébranlé et époieéloute l'Cm^e ? le nou\i?au rofaorae

* Mue LXXÏV, n. «6. - > Mlist. LXXIV, n.:8.

•de Jérasalcm déféré an bon Grodefroi, par he refns des plus grands seigneurs de la croisade , qui , ayant accompli leur vœu, se pressèrent de retourner chacun chez eux. Or, on Be trouvera guère d'exemple dans ITiisloire d*un plus petit royaume, soit pour Télendue du pays, soit pour la durée ; car il ne dura que quatre-vingts ans, et ne comprenait >qae Jérusalem et quelques ViHages d'alentour; encore étaient-ils halMtés de nrnsnlmans ou«de chrétiens du pays peu affectionnés aut Francs. Ainsi, le nouveau roi ne pou^ vait compter pour sujet», que le peu qui lui restait de croisés, c'est-à-dire trois cents chevaux et deux mille hommes d'infaiHene. Voi)à à quoi se réduisit cette conquête tant vantée par tes historiens et par les poètes, et il est étonnant qu'on ait persévéré deux cents ans dani^ le dessein de la conserver ou ta rétablir.

IV. Motifs èe cette enireprise, Mafs c'est que les papes, et ceux qui par leur ordre préiilbaienl \9t «croisade ^ ne cessaient de la représenter à la noblesse et aux peuples comme l^affaire de Dieu et le meilleur moyen pour assurer leur salut. Il faut, disait-on ^ venger Ja bonté de Jésus-Christ, retirer d'entre les mains des infidèles cette ter^e qni est son héritage, acquis au prix de son sang, et qu'ils promis à son peuple. Il a donn^ sa vie pour vous , n'est-R pas însfee que vous donniez la vôtre pour lui ? ^uvez-vous demeurer en repos dans vos maisons tandis que ses eonemi&flblasiilièmentson saint nom, pvofanent son temple et les lieux qu'il a honorés de sa présence, par le culte abominable de Mahomet, et insultent aux fidètes qm n'ont pas le courage de les en chasser? <îue rép«Nkez-vou6 à Hieu a» jour du jugement, qwand" i\ vous .repvoebem d'avoir préféré à sa gloire vos plaisirs et votre oemmodité .papticulière , et d'avoir méprisé un meyen si f»ih d'espier vos pédiés et de gagner la cmhronne du martyre? Voilà ce que les papes dans leurs let-

27î SIXIÈME DISCOURS

très, et les prédicateurs dans leurs sermons, représentaient

avec les expressions les plas pathétiques.

Anjourdliui que les esprits ne sont plus échauffés sur cette matière et que nous la considérons de sang-froid , nous ne trouvons dans ces discours ni solidflé ni justesse de raisonnement. On voulait venger la honte de Jésus- Christ ; mais ce qu'il tient à injure et qui le déshonore véritablement, c'est la vie corrompue des mauvais chrétiens, comme étaient la plupart des croisés, beaucoup plus que la profanation des créatures insensibles, des bâtiments consacrés à son nom , et des lieux qui nous rappellent la mémoire de ce qu'il a souffert pour nous. Quelque respect qui soit dû à ces saints lieux, sa religion n'y est pas atta> chée ; il nous l'a déclaré lui-même , en disant ^ que «• le temps était venu où I>ieu ne serait plus adoré ni à Jérusalem ni à Samarie, mais partout en esprit et en vérité. j> C'est pour désabuser les Juifs de cet attachement* à un certain lieu et à un temple matériel qu'il a voulu que lémsalem fût détruite , et n'a jamais permis que le temple fût rebâti.

C'est une équivoque d'appeler la Palestine l'héritage du Seigneur et la terre promise à son peuple ; ces expressions ne convenaient qu'à l'ancien Testament, dans le sens littéral, et ne peuvent être appliquées au nouveau que dans le sens figuré. L'héritage que Jésus-Christ s'est acquis par son sang est son Église rassemblée de toutes les nations, et la terre qu'il lui a promise est la patrie céleste. Nous devons être prêts à donner notre vie pour lui; mais c'est en souffrant toutes sortes de persécutions, de tourments et la mort même, plutôt que de le renoncer et de perdre sa grâce. Il ne nous a point commandé d'exposer notre vie en attaquant les infidèles les armes à la main; «t s'il est permis d'appeler martyrs ceux qui sont tués en

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