‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 55 sur 88 · II · texte numérisé non relu

II

La fin pour laquelle on a institué rinquisition est de purger ou préso-ver d'bérétiques les lieux où elle est établie; mais on a employé, pour parvenir à cette fin, des moyens qui naturellement produ^nt rhypocrisîe et l'i— gnorance. La crainte d'être dénoncé, emprisonné et puiu sur on simple soupçon dont le fondement sera quelque parole indiscrète, empêche de parler de ce qui regarde la religion, de proposer ses doutes si Ton en a, de faire des questions et de chercher à s'instruire. Le plus court et le plus sûr est de se taire, ou de parler et d'agir comme les autres, soit qu'on pense de même ou non. Un pécheur d'habitude, qui ne vent pas quitter sa concubine, ne laisse pas de faire ses Pâques, pour n'être pas déféré à rinquisition au bout de l'année comme suspect d'hérésie. Les pays d'inquisition sont les plus fertiles en casuistes relâchés.

La lecture est un des meilleurs moyens de s'instruire ; mais elle est diffidle en ces pays-là. On n'y trouve l'Ëcriture sainte qu'en latin, non en langue vulgaire; et c'est se rendre suspect de judaïsme que de l'avoir en hébreu. Plusieurs bonnes éditions des Pères et des autres auteurs ecclésiastiques y sont défendues , parcequ'elles sont faites par des hérétiques ou des auteurs suspects. Du moias il est ordonné den retrancher une préface, un avertissement, un commentaire, utie note ; d'efiîM%r à telle et telle page Aina ligne oa un mot , comme il est spécifié fort au long dans l'index de l'inquisition d'Espagne '. Sans ces corrections il est défendu sous de rigoureuses peines de lire le divre ou de l'exposer en vente. Les libraires aiment mieux ne s'en point charger ; ainsi quantité de bons livres n'entrent point dans les pays d'inquisition.

J'admire, sur ce point comme sw tout le reste, la sagesse des anciens. Nous avons un décret du pape Gélase,

• Fnd. lib. prohib, Madr. 1657, /oL

publié dans un concile de Rome l'an 494 ^ où sont spéci- ^ fiés les livres que lËglise romaine reçoit et ceux qu'elle

^ rejette; mais je n'y vois point de censures ou d'autres

i peines prononcées contre ceux qui liront les livres apocry*-

plies ou condamnés ; ce qui me fait croire que TËglise se contentait de les indiquer, sachant que c'était assez pour les consciences timorées, et qu'une défense rigoureuse ne ferait qu'exciter la curiosité des libertins et des indociles. Saint Paul, exhortant les fidèles à tout éprouver et retenir ce qui est bon , semble leur accorder une sainte libert:^ d'en faire le discernement *. En général les pasteurs, dans les premiers temps, avaient soin de bien instruire les chrétiens, chacun selon sa portée, sans prétendre les gouverner par la soumission aveugle, qui e^ l'effet et la cause de l'ignorance.

XIV. Plainte de Pierre de Cugmére$, Les plaintes réciproques des ecclésiastiques et des laïques furent le sujet de la (ameuse dispute entre Pierre de Cugnièrcs et Pierre Bertraixil ', devant le roi Philippe de Valois; mais on peut dire que la cause âe l'Église y fut mal attaquée et mal défendue, parceque de part et d'autre on n'en savait pas assez et on raisonnait sur de faux princrpes, faute de connaître les véritables. Pour traiter solidement ces questions il eât fallu remonter plus haut que le décret deGratien, et revenir à la pureté des anciens canons et à la discipline des cinq ou six premiers siècles. Mais elle était tellement inconnue alors qu'on ne s'avisait pas même de la chercher ; ceux qui voulaient restreindre l'autorité du pape se jetaient dans le raisonnement, comme Marsile de Padoue *, qui, par les principes de la Politique d'Aristote, prétendait montrer que l'empereur avait droil de borner la juridiction des évèqoes et du pape même.

I Hist. XXX, n. 35, /. 4. - Conc, 1260. - ' 1 Thcss,, V, 21. - I 3 Hist. XCIV, n. 3, 4. — 4 Hisl. XCIII. — GOL». Mon^ t. 2, 16».

Vous avez vu en quelles erreurs ces raisonnements le conduisirent.

Il faut toutefois observer qu'entre les erreurs de Mar* sile on comptait une proposition très véritable S et la faculté de théologie de Paris donna dans cette méprise ; la proposition qu'elle condamna est que le pape ou toute 1 Église ensemble ne peut punir de peine coactive aucun homme , quelque méchant qu'il soit, si l'empereur ne lui en donne le pouvoir. Toutefois la puissance que l'Église a reçue de Jésus-Christ est purement spirituelle et toujours la même, je pense l'avoir montré ; le reste vient de la concession des princes, et se trouve différent selon les temps et les lieux.

Deux prélats répondirent à Pierre de Cugnières, savoir, Pierre Roger, élu archevêque de Sens, et Pierre Berlrandi, évéque d'Autun. Ils s'arrêtèrent longtemps à prouver que la juridiction temporelle n'est pas incompatible avec la spirituelle, et que les ecclésiastiques sont capables de l'une et de l'autre ; mais ce n'était pas la question : il s'agissait de savoir s'ils lavaient effectivement et à quel titre , si c'était par l'institution de Jésus-Christ ou par la concession des princes , et si les princes ne pouvaient pas révoquer ces concessions quand le clergé en abusait manifestement.

Pour établir le pouvoir des prêtres sur les choses temporelles, l'archevêque emploie les exemples de l'ancien Testament : Melchisedech , prêtre et roi, Moïse et Aaron , Samuel, Esdras, les rois de la famille des Machabées. Mais ces exemples prouvent tout au plus que les deux puissances peuvent être unies par accident en une même personne, ce qui n'était pas contesté : pour aller plus loin, n-^^l^'n r" P"^"^^'-^^"^ propositions; Tune, que les prêtres de l ancienne loi eussent eu pouvoir sur le temporel comme prêtres; Pautre, que Jésus-Christ eût établi

DUBOULAY, t. 4, 216.

f- son Église sur le même plan que le gouvernement ten^

F porel des Israéliles. Or on ne prouvera jamais ni l*un ni

i l'autre , et il est évident, par toutes les écritures du nou-

t veau Testament et par toute la tradition des dix premiers

siècles, que le royaume de Jésus-Christ est purement spirituel , et qu'il n'est venu établir sur la terre que le culte du vrai Dieu et les bonnes mœurs, sans rien changer au gouvernement politique des différents peuples, ni aux lois et aux coutumes qui ne regardent que les intérêts de la vie présente.

L'archevêque * prétend ensuite montrer que saint Pierre, comme vicaire de Jésus-Christ , a exercé la puissance de vie et de mort en punissant Ananias et Saphira ^ La réponse est facile. Qu'un évéque, par sa seule parole, fasse tomber mort un coupable , nous conviendrons qu'il tient de Dieu ce pouvoir ; mais de tirer à conséquence ces miracles pour établir une juridiction ordinaire, c'est se moquer visiblement des auditeurs.

L'archevêque emploie ce passage de saint Paul s : « Ne savez-vous pas que les saints jugeront de ce monde ? » comme si, par lés saints, Tapôtre n'entendait que le clergé, au lieu qu'il entend tous les fidèles et n'exclut que les païens, comme il est clair par la suite du discours. C'est par la même erreur que le prélat restreint au clergé ces paroles de saint Pierre : « Vous êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, » qui s'adressent manifestement à tous les fidèles *. Il ne dissimule pas le motif d'intérêt qui engageait les prélats à soutenir cette cause, en disant : « Si les prélats * perdaient ce droit , le roi et le royaume perdraient un de leurs plus grands avantages, qui est la splendeur des prélats ; ils deviendraient plus pauvres et plus misérables que tous les autres , puisqu'une

» p. 1068.— » AcL,\, 5. - 3 1 Cor., VI, 2.— * Petr.,II.— i P. 1072, C.

grande partie de leurs revenus consiste dans les émoltt-^ ments de (a justice. » Ce n'était pas par ce motif que saint Augustin et les autres évèques des premiers siècles se donnaient tant de peine pour terminer les différends des Bdètes ; aussi ne mettaient-ils pas la gloire de Tépiscopat dans les richesses et la pompe extérieure. L'archeTéque conctut que les droits une fois acquis à TËglise appartie»* nent à Dieu , comme les autres biens qu'elle possède y et ne peuvent plus lui être ôlés sans sacrilège.

La dispute de Pierre de Cugnières contre les prélats se produisit rien, et augmenta plutôi ranimosité des deux partis qu'elle ne la diminua , en sorte que les entreprises continuèrent de part et d'autre. Or je borne id mes ré<* flexions sur cette matière, jusqu'à ce que la suite de l'his* toire m'en fournisse de nouvelles sur les moyens que les laïques ont employés , particulièrement en France , pour restreindre la juridiction ecclésiastique, et la resserrer dans les bornes étroites où nous la voyons aujourd'hui. XV. Juridiction de VÉglise grecque.

H ne vois point de pareilles contestations dans rÉgKse grecqae, et j'en trouve deux raisons : l'une, que les évèques n'y ont jamais eu ni seigneuries ni offices qui leur donnassent part à la puissance publique et au gouverne^ ment temporel ; l'autre, que rÉglise grecque ne connaissait point le droit nouveau qu'avait reçu l'Église latine, c'eM«à-dire les fausses décrétales ' et les maximes établies en conséquence, comme j'ai marqué dans un autre discoars. Les Grecs connaissaient encore moins le décret de Gratien, les décrétales de Grégoire IX et les autres compilations plus nouvelles que leur schisme ; tout leur droit ecclésiastique consistait au code des canons de l'Église universelle, et autres pièces comprises dans le recueil publié à Paris en 1661, sous le titre de Bibliothèque de Van-

* 4 Dise.j n. 8.

SUR L'HISTOIRE IICCLÉSI ASTIQUE. 3î7

eien iroit canonise. Leurs évèq^jes ne jugeaient que de» niaiières spiniueltes et n'knpoaaîeiit que des peines de même nature, c'est^àniire des pénitences ou des censures ecclésiastiques.

II n'en était pas de même en Syrie, en Egypte et aux autres pays de la domination des musulmans. Les chrétiens, leurs sujets, avaient conservé non-seulement l'exercice de leur religion, mais encore l'observation des lois romaines , auxquelles ils étaient accoutumés depuis plusieura siècles; et leurs évéques, comme étant mieux instruits que les autres, terminaient, suivant ces lois, les différends des particuliers, non-seulement en matière spi-* rituelle, mais en matière profane, du moins autant que U permettaient les infidèles leurs maîtres.

DISCOURS VIIÎ.

BELIGIEVX.

Origine des religieux. — Moines d'Egypte. — Règles de saint Benoit. — Chanoines. — Ordre de Cluny, — Ordre de Citeaux. — Frères lais. — Études des moines. — Multiplication d'ordres religieux. — Religieux mendiants. — Pauvreté évangélique. — Relâchement des leligieux mendiants. — Schismes entre les frère* mineurs. — Rtil^ chôment généï-al des religieux. — Exemptions. — Affaiblissement de la morale chrétienne. — Dévotion nouvelle.

I. Origine des religieux; moines d'Egypte, Ayant parlé dans tout le cours de cette histoire de l'origine et du progrès de la vie religieuse, selon que Ses occasions s'en sont présentées, j'ai cru devoir. rassembler en un discours mes réQexions sur ce grand sujet, et je l'ai placé au quatorzième siècle, oà cette sainte institution était en sa plus grande décadence.

Quiconque connaît l'esprit de TÉvangile ne peut douter que la profession religieuse ne soit d'institution divine, puisqu'elle consiste essentiellement à pratiquer deux con-

seils de Jésus-Christ * , en renonçant au mariage et aux biens temporels , et embrassant la continence parfaite et !a pauvreté. C'est ce que nous voyons exécuté par saint Antoine, saint Pacôme et les autres moines d'Egypte, reconnus par Tantiquité pour les plus parfaits de tous , et qui par conséquent doivent servir de modèles dans Ions les siècles à ceux qui voudront ramener la perfection religieuse.

Outre les vies particulières d'un grand nombre de ces ^n(s, nous avons dans les œuvres de Cassien, surtout <ians ses Institutions, une description exacte de leur manière de vie, qbe j'ai rapportée dans l'histoire », et qui renferme quatre principaux articles : la solitude, le travail, le jeûne et la prière. Leur solitude, d'où leur vint le nom de moines , ne consistait pas seulement à se séparer des 4iulres hommes et renoncer à leur société , mais à s'éloigner des lieux fréquentés et habiter des déserts. Or ces Hie^rls n'étaient pas, comme plusieurs s'imaginent , de ^tes forets ou d'autres terres abandonnées que l'on pût jTkTk .T^ ^' cultiver; c'étaient des lieux non-seulement

wes ar d -""^^ '«^«bî tables, des plaines immenses de sa-^ Pleri^, I^^v^."'''"'*^-''^ «^"»^' ^ rochers et des Teau et V hâ>* "J^^aient aux endroits où ils trouvaient de

plusieurs jotu^tL^'^ ^ ^"^^^^ '* ^""^^ ^''''''^ ^"^ no leur disputait ij^ **^"nin dans le désert. Là personne soaiie la nermkaw* ^^■''^•n ; il ne fallait demander à per-

P^«»aissioo de

►naoint^ wr aueoQ »H>o«iitè^ *^"ïcile de Chakédoine défendit de ^ •«^«%-ail dts i»J^ ^"t^ *^ consentement de levéque.

«w^^P^ apr*fe^ lo^îL 1 ^ ^ ^***»^"'^ *, et ce ne fut que long il»ns les villes^ *^«« les moines se furent approchés jusque

*à«r Mueo ■ r^'>*»« »• ««Cite

* Mà.TTH vi^. ^^»t re^rdé comme essentiel à la

vie monastique, et ce fut principalement Taversion du travail qui 6t condamner les hérétiques massai iens '. Les vrais chrétiens considéraient que dès Tétat d'innocence, Dieu avait mis Thomme dans le paradis terrestre pour y travailler ', et qu'après son péché il lui donna pour pénitence de cultiver la terre et gagner son pain à la sueur de son visage ; que les plus grands saints de Tancien Testament avaient été pâtres et laboureurs ; enfin que Jésus-Christ même avait passé la moitié de sa vie mortelle à un métier sérieux et pénible ; car on no voit pas que depuis Tâge de douze ans jusqu'à celui de trente il ait fait autre chose que travailler avec saint Joseph ', d'où vient qu'on le nommait non-seulement fils de charpentier, mais charpentier luimême. Ainsi il nous a montré par son exemple que la vocation générale du genre humain est de travailler en silence, à moins que Dieu ne nous appelle à quelque fonction publique pour le ser\'ice du prochain.

Le travail de ces premiers moines tendait principalement à deux fins; d^éviter'roisiveté et l'ennui inséparable de la solitude, et de gagner de quoi vivre sans être à charge à personne; car ils prenaient à la lettre cette parole de saint Paul ^ : oc Si quelqu*un ne veut point travailler, qu'il ne mange point non plus. » Ils n'y cherchaient ni glose ni explication ; mais ils choisissaient des travaux faciles et compatibles avec la tranquillité d'esprit, comme de faire des nattes et des corbeilles, qui étaient les ouvrages des moines égyptiens. Les Syriens, selon saint Éphrem », faisaient aussi de la corde, du papier ou de la toile. Quelques uns môme ne dédaignaient pas de tourner la meule comme les plus misérables esclaves. Ceux qui avaient quelques pièces de terre les cultivaient eux-mêmes; mais ils aimaient mieux les métiers que les biens en fonds , qui de-

« Hist, XIX, n. 25. — » Gen. II, 15. III, 19. — 3 Marc, VI, 3. — ^ 2 Theu., III, 10. — 4 Hût. VII, n. 3. — Ephr. Partn,. 47.

inaDdent des soins pour les faire valoir, et ailiroRt des querelles et des procès.

Je reviens aux Égyptiens les plus parfaits de tous, et les mieux connus par les relations de Cassien ' . Ils jeùnaieni toute Tannée , hors les dimanches et le temps pascal ; et soit qu'ils jeûnassent ou non, toute leur nourriture était du pain et de l'eau, a quoi ils s'élaient fixés après de longues expériences *. Ils avaient aussi réglé la quantité du pain à une livre romaine par jour, c'estrà-dire douze Iboes, qu'ils mangeaient en deux petits repas, l'un à none, l'autre au soir. La différence des jours qui n'étaient pas jeûnes n'était que d'avancer le premier repas jusqu'à midi, sans rien ajouter à leur pain ; mais ils voulaient que l'on prît diaque jour de la nourriture.

C'était là toute leur austérité; ils ne portaient ni cilices, ni chaînes ou carcans de fer, comme faisaient quelques moines syriens ; car pour les disciplines ou flagellations il n'en étnit pas encore foit mention. L'austérité des Égyptiens consistait dans la persévérance constante en une vie parfaitement uniforme, ce qui est plus dur à la nature que raltemative des pénitences les plus rudes avec quelque relâchement, à proportion comme à la guerre le soldat souffre toutes sortes de fatigues, dans l'errance d'un jour de repos et de plaisir.

La prière des moines égyptiens était r^lée avec la même sagesse. Ils ne s'assemblaient pour prier en commun que deux fois en vingt-quatre heures, le soir et la nuit ; à chaque fois ils récitaient douze psaumes, insérant une oraison après chacun, et ajoutant à la fin deux leçons de l'Écriture. Douze frères tour à tour chantaient chacun no psaume étanfer debout au milieu de l'assemblée, et tous les autres écoutaient assis et gardant un profond silence, sans se fatiguer la poitrine ni le reste du corps, ce que

' Hist. XX, 8. ^ > Cass. ColL XXÏ, 28. — Intl. c.

SUR L'HISTOIBE ECCLÉSIASTIQUE. 33 1

ne permettait pas leur jeûne ni leur travail conlinuel. Pour appeler à la prière, une corne de bœuf leur tenait lieu de cloche, et suffiâait dans le silence de leurs vastes solitudes; et les étoiles que Yoa voit toujours en Egypte leur servaient d*horloge; le tout conformément à leur pauvreté ^ Le reste du jour ils priaient dans leurs cellules en travail* lant, ayant reconnu que rien n'est plus propre à fixer les pensas et empêcher les distractions que d*ètre toujours occupé ; c'est ainsi qu'ils tendaient à la pureté de cœur, dont la récompense sera de voir Dieu. Leur dévotion était de même goût, si je Toae dire, que les pyramides et les autres ouvrages des anciens Égyptiens, c'est-à-dire grande ^ simple et solide. Tels étaient ces moines si estimés des plus grands saints : de saint Basile, qui entreprit de si longs voyages pour les connaître par lui-même ', et qui dit : « Que vivant dans une chair étrangère ils montraient par les effets ce que c'est que d'être voyageurs ici-bas et citoyens du ciel. » Vous avez vu combien saint Jean Chrysostome * les mettait au-dessus des philosophes païens, et comme il prit leur défense contre ceux qui blâmaient leur institut, par les trois livres qu'il composa sur ce sujet. Saint Augustin ^ fait leur éloge en divers endroits de ses ouvrages, particulièrement dans le Traité des Mœurs de l Église catholique ^^ où il défie les manichéens de lui contester les merveilles qu'il en dit.

IL Rè(j[e de saint Benoit, Chanoines.

La vie monastique s'étendit bientôt par toute la chrétienté, et le nombre des moines était si grand que dans J'Égypte seule, où ils étaient si parfaits, on en comptait dès la fin du quatrième siècle plus de soixante-seize mille, sans ceux dont nous n'avons pas le dénombrement. La

» ffùi. rr, U. — « Matth. V, 8. — 3 ffitt. XIV, n. 5. — £p, 79. — ♦ Hi$L XIX, n. 4, 8. — » N. 17. — « 2?« mor. ecclei., 31.

règle de saint Benoit, écrite vers Tan 530 ^, nous fait voir distinctement l'état de la vie noonastique en Occident : et il est remarquable que ce grand saint ne la donne pa» comme un modèle de perfection, mais seulement comme un petit commencement, bien éloigné de la perfection des siècles précédents. Ce qui montre combien la ferveur s'est ralentie depuis, quand on a regardé cette règle comme trop sévère *, et combien ceux qui y ont apporté tant de mitigations étaient éloignés de Tesprit de leur vocation.

Saint Benoît croyait avoir usé d'une grande condescendance en accordant aux moines un peu de vin et deux mets outre le pain , sans les obliger à jeûner toute Tannée'; et saint Grégoire pape, qui vivait dans le même siècle et qui pratiquait cette règle, en loue particulièrement la discrétion : mais la nature corrompue trouve toujours de mauvaises raisons pour se flatter et autoriser le relâchement. Nous les examinerons ensuite; j'ajoute seulement ici : qu'il vaut mieux demeurer dans l'état d'une vie commune que de tendre à la perfection par une voie imparfaite.

Cependant s'étaient formées en plusieurs églises des communautés de clercs qui menaient une vie approchante de celle des moines , autant que leurs fonctions le pouvaient permettre; saint Eusèbe de Verceil est le premier évéque que l'on trouve avoir fait vivre ainsi son clergé *, et saint Augustin suivit son exemple * , comme on voit par ses deux sermons de la vie commune. On nomma ces clercs chanoines , et vers le milieu du septième siècle , saint Chrodegang , évêque de Melz % leur donna une règle qui fut depuis reçue par tous les chanoines , comme celle de saint Benoît par tous les moines. Ainsi voilà deux sortes de religieux, les uns clercs, les autres laïques ; car les moines

» Hist, XXXII, n. 14. — a Heg. S. B., prol., etc., uU, — 3 Dial. r^^Hitt. XIII, n. U. — 4 //«/. XXIV, n. 40. — 6 HisL XLIII, W. 37.

Tétaient pour la plupart. L'objet de leur institut était de travailler à leur salut particulier, soit en conservant Tinuocence, soit en réparant les désordres de leur vie passée par une pénitence sérieuse; les clercs vivant en commun imitaient la vie monastique , pour se précautionner contre les tentations de la vie active et de la fréquentation avec 4es séculiers.

Au commencement du neuvième siècle , et près de trois cents ans après saint Benoit, les moines se trouvèrent très éloignés de Tobservance exacte de la règle , parceque les monastères répandus par tout l'Occident , étant indépendants les uns des autres, reçurent insensiblement divers usages sur ce qui n'est point écrit dans la règle , comme la couleur et la figure de Thabil, et la qualité de la nourriture ; et ces divers usages furent des prétextes de relâchement. Pour y remédier fut fait le règlement d'Aix-la- Chapelle en 817 ', du commencement du règne de Louisle-Débonnaire, par les soins de saint Benoît, abbéd'Aniane, avec le conseil de plusieurs autres abbés de tout l'empire français. On y recommande le travail des mains', dont l'abbé même n'était pas exempt, et il parait qu'il y avait «ncorepeu de prêtres entre les moines. L'année précédente 816, plusieurs évêques assemblés au même lieu donnèrent aux chanoines une règle qui est comme une extension de celle de saint Chrodegang ^ ; elle fut envoyée par tout l'empire et observée pendant plusieurs siècles. m. Ordre de Cluny.

Mais dans le reste de celui-ci et le commencement du dixième , les ravages des Normands et les hostilités universelles entre les chrétiens ruinèrent plusieurs églises et la plupart des monastères, comme on voit par les plaintes du concile de Troslé tenu en 909 ^ L'observance menas-

I Conc. 1506. — » ffûL XLVI, n. 28. — 3 Ifitl. XLYI , n. 22. — 4 Hist. LIV, n. 44.-9, Ccnc. 510.

334 HUITIÈME DISCOUBS

tique était presque éteinte en Oocideot, quand Dieu Buscita de saints personnages, dont le zde arde&t lui donna comme un nouveau commencement. Dès l'année suivante 9t0, Guillaume, duc d'Aquitaine, fonda le monastère de Guny^, et en donna la conduite à ïaJbbè Bernon, qui, avec le secours du moine Hugues, tiré de Saint-Martin d'Autun, recueillit la tradition de l'observance la plus pure de la règle de saint Benoit , qui s'était conservée en quelques monastères.

Saint Odon, successeur de Bernon, perfectionna l'éta* blissement de Cluny ' , et y joignit plusieurs autres monastères dont il avait la conduite, y faisant garder le même ordre, c'est-à-dire la même observance; d'où vint ensuite le nom d'ordre appliqué aux dififêrentes communautés pratiquant la même règle , comme l'ordre de saint Benoit, de saint Augustin , de saint François et les autres, (^elui de Cluny fut très célèt^re par la vertu et la doctrine de ses premiers abbés saint Maieul , saint Odilon et saint Hugues ; mais au bout de deux cents ans il tomba dans une grande obscurité , et je n'y vois plus d'homme distingué depuis Pierro-le-Yénérable.

Or je trouve deux causes de cette chute : les richesses et la multiplication des prières vocales. Le mérite singulier des premiers abbés de Cluny leur attira l'estime et Taffection des princes, des rois et des empereurs, qui les comblèrent de bienCaits > ; dès le temps de saint Odon le nombre en fut si grand qu'il en reste jusqu*à cent quatrevingt-huit chartes. Il est à craindre que ces saints n'eussent pas assez réilêchi sur les inconvénients de la richesse, si bien marqués dans 1 Évangile et connus même des phi* lot%>phes ptiùens. Les riches sont naturellement orgueilleux, t^i^uadês qu'ils n*ont besoin de personne et qu'ils ne

» 9, Ccmt., C6i.-- fi-Kv/. UY. B. 46. -. > Bùi, LV, n. 14.— « IfisL

manqueront jamais de rien. C'est pourquoi saint Paul ^ recommande à Timolhée d'exhorter les- richcâ à ne point s'élever dans leurs pensées, et ne pas mettre leur espérance dans les richesses incertaines. Les grands biens attirent de grands soins pour les conserver, et ces soins ne s'accordent guère avec la tranquillité de la contemplation , qui doit être Tunique but de la vie monastique ; ainsi dans une communauté riche le supérieur au moins et ceux qui le soulagent dans le maniement des atfiaires, quand ils ont véritablement Tesprit de leur état, trouvent qu'ils ne sont IM^esque plus moines ; ajoutez que souvent Tamour-propre se déguise sous Te nom spécieux du bien de la communauté, et qu'un procureur ou un cellerier suivra son inclination notorelie pour amasser ou pour épai^er, sous prétexte qu'il ne lui revient aucun avantage particulier.

La richesse commune est dangereuse, même pour les particuliers. Dans une abbaye de vingt moines , jouissant de trente mille livres de rente , chacun est plus fier de savoir qu'il a part à ce grand revenu , et il est tenté de mépriser les communautés pauvres et les religieux mendiants de profession. Il veut profiter de la richesse de la maison, ou pour sa commodité particulière, et être aussi bien nourri, vôtu et logé que son observance le permet, et quelquefois au delà. C'est ce qui était arrivé à Cluny % comme on voit dans l'apologie de saint Bernard. Les moines faisaient la meilleure chère qu'ils pouvaient en maigre, et s'halMtlaient des étoffes du plus grand prix ; les abbés marchaient à grand train, suivis de quantité de chevaux , et faisant porter de grands équipages ; les églises étaient bâties magnifiqnemenC et richement ornées, et les lieux réguliers à proportion.

L'autre cause do relâchement fut la multiplication des prières, je dis de la psalmodie et des autres prières vo-

' l Tim. VI, 17. — » HUL LXYII, n. 49. — Opuse, 5.

culcs; car ils en avaient beaucoup ajouté à celles que prescrit la règle de saint Benoit , comme on voit dans les coutumes de Cluny, écrites par saint Ulric ' , qui vivait encore vers la fin du onzième siècle. Ils avaient entre autres ajouté Toffice des morts, dont ils étaient les auteurs, oi ils Je chantaient toute Tannée. Cette longue psalmodie leur ôtait le temps du travail des mains , et Pierre-le- Vénérable en convient , répondant aux objections de saint Bernard. «La règle, dit-iP, Fordonne seulement pour éviter l'oisiveté, que nous évitons en remplissant notre temps par de saints exercices, la prière, la lecture, lat psalmodie ; » comme si saint Benoît n'avait pas assez donné de temps à ces saints exercices , et n'avait pas eu de bonnes raisons pour ordonner de plus sept heures entières de travail.

Peut-être que Pierre-Ie-Vénérable et ceux qui pensaient

comme lui étaient trompés par les préjugés de leur temps,

et regardaient le travail corporel comme une occupation

basse et servile. L'antiquité n'en jugeait pas ainsi, comme

J ai fait voir ailleurs ; et sans parler des Israélites * «t des

hon!^ ^"^°^^"^ > ^^ G'-ecs et les Romains s'en faisaient

î^ord li'^T ^f ''^*'''°^ germaniques et les Barbares du

la irfo oi^°î -^ "^ ''^^^"^^^ ^"« ^« «^ ^^«^^ '' ^'

com'me on v^t encorr "'^"^' ^'agriculture et les arts.

""^ ^^^'^^ a«x mœurs de notre noblesse.

Deux ci^n,. o ^'^''^ ^ Citeaux.

-^^2uiT^^^^^^ '^ '^'^^«^-^ d- Cluny, Dieu sus-

^^^ègle de stintBenaU^ "^"^ ramenèrent l'esprit de

<^teaux, particuli^ ' ^^ ^®"* ^'"^^ ^^^ fondateurs de

comme la merveille d^"* ^'°' Bernard*, que je regarde

P'aj'sir à rassembler Z^ V^ siècle. Dieu semblait avoir pris

' ^^isi Lxiir ^^"' ^""^ *^ avantages de la

^-^«V,n.64.LXVI,n.21.

nature et de la grâce : la noblesse , là vertu des parents , la beauté du corps, les perfections de l'esprit; vivacité, pénétration, discernement fin, jugement solide; un cœur généreux , des senliments élevés , un courage ferme , une volonté droite et constante. Ajoutez à ces talents naturels une bonne éducation , les meilleures études que l'on put faire de son temps, soit pour les sciences humaines, soit pour la religion ; une méditation continuelle de TËcriture sainte , une grande lecture des Pères , une éloquence vive et forte, un style véritablement trop orné, mais conforme au goût de son siècle. Ajoutez les effets de la grâce : une humilité profonde, une charité sans bornes, un zèle ardent , enfin le don des miracles.

II faut toutefois avouer que son zèle ne fut pas assez^ réglé par la discrétion en ce qui regardait sa santé, qu'il ruina de bonne heure par des austérités excessives • ; et vous avez vu le soin que fut obligé d'en prendre son illustre ami Guillaume de Champeaux. J'estime plus les Égypiicns et les autres anciens moines, qui savaient si bien accorder l'austérité avec la santé, qu'ils vivaient souvent près de cent ans.

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