‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 56 sur 88 · V. Frères lais · texte numérisé non relu

V. Frères lais

Saint Bernard était fort affectionné au travail des mains, rétabli sérieusement dans l'observance de Cîteaux ; mais on y introduisit une nouveauté qui dans la suite contribua au relâchement , je veux dire la distinction des moines du chœur et des frères lais. La règle n'en fait aucune mention, et jusques au onzième siècle les moines se rendaient euxmêmes toutes sortes de services et s'occupaient tous des mêmes travaux.

Saint Jean Gualbert fut le premier qui institua des frères lais en son monastère de Vallombreuse , fondé vers l'an

» Hist. LXI, n. 24, 43.

lOiO ^ La raison de celte institution fut apparemmenC rignorancedes laïques, qui ta plupart ne savaient pas lire, même les noblœ; de sorte que, le latin n'étant plus la langue vulgaire comme du temps de saint Benoit , ils ne pouvaient apprendre les psaumes par cœur, ni profiter des lectures qui se font à l'office divin ; au lieu que les moines étaient dès lors clercs pour la plupart, ou destinés à le devenir. Mais il semble que ceux qui introduisirent celte distinction ne considéraient pas que Ton peut arriver à la plus haute perfection sans aucune connaissance des lettres. La plupart des anciens moines d'Egypte ne savaient pas lire , et saint Antoine tout le premier ; et saint Arsène s*étant retiré chez eux : « Je sais les sciences des Grecs et des Romains; mais je n'ai pas encore appris J'aJpfaabetde ce vieillard que vous trouvez si grossier. » On occupait donc ces frères lais des travaux corporels , du ménage de la campagne et des affaires du dehors; pour prières, on leur prescrivait un certain nombre de Pater à chacune des heures catnoniales, et* afin qu'ils s'en pussent acquitter, ils portaient des grains^filés : d'où sont venus les diapelets. *Ces frèrefîétatent vêtus un peu différemment des moines et portaient la barbe longue, comme les autres laïques. Les chartreux eurent de ces frères, dès le commencement , aussi bien que les moines de Grandmont et ceux de Cîteaux ; et tous les ordres religieux venus depuis ont suivi leur exemple. Enfin il a passé même aux religieuses , et on distingue chez elles les filles de chœur et les sœurs converses ; quoique la même raison n'y soit pas, puisque ordinairement elles ne savent pas plus de latin les unes que les autres.

Or, celte distinction entre les religieux a été une grande source de relâchement ; les moines du chœur voyant les

' Hisl. LXI, n. 4. LXIII, n. 58. — Mabil. pra/.y 2, Sae.n.9, Annal,

frères lais au-dessous d'eux, les ont regardés comme des igaorants et des hommes grossiers, destinés à les servir, et se sont regardés euxHfnémes comme des seigneurs ; car c'est ce que signifie le titre dom *■ , abrégé de dominus ou dwmus, qui en Italie et en Espagne est encore un titre de noblesse ; et je ne crois pas qu on le trouve attribué aux moines avant le onzième siècle , au moins la règle de saint Benoît ne le donne qu'à l'abbé seul, C*est donc principeieiAent depuis ce temps qu'ils ont cru le travail des mains indigne d^cux, se trouvant suffisamment occupés de la prière et de l'étude.

D'un autre côté les frères convers ont été une source de division dans les monastères, qui , étant composés de deux corps si différents , n'ont pas été parfaitement unis. Les frères manquant d'étude, et souvent d'éducation, ont quelquefois voulu dominer, comme étant plus nécessaires pour le temporel que le spirituel suppose ; car il faut vivre avant que de prier et d'étudien Vous avez vu ce qui arriva dans l'ordre de Grandmont sous le pape Innocent III, et comment il fut obligé de réprimer l'insolence des frères, qui voulaient régler même le spirîtïiel % et l'ordre ne s'est jamais bien remis de cette division. (Je ^t ^ppareftiment de tels exemples qui ont obligé tous les religieux , en général , à tenir les frères convers fort bas et fort soumis, ce qui estdiiicile, sans s'élever au-dessus d'eux. L'uniformilé de la rè.^ie de saint Benoit était plus sûre. VI. Études des moines.

Les moines, ayant abandonné le travail des mains, crurent que l'étude était une occupation plus digne d'eux; et l'ignorance des séculiers, même des clercs, les y engageait par une espèce de nécessité. Or ils ne se bornèrent pas à l'étude qui leur était la plus convenable, l'Écriture sainte et les Pères, en un mot la théologie, en quoi ils

ï Beg. 63. — * Hist, LXXV, n. 28.

3io HUITIÈME DISCOURS

auraient imilé saint Jérôme et quelques autres anciens uTn^ maL depuis le huiUème et le neuvième siècle ils rirlèTent J.es sortes d'études. ^^^^^^^^^^^ autres par Alcuin. Ils joignirent a >» '*»éotog.e élude to

canons, qui ^«j' P-'« J^ '^«7:^^^^ plus convenable aux évoques et aux prei. gouverner les peuples. Les moines ne ^^^^^^^^^^^^^^^^ appliquer fortement, comme on voit par le fameux Gra Tn, auleur du décret; et celte étude attira ceUe du d^^^^^ civil, principalement depuis la découverte du Digeste et des autres livres de Juslinien.

Les moines donnèrent encore dans une autre étude plu. éloignée de leur profession, savoir, la médecine. Rigord, moine de Saint-Denis, était physicien, c'est-a-dire médecin du roi Louis-le-Gros, dont il a écrit l'histoire; et saint Bernard parle d^m moine de son ordre qui s'était rendu fameux dans cet art. Je veux croire que les moines avaient commencé à s'y appliquer par charité ^wur les malades; mais comme il fallait sortir pour les visiter, c'était toujours une source de dissipation. On peut dire de même de la jurisprudence , qui attirait au moins des consultations.

Mais s'ils avaient commencé ces études par chanté, ils les continuèrent par intérêt, soit pour conserver les biens de la communauté ou pour leur propre santé , soit pour gagner de l'argent comme auraient fait des séculiers. C'est ce que nous apprend le concile de Reims * , tenu par le pape Innocent II en H34 , qui défend aux moines et aux chanoines réguliers d'étudier les lois civiles ou la médecine, et ajoute : « C'est Tavarice qui les engage à se faire avocats, et à plaider des causes justes ou injustes sans distinction. C'est Tavarice qui les engage à mépriser le soin des âmes pour entreprendre la guérison des corps, et arrêter leurs yeux sur des objets dont la pudeur défend même

' C-an. 6. — IlisL LXVIII, n. 9.

de parler. » Ces défenses furent réitérées au concile de Latran, tenu par le même pape en 4439, et encore au concile de Tours, tenu par Alexandre III * en 4163. On ne défend qu'aux religieux les professions de médecin et d'avocat, et non aux clercs séculiers , parceque les laïques en étaient incapables, n'étant point lettrés.

Au commencement du siècle suivant, on permettait encore aux religieux d'exercer la fonction d'avocat pour des réguliers , comme on voit au concile de Paris , tenu par le légat Robert de Corçon en 4 242 ', et ce même concile marque un grand relâchement dans les communautés religieuses de l'un et de l'autre sexe. On en voit encore plus au grand concile de Latran tenu trois ans après, qui, pour y remédier, ordonne la tenue des chapitres généraux tous les trois ans. Mais ce remède a eu peu d'effet , et depuis ce temps les moines et les chanoines réguliers ont eu le temps de se relâcher de plus en plus , jusques aux dernières réformes. D'ailleurs les chapitres généraux ont leurs inconvénients, et la dissipation inséparable des voyages est plus grande: et plus ils sont grands, plus est la dépense qui oblige à faire des impositions sur les monastères, sources de plaintes et de murmures. Et quel est le fruit de ces chapitres? De nouveaux règlemenls et des députalions de visiteurs pour les faire exécuter, c'est-àdire multiplication de voyages et de dépenses, et le tout sans grande utilité , comme a fait voir l'expérience de quatre siècles. Aussi saint Benoît n'a-t-il rien ordonné de semblable , quoiqu'il ait eu en même temps la conduite de plusieurs monastères; chacun était gouverné par son abbé, et chaque abbé avait pour inspecteur son évêquo, qui , étant sur le lieu , était plus propre que tout autre à lui faire observer la règle.

« Can. — Hist. LXVIII , n. 64, 8, XX, n. 63. — > Hist. LXXriI, n. 6, 54.

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