‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 62 sur 88 · XV. Dévotions nouvelles · texte numérisé non relu

XV. Dévotions nouvelles

J'ajouterai toutefois que les nouvelles dévotions introduites par quelques religieux ont concouru au même effet de diminuer l'horreur du péché et faire négliger la correction des mœurs. On peut porter un scapulaire, dire tous les jours le chapelet ou quelque oraison fameuse, sans pardonner à son ennemi, restituer le bien mal acquis ou quitter sa concubine ; voilà les dévotions qu'aime le peuple, celles qui n'engagent point à être meilleur ; et, en pratiquant ces petites dévotions, on ne laisse pas de s'estimer plus que ceux qui ne les pratiquent point , se flatter qu'elles nous attirent une bonne mort; car on ne voudi^ pas se convertir pendant qu'pn a de la jeunesse ou de la santé, il en coûterait trop. De là vient encore la dévotion extérieure au saint-sacrement ; on aime bien mieux l'adorer exposé ou le suivre en procession que se disposer à <;ommunier dignement.

Depuis que le travail des mains a cessé chez les religieux , ils ont extrêmement relevé l'oraison mentale , qui «st en effet l'ame de la religion chrétienne , puisque c'est l'exercice actuel de l'adoration en esprit et en vérité, près-

^ee HUITIÈME DISCOURS

ente par Jésus-Christ même K Mais il«st facile d'en abuser. C'est en quoi consistait principalement l'hérésie des massaliens , condamnée dès le quatrième siècle * ; et ce ^ne les catholiques leur reprochaieirt le plas était le mé* ifiriB da travail et ki mendicité. Les fratricelles des dareiers temps leur resseml^aient fort, et chez les catholiqoes même Toraison mentale a servi de prétexte à plusiears abus. Quand un moine égyptien faisait en priant toujours des nattes ou des paniers, on voyait h't^ qu'il ne perdail {lis son temps; mais il n*y a que Bien qui sache à quoi on emploie celui qui pendant une heute ou deux demeure à genoux et les bras croisés.

Or, celle dévotion oisive, et par conséquent équivoque, a été la plus ordinarre depais environ cinq cents ans, par- •ticulièrement chez les femmes, naturellement plus paresdenses et d'une imagination plus vive. De là vient que les vies des saintes de ces derniers siècles, sainte Brigide, sainte Catherine de Sienne, la bienheoreuse Angèle deF<^ 4igni, ne contiennent guère que leurs pensées et leurs dis^ cours , sans aucun fait remarquable. Ces saintes employaient sans doute bien du temps à rendre compte de leur intérieur aux prêtres qui les dirigeaient; et ces directeurs, prévenus en faveur de leurs pénitentes, dont ils connaissaient Ij vertu, prenaient aisément leurs pensées pour des révélations, et ce qui leur arrivait d'extraordinaire pour des miracles.

Ces directeurs, étant nourris de la méthode et des subtilités de la scolastique quî régnait alors, ne manquèrent pas de rappliquer à foraison mentale, dont ils firwat un art long et difficile , pi^tendant distinguer exactement les dix^i's états d oraison et les degrés dn progrès dans la perfection chrétienne ; et comme clétait hi mode depuis longtemr>j do lotirner toute I Écriture à des sens figorés, faute

SUR rmSTOniE KCCLÉSiASTJQVE. w;

<l'en entendre la lettre, ces docteur» y trouvèrent tout ce qu'ils voulurent, et ainsi se forma la théologie mystique que nous voyons dans les écrits de Rusbroc, de Tanière et des auteurs semblables. Â force de subtiliser, ils employaient souvent des expressions outrées , et avançaient des paradoxes auxquels il était difficile de donner un bon sens , tels que ceux du jacobin Écard , condamnés par le pape Jean XXII ^.

Ces excès poussés plus loin avaient procJuit au commen- 'cement du même siècle les erreurs des béguards et des bé*guines *, condamnées au concile 4e Vienne ; et l'on peut dire que dans tous les temps le démon s'est servi du même artifice de plonger les hommes dans les vices les plus gros^ siers et les plus honteux , sous prétexte de la plus haute perfection : tel fut, dès le second siècle, Carpocras et ses faux gnostiques, ei tel a été de notre temps Molinos et ses quiétistes '. Un autre effet de 3a spiritualité outrée est le fanatisme, tel que celui de Grégoire Palamas et des moines grecs du mont Âthos; dans notre quatorzième siècle on n'y voit point de sensualité , mais un orgueil et une opiniâtreté invincible *.

Revenons donc à l'adoration en esprit et en vérité, e'eal«à-dire à une oraison simple et solide, telle que nous la voyons dans les premiers temps de TÉglise^ qui ait pour sujet et pour fondement des vérités de foT'et des pamleÏK^ ^ -de FËcriture, non des opinions d*école, des histoires fabuleuses, ou des représentations imaginaires, comme celies de saint' Bonaventure*; une oraison enfin qui consiste plus dans les affections que dans les pensées , coifime dit saint Augustin 6, et qui tende directement à nous rendre rneil* Jeurs. *

Disons on mot aussi de la prière publique, qui depuis

« HisL XCm, n. 59. — > ITist. XCI , n. 58. — » ITist. IIF, n. 20. — 4 Hist. XCV, n, 9. — » Sist. LXXXVI, «. a. — '• Mpitfi, ad Pr^

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reHXSernt. c'est-à-dire que l'action naturel l'amett accompagaée du mouvement de ^^^^ Tulrement le chant n'est plus qu'un exercice de poitrne, e?Ï^9^n semblable à celui des orgues et des autres .nstrutnJnaZés; ce n'est plus une ^^^-^Z^^tZ Srieuse il faudrait faire plus d'attention a la lettre qu a la Ji étudier soigneusement le sens littéral des psa^ I ;u^s partie"; de l'office, afin d'entendre au mo.ns ce

*'"nÔus° devons, autant qu'il est possible , ne la^^ aux hérétiques aucun prétexte d'imaginer q»^;''.^*^^'^;^^' une invention nouvelle des moines , «'"«^"''^ ^' ™f !!. ou par d'autres moUfs humains. Pour cet effet, U taui re monter jusqu'aux premiers siècles de l'Église, et considérer la vie que saint Clément Alexandrin » propose a tous le» chrétiens dans son Pédagogue, et la peinture quii laiv dans ses Stromatesdu chrétien parfait, qu'il nomme gnoslique; tout cela avant qu'il y eût des moines. C'est la ou l'on voit que la vraie dévoUon n'est pas un raffinement des dernière temps, mais la pratique de ce qu'ont enseigne les apôtres^et ce que la tradition la plus pure a transmis aux siècles suivants. C'est là où l'on voit une dévotion grande, noble, solide, et infiniment éloignée des petitesses qui dégénèrent en superàtition ; une dévotion enfin qui n'est à l'usage que de ceux qui veulent sérieusement devenir meilleurs.

Je finis ici mes réflexions sur l'état des religieux; et comme je vois bien qu'il est triste de les laisser dans le

• 1 C<^. XIV. Hk. . aï,<. IV, n. 37, 41.

relâchement qui régnait au commencement du quinzième siècle y j'avertis le lecteur que dans les trois siècles suivants il s'est formé de saintes réformes qui ont relevé la plupart dès ordres de leur décadence, comme nous voyons avec édification.

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