‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 61 sur 88 · XIII . Exemptions · texte numérisé non relu

XIII . Exemptions

Les exemptions furent sans doute une des principales causes du relâchement des religieux , comme saint Bernard avait bien remarqué \ Vous avez vu ce qu il en dit , principalement en deux endroits de ses écrits : la lettre à Henri , archevêque de Sens * , touchant les devoirs des évéques, et le livre de la Considération au pape Eugène ; dans l'un il se plaint des moines et des abbés qui obtenaient des exemptions, dans Tautre des papes qui les accordaient'. II va même jusqu'à révoquer en doute le pouvoir du pape à cet égard , dont en effet je ne vois guère d'autre fondement que l'idée confuse qu'ont donnée les fausses décrétales, que le pape pouvait tout. Or les inconvénients des exemptions sont sensibles. C'est n'avoir point de supérieur que de l'avoir si éloigné, et si occupé d'affaires plus importantes: c'est une occasion de mépriser les évéques €t le clergé qui leur est soumis; c'est une source de division dans l'Église en formant une hiérarchie particulière. 12^^ f dispute qui s'émut sur ce sujet, du temps du ZraL •^"''^*' ^""^^^ Gilles de Rome, archevêque de deS "^"^ ^^^^^^^'^ *«s exemptions des moines, et l'abbé M ^' q»i les soutenait.

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d'Augustin Triomphe et d'Alvar Pelage • , Tun augustin^ l'autre franciscain. A force de vouloir relever la puissance du pape ils la rendent odieuse , l'élevant au-dessus de toutes les puissances temporelles , non-seulement quant à l'excellence et à la dignité, mais quant au pouvoir effectif d'ériger, transférer ou supprimer les empires et les royaumes, d'établir, corriger ou déposer les souverains; en «orte que , selon leur système , il n'y a dans le monde qu'un seul souverain qui exerce la puissance spirituelle par lui-même et par les clercs auxquels il en commet quelque partie , et la temporelle par les laïques , sur lesquels il veut bien s'en décharger. Ce n'est pas là le système de l'Évangile ni la tradition des premiers siècles.

La nouvelle hiérarchie des religieux exempts a eu de fâcheuses suites et dans leurs corps et au dehors dans toute rÉglise. Au dedans ils ont été fort occupés de leur gouvernement , de la tenue des chapitres généraux ou provinciaux , de l'élection des supérieurs et des autres officiers. Les religieux sont devenus politiques , plus attentifs aux affaires de l'ordre ou de la congrégation qu'à leur perfection particulière ou au salut du prochain , s'ils sont appelés à y travailler. Je ne parle pas seulement des brigues pour parvenir aux charges , y élever ou en exclure les autres, mais encore des mouvements que l'on se donne pour passer d'un couvent à l'autre , suivre un supérieur dont on est ami, ou en éviter un désagréable ; le tout aux dépens de la retraite , du silence et de la tranquillité d'esprit, qui est l'essentiel de la vie religieuse. Les plus «xposés à ces tentations sont les frères mendiants et les autres, qui changent souvent de supérieurs et n'ont point de résidence fixe; rien n'était plus sage que la stabilité des anciens. Ceux qui aiment le mouvement et l'action ji'ont qu'à demeurer dans le monde.

« Bist. XCIII, n. 43. XCIV, u. 25.

362 HUlTiÈME DISCOURS

L'humilité déchoit par les distinclioas entre les frères^ Un général d'ordre se regarde comme un prélat et un seigneur, et quelques uns en ivenneal le litre et l'équipage. Un provincial s'imagine presque commander à tout le peuple de sa province; et en certains ordres, après sotk temps fini, il garde le titre d*ex-previncial. Pendant l'in-tervalle des élecUons les esprits sont agiles pour les chapUres prochains; on forme des cabales et des ligues pour soi ou pour d'autres, quelquefois par un vrai zèle pour le bien de Tordre et la régularité de l'observance , souvent par amour-propre ou par inquiétude naturelle , déguisée sous le nom de zèle , et l'occasion de cette inquiétude est l'oisiveté.

Depuis que le travail des aiains a été wéprisé et oul>lié^ les religieux rentes se sent abandonnés la plupart à la paresse et à la crapule, surtout dans les pays froids. L^ mendiants , principalemest daus les pays où les esprits sont plus vifs et plus remuwfits, ont donné dans les études wrieuses, dans les subtilités el les raffinements de la scolastique ou dans les intrigues et les finesses de la politique monacale dont je parle. On entre en religion pour faire fortune. En Italie, par exemple, un frère prêcheur étudie dans l'espérance de devenir à Rome théologien d'un cardinal , consuHcur dans quelque cei^irégàtioQ , inquisiteuTr évéque, nonce, et enfin cardinal ; ou, s'il se borne dans son . «rdre, il se proposera d'y monter ptir degrés aux première» dignités: c'est ce qu'on appelte avoir du courage et de l'indttstrie.

Le relâchement , étant devenu général , a produit lesniitigationa, ou par simple toléranoe^ ou par des constitutions expresses accordées à la dureté de cœur et à l'ifflportunité des religieux, el la pluiKirt fondées sur l'affàiWissèment prélendi! de la nature, prétexte que je pense avoir suffisamment réfuté, et montré que ce ne sont pas lescorp&

SUR L'HISTOUIS ECCLÉSIASTIQUE. 9ifl3

qui smi afilitblis, mais les courages. Oa a cru que die^ re* ligieux imparfaits vaJaieat mieux qiie le commun des sécu^ liersy et ceux qui oat embrassé une règle sur le pied< de la mitigatioa se contentent ordinairement de ne pas tomber plus bas* Ce n'est pas là l'esprit de TËvangile. Jésus- Christ dit à tous ses disciples, c- est-à-dire a tous les chrétiens ' : c Soyez parfaits comme votre Père céleste- est parfait. » Et encore ' : « Ëfforcee-votis d'entrer par la petileporte ; il n'y entrera pïis qui voudra. »

Je dis donc que tout chrétien étant obligé de tenéve à la pwfeclioa selon son état , il vaut mieux demeurer dans le monde faisant toujours quelque pas vers la perfection, que se reposer à Fabri d'un monastère' et d'un habit religîetix, «omme si on avait assuré son salut en faisant les veevx. Je a'estinne guère plus ces ireligieux tièdes et indifiérents pour la perfection que les morts revêtus d'un habit de religion, suivant la dévotion d'Espagne. C'est une espèce d'hypocrisie de professer une règle que l'on n'observe qu'impar^ faitement; c'est chercher H'^oniievr d'une vie au-dessus du commun sans en vouloir sooifrir la peine qm en fait le mé^ rile. A force de relever la perfection de leur état, les religieux ont négligé de travailler à la perfection effective ; ils semblent avoir cru s'en revêtir avec leur habit. Cette iiiée' leur a fait mépriser tous ceux qai ne sont pas de leur état, les prêtres même et les évèques , dont il leur a parti qvie l'on poinrrafit se passer, si'il ne fiallait recevoir d'eux I« cérémonie de Tordinatten.

XnT. Affaiblissemeni de fa morale chrétienue.

Le relâchement des religieux a sans doute beaucoup nui à tons les chrétiens. Les séculiers ont dit : Si ceux qui doivent être les modèles de la perfection se permettent ^teUe et telle chose, nous poovons liîen nous en penneltre davantage ; s^ls ne jugent pas que telle et telle action soient

* Matth. V, 43. -r » Luc, XIII, 24.

364 HUrriÈME DISCOITRS

des péchés , nous ne devons pas être plus scrupuleux. Je pense aussi que Taffaiblissement de la théologie morale, introduit depuis quatre ou cinq cents ans , est venu de la même source. Les casuistes qui ont écrit dans ces derniers siècles étaient la plupart religieux, et religieux mendiants, qui se trouvaient presque seuls en possession des études et de Tadministration de la pénitence. Or, la mendicité est un grand obstacle à la sévérité et à la fermeté envers ceux dont on tire sa subsistance.

De plus , ces casuistes ne connaissaient de Tancienne discipline sur la pénitence que le peu qui s'en trouve dans le décret de Gratien ; car ils ne remontaient pas plus haut, comme on voit par leurs citations. Ils ne connaissaient ni les anciens canons pénitentiaux , ni les divers degrés de pénitence, ni les solides raisons qui les avaient fait éta* blir. Ainsi, sans en avoir le dessein, ils ont introduit deux moyens de laisser régner le péché : Tun en excusant la plupart des péchés, l'autre en facilitant les absolutions. Cest ôter le péché, du moins dans l'opinion des hommes, que de leur enseigner que ce qu'ils croyaient péché ne Test pas ; c'est ce qu'ont prétendu faire les docteurs modernes , par leurs distinctions et leurs subtilités scolastiques , surtout par la doctrine de la probabilité.

A regard des péchés qu'on ne peut excuser , le remède est l'absolution facile , sans jamais la refuser, ni même la diR^rer , quelque fréquentes que soient les rechutes. Ainsi le pécheur a son compte et fait ce qu'il veut ; tantôt on lui dit qu'il pèche, à la vérité, mais que le remède est facile , et qu'il peut pécher tous les jours en se confessant tous les jours. Or, cette facilité semble nécessaire dans les pays d'inquisition , où le pécheur d'habitude qui ne veut pas se corriger n'ose toutefois manquer au devoir pascal , de peur d'être dénoncé, excommunié, et, au bout de Tao^ déclaré suspect d'hérésie, et comme tel poursuivi en jus-

tîce ; aussi est-ce dans ces pays-là qu'ont vécu les casuistes les plus relâchés.

Cette facilité d'absolution anéantit en quelque façon le péché , puisqu'elle en ôte Thorreur, et le fait regarder comme un mal ordinaire et inévitable. Craindrait-on la fièvre , si pour en guérir il ne fallait qu'avaler un verre d'eau ? Craindrait-on de voter et de tuer, si on en était quitte pour laver ses. mains? La confession est presque aussi facile/ quand il ne s'agit que de dire un mot à Toreille d'un prêtre , sans craindre ni délai d'absolution , ni satisfaction pénible, ni nécessité de quitter l'occasion. Mais insensiblement je m'éloigne de mon sujet.

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