‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 66 sur 88 · VI. Beautés du styïe de V Écriture dans le récit du · texte numérisé non relu

VI. Beautés du styïe de V Écriture dans le récit du

sacrifice d'Abraham.

' Un exemple particulier fera mieux connaître ce que je dis

de ce style de l'Écriture ; prenons le sacriOce d*Âbraham :

« Après cela Dieu tenta Abraham, et lui dit : « Abraham, Abraham. » Et il répondit : a Me voici. » Et Dieu lui dit : ff Prends ton fils unique que tu aimes, Isaac, et va en la terre de la Vision ou de IMoria , et là tu me Toffiriras en holocauste sor une montagne que je te montrerai. » S'il avait dit , pour épargner les paroles : Dieu commanda à Abraham de lui sacrifier son fils, ce récit serait beaucoup moins touchant; mais faisant parler Ton et l'autre, on s'imagine voir ta chose, et Tesprit a le loisir de se reposer, et de considérer Tobéissance d'Abraham prêt à exécuter toos les ordres de Dieu avant que d'entendre ce terrible commandement. Combien d'énergie ont ces paroles : « Ton fils unique que tu ainnes, Isaac ! » Y a>t-il rien de phis (^ir et de plus rude tout eifêemble ? Comme cehi est ménagé! Dieu t'appelle, puis lui dit : « Prends ton fils; » ensuite : a Va en un tel lieu ; » et enfin lui déclare ce qii*t) en doit faire. « Abraham se leva avant lo jour, prépara sa monture, » c'est-à-dire bâta son ène ou setïa son cheval, «r prit avec lui deux jeunes serviteurs et son fils Isaac, coupa du bois pour le sacrifice , et s'en alla où Dieu lui avait commandé. » Un bel-esprit moderne n'aurait pas manqué de décrire le combat de l'amour qu'Abraham avaîl pour son fils avec la crainte de Dieu, et de lui faire passer la nuit en soliloque ; le prophète ne s'amuse pas à ces petites réflexions : il suppose que vous aurez assez de

sens pour juger quMl était touché après ce qui a été dit ; mais il observe ce qui était important, la diligence avec laquelle il obéit dès le lendemain, et encore il se lève devant le jour. Le reste des circonstances n'est que pour peindre mieux la chose. Y a-t-il rien de plus touchant que ce qui suit : « Il prit le bois du sacrifice et le mit sur son fils Isaac, et lui portait en ses mains le feu et le couteau ; <x>mme ils marchaient ensemble, Isaac dit à son père : « Mon père. » Et il répondit : « Que veux-tu, mon fils? — Voilà , dit-il , le feu et le bois ; oiî est la victime du sacrifice ?» Et Abraham dit : « Mon fils. Dieu pourvoira à Ja victime de son sacrifice ; » et ils continuèrent leur chejnin. » Il ne fait point d'exclamation ni sur la simplicité de (la demande, ni sur la fermeté de la réponse ; il ne dit point >que ces paroles du fils étaient autant de coups de poignard dans le sein du père ; il ne fait point émouvoir ses entrailles ; mais par le choix qu'il fait de ces paroles pour les rapporter, plutôt que d'autres , on voit bien qu'il en txonnaissait l'importance.

Tout le reste de l'bistoire est semblable ; les choses im* » portantes sont peintes comme si on les voyait; vous y .trouvez tout ce qui vous doit loucher; et si quelque chose ^ manque, c'est que Fauteur ne vous avertit pas que vous • devez être touché.

OTII. La simplicité da style de V Ecriture sainte n'est pas un défaut, ITel est le style historique de l'Écriture sainte, et, à ce ^«le l'on dit, de tous les livres des Orientaux ; les historiens rapportent simplement les faits sans y rien mêler du leur, sans raisonnement, sans réflexion. On voit toutefois que oe n'est pas par ignorance , puisqu'il y a tant d'art dans \a conduite de tout l'ouvrage, tant de choix pour ne dire que des choses importantes, selon le dessein de chaque Kvre ; tant d'ordre pour conter de suite tout ce qui appar-

tient à un même événement, sans suivre scrupuleusement Tordre des temps, et tant de netteté causée et par la clarté de Télocution, et par les fréquentes propositions, conclusions, récapitulations, qui marquent et où commence et où finît chaque partie. Mais pour montrer que la simplicité du style des historiens sacrés ne vient pas d'igno-* rance, il n*en faut point d'autre preuve que cette simplicité même. Ceux qui ont écrit sans art ont marqué tous les mouvements de leur cœur, comme Villehardouin , Joinville; et Philippe de Commines, qui avait beaucoup d'esprit et de bon sens, mais point d'études, est plein de raisonnement : il faut donc savoir écrire pour ne pas suivre les écarts que fait faire naturellement l'esprit ou la passion.

On ne doutera pas que les évangélistes ne fussent touchés des souffrances de notre Seigneur, et que, s'ils eussent suivi les mouvements de la nature , ils n^eussent fait de grandes exclamations sur sa patience et sur la cruauté des Juifs ; mais ils savaient qu'ils écrivaient une histoire.

YIII. Distinction entre Vancien et le nouveau Testament, quant à Vélocution.

Quant à l'élocution, il faut distinguer l'ancien et le nouveau Testament; à l'égard de l'ancien Testament, ceux qui savent l'hébreu disent qu'il est très bien écrit en cette langue, et que cette langue, aussi bien que les autres, a ses avantages et ses beautés : elle est très simple , elle n'emprunte rien d'aucune autre, et ne se sert que d'expressions solides, sensibles et intelligibles aux plus ignorants, pourvu qu'ils sachent la langue. Rien n'est si éloigné du galimatias pompeux des modernes : nous disons en grands mots de petites choses, et ils disaient les choses les plus grandes en termes familiers. De là vient que souvent, dans ia traduction, les expressions nous semblent basses, car

nous aimons mieux n*étre point entendus que de parler de choses vulgaires, et nommer la plupart des choses par leur nom. Comme on a été fort religieux à traduire fidèlement les livres sacrés, on s'est attaché aux manières de parler et souvent aux mots , et cela fait qa'ils sont been* coup plus déBgurés par des traductions que ne sont les livres profanes ; ce qui parait particulièrement aux livres ' poétiques. Ceux qui entendent le grec et qoi lisent les traductions latines d*Homère et de Pindare peuvent juger du mauvais effet que doit faire ce changement.

Le nouveau Testament n*a point Tavantage de Télocutîon ; il est écrit en grec par des Hébreux : ainsi quoique les mots soient tous grecs, ou mêlés seulement de quelques mots étrangers qui étaient alors en usage , la phrase est tout hébraïque, et il faut savoir l'hébreu pour bien enti.»ndre cette espèce de grec ; c'était la langue de commerce des Juifs dispersés par tout l'empire grec , depuis la domination d'Alexandre ; c'était la langue de la traduction des Septante, et c'était celle dont se servaient les apôtres partout où le grec avait cours. Tout le reste du style du nouveau Testament est du même genre que celui de l'ancien , excepté celte écorce d'élocution.

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