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pour la plupart , les laisser enliers , comme on les prononce en grec et en latin, que de les trop défigurer ou en rendre la prononciation incommode. Quant aux noms de dignités et de fonctions, ou de certaines choses qui regardent les mœurs, je ies'ai souvent laissés dans leur langue originale , les expliquant par circonlocution plutôt que de les rendre par les mots qui signifient parmi nous des choses approchantes , mais qui tiennent trop de nos mœurs. Ainsi , je ne dis point un colonel , mais un tribun ; je dis des licteurs plutôt que des sergents; Je ne parle ni de gentilshommes -ni d4è bourgeois , mais de nobles, de citoyens , d'esclaves ; enfin , je conserve le caractère de» mœurs antiques autant que notre langue le peut souffrir, et peut-être avec un peu trop de hardiesse.
En général, j'ai moins fait d'attention à rexactttude du style qu'au fond des choses, et j'espère que le lecteur équitable prendra le même esprit; qu'il ne cherchera dans l'histoire ecclésiastique que ce qui y est, et qu'il s'appliquera plutôt à en profiter qu'à la critiquer. Quelqueà.uns trouvent mauvais que l'histoire ne dise pas tout. Pourquoi, disent-ils, avons-nous si peu de chose des apôtres, de leurs premiers disciples, des premiers papes? Pourquoi les anciens ne nous.ont-ils pas expliqué plus en détail les cérémonies, la discipline et la police des églises, les dogmes mêmes de la religion ? C'était la plainte des centuriateurs •. Aveugles qui ne voyaient pas que ces plaintes attaquent la Providence divine, et la promes^ de Jésus-Christ d'assister perpétuellement son Église! Adorons avec un profond respect la conduite de ta Sagesse incarnée, sans rien désirer au delà de ce qu'il lui a plu de nous donner. C'est sans doute par de très soHdes raisons que Jésus-ChrisI lui-même n'a rien écrit et que ses apôtres ont écrit si peu. Il y en a sept dont nous n'avons pas un mol, et plusieurs
■ Tom. I, Prtef.
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dont nous ne savons que les noms ; mais ce que les Actes nous racontent de saint Pierre et de saint Paul suffît pour nous faire juger des autres. Nous y voyons comment ils prêchaientaux Juifs, aux gentils, aux ignorants, aux savants ; leurs miracles, leurs souffrances, leurs vertus., Quand nous saurions le même détail des actions de saint Barthélemi ou de saint Thomas, nous n*en tirerions pas d'autres instructions ; la curiosité seulement serait plus satisfaite , mais elle est de ces passions que TÉvangile nous apprend à mortifier. Au contraire, le silence des apôtres est d'une grande instruction pour nous. Rien ne prouve naieux (Qu'ils ne cherchaient point leur propre gloire que le peu de soin qu'ils ont pris de conserver dans la mémoire dès hommesles grandes choses qu'ils ont faites. Il suffisait, pour la gloire de Dieu et pour Tinslruction de la postérité, qu'une petite partie fût connue; l'oubli qui ensevelit le reste est plus avantageux aux apôtres que toutes les histoires, puisqu'il ne laisse pas d'être constant qu'ils avaient converti des peuples innombrables. Tant d'églises, que nous voyons dès le second siècle dans tous les pays du monde, ne s'étaient pas formées toutes seules, et ce n'était pas par hasard qu'elles conservaient toutes la même doctrine et la même discipline. La meilleure preuve de la sagesse des architectes et du travail des ouvriers est In grandeur et la* solidité des édifices*
Les disciples des apôtres suivirent leurs maximes ; saint Clément Alexandrin, si proche de leur temps, en rend ce témoignage remarquable» :« Les anciens n'écrivaient point, pour ne se pas détourner du soin d'enseigner ni employer à écrire le temps de méditer ce qu'ils devaient dire. Peutêtre aussi ne croyaient-ils pas que le môme naturel piit réussir en l'un et en l'autre genre ; car la parole coule facilement et enlève promplemeat l'auditeur, mais l'écrit
* Ex script. elecL n, 27. . ,
est exposé à Texaftien rigoureux des lecteurs. L'écrit sert à assurer la doctrine, faisant passer à la postérité la tradition des anciens; mais comme de plusieurs matières l'aimant n'attire que le fer, ainsi de plusieurs lecteurs les livres n'attirent que ceux qui sont capables de les entendre. » Ce sont les paroles de saint Clément. Il faut avouer toutefois que nous avon§ perdu un grand nombre d'anciens écrits. Sans compter ceux dont Eusèbe et les autres font mention expresse, on ne peut douter que les évêqu«s des grands sièges et les papes en particulier n'écrivissent souvent des lettres sur diverses consultations; on en peut juger par celles du pape saint Corneille, que saint Cyprien et Eusèbe nous ont conservées, et par celles du pape saint Jules au sujet de saint Athanàse. Mais la perte de tant d'écrits si précieux n'est pas arrivée sans cette même Providence , sans laquelle un passereau ne tombe pas à terre.
Laissant donc les vains désirs , appliquons-nous à profiter de ce qui nous reste ; considérons, dans toute la suite de l'histoire ecclésiastique, la doctrine, la discipline, les mœurs. Ce ne sont point ici des raisonnements ni de belles idées ; ce sont des faits positifs, qui n'en sont pas moins vrais, soit qu'on les croie ou non, qu'on les étudie ou qu'on les néglige. On voit une Église subsistant sans interruption par une suite continuelle de peuples hdèlés, de pasteurs et de ministres ; toujours visible à la face de toutes les nations ; toujours distinguée, non-seulement des infidèles par le nom de chrétienne , mais des sociétés hérétiques et schismatiques par le nom de catholique et universelle. Elle fait toujours profession de n'enseigner que <îe qu'elle a reçu d'abord* et de rejeter toute nouvelle doctrine : que si quelquefois elle fait de nouvelles décisions et emploie de nouveaux mots , ce n'est pas pour former ou exprimer de nouveaux dogmes, c'est seulement pour
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déclarer ce qu'elle a toujours cru , et appliquer des remèdes convenables aux nouvelles subtilités des hérétiques. Au reste, elle se croit infaillible, en vertu de la promesse de son fondateur, et ne permet pas aux particuliers d'examiner ce qu'elle a une fois décidé. La règle de sa foi est la révélation divine, comprise non-seulement dans l'Écriture, mais dans la tradition , par laquelle elle connaît même l'Écriture.
Quisnt à la discipline , nous voyons dans cette histoire une politique toute spirituelle et toute céleste ; un gouvernement fondé sur la charité , ayant uniquement "pour but l'utilité publique, sans aucun intérêt de ceux qui gouvernent; ils sont appelés' d'en haut; la vocation divine se déclare par le choix des autres pasteurs et par le consentement des peuples. On les choisit pour leur seul mérite, et, le plus souvent, malgré eux ; la charité seule et l'obéissance leur font accepter le ministère , dont il ne leur revient que du travail et du péril, et il^ ne comptent pas entre les moindres périls celui de tirer vanité de l'affection et de la vénération des peuples, qui les regardent comme tenant la place de Dieu méme^ Cet amour respectueux du troupeau fait toute leur autorité ; ils ne prétendent pas dominer comme les puissances du siècle, et se faire obéir par la contrainte extérieure; leur force est dans la persuasion ; c'est la sainteté de leur vie, leur doctrine, la Charité qu'ils témoignent à leur troupeau par toutes sortes de services et de bienfaits, qui les rendent maîtres de tous les cœurs ; ils n'usent de celte autorité que pour le bien du troupeau même, pour convertir les pécheurs, réconcilier les ennemis, tenir tout âge, tout sexe dans le devoir et la soumission à la loi de Dieu. Ils sont maîtres des biens comme des cœurs, et ne s'en servent que pour assister les pauvres, vivant pauvrement eux-mêmes et souvent du travail de leurs mains. Tlus ils ont d'autorité, moins ils
s'en attribuent ; ils traitent de frèrea les prêtres et les diacres , ils né font rien d'important sans leur conseil et sans la participation du peuple. Les évoques s'assemblent souvent pour délibérer en commun des plus grandes âfiai* res, et se les communiquent encore plus souvent par lettres ; en sorte que TÊglise, répandue par toute la terre habftable, n'est qu'un ^ul corps , parfaitement uni de créance et de maximes.
La politique humaine n^a aucune part à cette conduite. Les évoques ne cherchent à se soutenir par aucun avantage temporel y ni de richesses, ni de crédit, ni de faveor auprès des princes et des magistrats, même sous prétexte du bien de la religion. Sans prendre de parti dans les guerres civiles, si fréquentes en un empire électif, ils re» çoivent paisiblement les maîtres que la Providence leur donne par le cours ordinaire des choses humaines; ils obéissent fidèlement aux princes païens et persécuteurs» et résistent courageusement aux princes chrétiens quand ils veulent appuyer quelque erreur ou troubler la discipline ; mais leur résistance se termine à refuser ce qu'on leur demande contre les règles, el à souffrir tout, et ia mort même,, plutôt que de l'accorder. Leur conduite e»t droite et simple, ferme et vigoureuse sans hauteur, prudente sans finesse ni déguisement. La sincérité est le caractère propre de cette politique céleste; comme elle ne tend qu'à faire connaître la vérité et à pratiquer la vertu,' elle n'a besoin ni d'artifice ni de secours étrangers : elle se soutient par elle-même. Plus on remonte dans l'auti- <]uité ecclésiastique, plus cette candeur et cette noble simplicité y éclate, en sorte que l'on ne peut douter que les apôtres ne l'aient inspirée à leurs plus fidèles disciples en leur confiant le gouvernement des églises ; s'ils avaient eu <juelque autre secret, ils leur auraient enseigné, et le temps l'aurait découvert. Et qu'on ne s'imagine point que cette
simplicité fût un «ffet du peu d*esprit ou de TéducatioD grossière des apôtres et de leurs premiers disciples ; les écrits de saint Paul, à. ne les regarder même que naturellement , ceux de saint Clément pape , de saint Ignace, de saint Polycarpe, ne donneront pas une opinion médiocre de leur esprit; et pendant les siècles suivants on voit la même simplicité de conduite jointe à la plus grande subtilité d'esprit et à la plus puissante éloquence.
Je sais que tous les évéques, même daôs les meilleurs temps, n'ont pas également suivi ces saintes règles, et que ia discipline de TÉglise ne s'est pas copservée aussi pure et aussi invariable que la doctrine. Tout ce qui gît en pratique dépend en partie des hommes et se seni de leurs défauts; mais il est toujours constant que, dans les premiers siècles, la plupart des évèques étaient tels que je les décris, et que ciBux qui n'étaient pas tels étaient re- ^rdés comme indignes de leur ministère. Il est constant que, dans les siècles suivants, on s-est toujours proposé pour règle cette ancienne discipline ; on l'a conservée ou rappelée autant que Font permis les circonstances des lieux et des temps. On Ta du moins admirée et souhaitée ; les vœux de tous les gens de bien ont été pour en demander à Dieu le rétablissement, et nous voyons, depuis deux cents ans, iln effet sensible de ces prières. C'en est assez pour nous exciter à connaître cette sainte antiquité, et nous encourager à les étudier de plus en plus.
Enfin Ta dernière chose que je prie le lecteur de considérer dans cette histoire et qui est le plus universellement à Tusage de tous, c'est hi pratique de la morale chrétienne. En lisant les livres de piété anciens et modernes, en lisant l'Évangile même, cette pensée vient quelquefois à l'esprit : Voilà de belles maximes ; mais sont-elles praticables? Des hommes peuvent-ils arriver à une telle perfection ? En voici la démonstration : Ce qui se fait réelle-
ment est possible, et des hommes peuvent pratiquer, avec la grâce de Dieu, ce qu'elle a fait pratiquer à tant de saints qui n'étaient que des hommes. Et il ne doit rester aucun doute touchant la vérité du fait ; on peut s'assurer que tout ce que j'ai mis dans cet ouvrage est aussi certain qu'aucune histoire que nous ayons.
On verra donc ici tout ce que les philosophes ont enseigné de plus excellent pour les mœurs pratiqué à la lettre, et par des ignorants, des ouvriers, de simples femmes ; on verra la loi de Moïse, bien au-dessus de la philosophie humaine,, amenée à sa perfection par la grâce de Jésus-Christ; et, pour entrer un peu dans le détail, on verra des gens véritablement humbles, méprisant les honneurs , la réputation , contents de passer leur vie àans l'obscurité et l'oubli des autres hommes; des pauvres volontaires, renonçant aux voies légitimes de s'enrichir, H)u même se dépouillant de leurs biens pour en revêtir les pauvres ; on verra la douceur, le pardon des injures, l'amour des ^nnemis, la patience jusqu'à la mort et aux plus cruels tourments, plutôt que d'abandonner la vérité; la viduité, la continence parfaite, la virginité même, inconnue jusqu'alors, conservée par des personnes de l'un et de l'autre sexe, quelquefois jusque dans le mariage ; la frugalité et la sobriété continuelles, les jeûnes fréquents et rigoureux, les veilles, les cilices, tous les moyens de châtier le corps et de le réduire en servitude; toutes ces vertus pratiquées, non par quelques personnes distinguées, mais par une multitude infinie; enfin des solitaires innombrables qui quittent tout pour vivre dans les déserts, nonseulement sans être à charge à personne, mais ^e rendant utiles, même sensiblement, par les aumônes et les guérisons miraculeuses ; uniquement occupés à dompter leurs passions, à s'unir à Dieu autant qu'il est possible à des hommes chargés d'un corps mortel. Mais je ne prétends
pas en être cru sur ma parole; jugoz-en par vous-même; Jisez et voye?..