‹ Œuvres de l'abbé FleuryChapitre 6 sur 88 · DISCOURS PREMIER · texte numérisé non relu

DISCOURS PREMIER

PLAN* DE L*HISTOIRE ECCLESIASTIQUE. — DOCTELNE. — DISCIPLINE. — MOEUAS.

Matière de l'histoire ecclésiastique. — Dessein de Tautear. — Choix des faits. — Qualité des faits. — Règles et critique. — Méthode pour écrire Thistoire. — Extraits de doctrine. — Règle de chronologie. — Pourquoi si peu d'écrits des premiers siècles. — Utilité de Thistoirc ecclésiastique. — Doctrine. — Discipline. — Mosars.

Le çujet de Thistoire ecclésiastique est de représenter la suite du christianisme depuis son établissement; car la véritable religion a cet avantage, que l'origine en est certaine et la tradition suivie jusques à nous sans aucune interruption. Son origine est certaine, puisqu'il est constant par le témoignage même des inâdèles que Jésus-Christ est venu au monde il y a plus de dix-sept cents ans. Nous avons entre les mains son histoire écrite par ses disciples, témoins oculaires; nous.avons les prophéties qui l'avaient promis si longtemps auparavant; et nous en savons les dates et les auteurs, à remonter jusques à Mdise, dont les livres sont les plus s^nciens qui soient au monde. Il n'en est pas de même des fables sur lesquelles était fondée la religion des Grecs et des autres anciens païens. Les poëtes,

qui étaient leurs prophèles et leurs théologiens, se disaient bien en général instruits par les muses ou par d'autres divinités, mais ils n'en donnaient .aucune preuve; ils n'osaient môme marquer les circonstances des faits merveilleux qu'ils racontaient, ni en citer les témoins. Aucun n'a jamais dit qu'il eût vu Jupiter changé en taureau ou en cygne, Neptune secouant la terre de son trident, le chariot du soleil ou de la lune. Ce n'étaient que des contes de vieilles et de nourrices, consacrés par un respect aveugle pour l'antiquité, et ornés par les charmes de la poésie, de la musique et de la peinture ; et Tcomme ces fables s'étaient formées en divers pays et en divers temps, elles étaient pleines d'une infinité de contradictions qu'il était impossible d'accorder. Nous voyons la même chose àans les Indes et chez tous les idolâtres modernes : des histoirps prodigieuses, et semblables aux songes les plus extravagants, avancées sans aucune preuve, sans aucune circonstance de temps ni de lieux, sans aucun rapport à ce que Ton peut connaître d'ailleurs d'histoire véritable , sans i'ite, sans liaison avec le présent.

Il est vrai que l'on sait Torigine et le progrès du. mahométisme; mais au^i n'y voit-on rien que de naturel. Un homme hardi, habile et éloquent en sa langue, quoique d'ailleurs très ignorant, a séduit des ignorants comme lui, sous prétexte de ruiner l'idolâtrie décriée depuis plusieurs siècles, et leur a proposé une créance sans mystères et des pratiques conformes â leurs mœurs. Il s'est établi les armes à la main, et a fait des conquêtes que ses successeurs ont poussées plus loin ; il n'y a rien là au-dessus dn cours ordinaire des choses humaines. Ceux qui ont attribué quelque miracle à Mahomet n'ont écrit que longtemps après, et lui-même, qui doit en être cru, dit pour toute réponse à ceux qui lui demandaient des preuves de %n mission, que Dieu né Ta pas envoyé pour faire des miracles; et que

SUR L'HISrOIKE ECCLÉSIASTIQUE. 4J

Meise et Jésus es ont assez fait * . Au reste, nois ne voyon» point que cette religion ait subsisté en aucun lieu , nonseulemeot sous la persécution, mais sous une domination étrangère.

C*est donc le caractère propre de la vraie religion d*étre égaitement certaine et merveilleuse. Les miracles étaient nécessaires pour témoigner que Dieu parlait, et réveiller les hommes accoutumés à voir les merveilles de la nature sans les admirer. Les miracles étaient encore nécessaires afin que la foi fut raisonnable et différente de la crédolilé aveegie, qm smi an basard tout ce qui loi est proposé comme merveilleux. Or la même bonté par laquelle Dieu a fait tant de miracles, ponr nons rappeler à lui en s'ac-' commodant à notre faiblesse, Ta porté à les faire à la pk» grande lumière du monde, je veux dire dans les temps et les liens les plus propres à en csnserver la mémoire. Mmse a fiait ses miracles en Egypte, dans ïa ville capitale^ en présence da roi, dans le temps on les Égyptiens étaient les plus savants et les plus polis de tous les hommes^ et ri en a eu pour témoins un people entier, qu'il a délivré, el à qui il a donné des lois écrites par loi-même, dans le même livre qui contient tous ces miracles. Jésus-Christ est venu dn tem{)S d'Auguste, dans le siècle le plus éclairé de Tempire ronain, dont il nous reste un si grand nombre d'écrits, qu'il nous est beaucoup plus connu que chez nous le règne de Loois-le-Jcone. J^us-Cbrist devait naître en Judée, suivant les prophéties; il a enseigné sa doctrine et fait la plupart de ses mirades à Jérusalem, qui en était la capitale; il y est mort et ressuscité. Ses disciples se sont aussitôt répandus par tout l'empire romain , et peu de temps après par tout le monde. Ils ont prêché d^abord dans les plus grandes villes, à Antioche, à Alexandrie, à Rome mémo; ils ont enseigné à Athènes, à Corinthe, par

» ^t»/. XXXVIII, 4.

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toule la Grèce, dans les villes les plus savantes, les plus corrompues, les plus idolâtres. C est à la face de toutes les nations, des Grecs, des Barbares, des savants, des ignorants, des Juifs, des Romains, des peuples et des princes, que les disciples de Jésus-Christ ont rendu témoignage des merveilles qu'ils avaient vues de leurs' yeux, ouïes de leurs oreilles et touchées de leurs mains, et particulièrement de sa résurrection. Us ont soutenu ce témoignage sans aucun intérêt et contre toutes les raisons de la prudence humaine, jusqu'au dernier soupir, et Vont tous scellé de leur sang. Voilà rétablissement du christianisme.

• Qu'est-il arrivé depuis? Cette doctrine si incroyable^ cette morale si contraire aux passions des hommes, ontelles pu se soutenir? N'y a-t-il point quelque vide, quelque interruption? Par- où en avons-nous la connaissance? par une succession suivie de docteurs et de disciples; par des écrits publiés d'âge en âge et conservés de main en main, par des traditions qui ont passé des pères aux enfants, par des assemblées solennelles en chaque province et en chaque ville pour l'exercice deoette religion, et par les bâtiments destinés à ces usages, dont quelques-uns subsistent depuis mille ans ; tout cela sans aucune interruption. Depuis que saint Pierre et saint Paul ont fondé rÈglise romaine, il y a toujours eu à Rome un pape chef des chrétiens; nous en savons toute la suite et tous les noms jusqu'à Clément XL Nous avons la suite des évêques de Jérusalem, d'Antioche, d* Alexandrie, deConstantinople. Pour venir chez nous , nous connaissons les évêques de Lyon depuis saint Potin et saint Irénée, de Toulouse depuis saint Saturnin, de Tours depuis saint Gatien, de Paris depuis saint Denys; et les églises même dont l'origine est plus obscure ont une succession connue depuis environ mille ans. C'est la preuve la plus sensible de la vraie re-

Ijgion. Toute église qui remonte jusqu'aux premiers siècles, montrant une suite de pasteurs toujours unis de communion avec les autres églises, et principalement avec Tl^li^e romaine, toute église qui a cet avantage est catholique. Au contraire, on connaît les sociétés des hérétiques, par* ceqii*en remontant on trouve plus tôt ou plus tard le temps précis auquel ils se sont séparés de TÉglise où ils étaient nés. La doctrine nouvelle ou particulière est fausse ; la vé- -ri table est celle qui a toujours été enseignée par toute J'Église.

C'est la matière de l'histoire ecclésiastique, cette heureuse succession de doctrine,' de discipline, de bonnes mœurs. Si cette connaissance n'est pas également nécessaire à tous, du moins il n'y a personne à qui elle ne soit -très utile. Rien n'est plus propre à nous confirmer dans Ja foi, que de voir la même doctrine que nous enseignons aujourd'hui enseignée dès le oommencement par les mar- ■tyfs et confirmée par tant de miracles. Plus la discipline •est ancienne, plus elle est vénérable, soit dans la pratique des jeûnes, soit dans Tadministration des sacrements et les autres saintes cérénoonies. Enfin les exemples des saints nous font voir en quoi consiste la solide piété, et détruisent nos mauvaises excuses en montrant que la perfection chrétienne est possible, puisqu'ils l'ont effectivement pratiquée. Ce sont les trois parties que je me suis proposé de représenter dans toute la suite de cette histoire : la doctrine, la discipline, les mœurs.

Mon dessein n'est pas de repaître la vaine curiosité de ceux qui ne cherchent qu-à voir des faits nouveaux ou extraordinaires, ou qui lisent par simple amusement pour se désennuyer; ils ont des histoires profanes et des Hvres de voyages. J'écris pour les chrétiens qui aiment leur religion, qui veulent s'en instruire de plus en plus et la réduire en pratique. Je n'écris pas toutefois pour les théo-

logiens et les gens de leUres; ils apprendront mieux Thisloire ecclésiastique dans les autews originaux dont je l'ai ^

tirée,' si ce n*est que quelqu'un encore nouveau dans i

cette étude veuille s'aider de mes citations pour trouver, plus facilement les pièces qu'il doit consulter. J'écris principalement pour ceux, de quelque condition qu'ils soient, qui n'ont ni les connaissances nécessaires, ni le loisir, ni la commodiié de lire tant de livres, mais qui ont de la foi, du bon sens, de l'amour pour la vérité ; qui lisent pour acquérir des connaissances utiles et en devenir meilleurs; qui veulent connaître le christianisme grand et solide comme il est, et erî séparer tout ce que l'ignorance et la superstition y ont voulu mêler de temps en temps. Je vois bien que cette histoire ne plaira pas aux petits esprits attachés à leurs préjugés et toujours prêts à condamner ceux qui les veulent désabuser, déteurnant leurs oreilles de la vérité pour se tournera des fables, cherchant des docteurs selon leurs désirs ^ Ils ne trouveront que trop d'autres livres selon leur goût ; c'est pour me rendre utile au commun des personnes sensées que j'écris en français, au hasard de ne pas assez bien exprimer la force du latin et du grec, et de m'écarter de la pureté de ma langue.

Je né compte pour preuves que les témoignages des auteurs originaux, c'est-à-dire de ceux qui ont écrit dans le temps même ou peu après; car la mémoire des faits ne se peut conserver longtemps sans écrire : c'est beaucoup si elle s'étend à un siècle, depuis que la vie des homn^es est bornée à soixante ou quatre-vingts ans. Un fils peut se souvenir après cinquante ans de ce que son père ou son aïeul lui auront raconté cinquante ans après l'avoir vu. Les faits qui passent par plusieurs degrés n'ont plus la même sûreté: chacun y ajoute du sien, même sans y penser : c'est pourquoi les tiaditions vagues des faits très an-

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cienftCfoi n'ont jamais été écriU, ou fort tard, ne méritent aucrnie créance, principalement quand elles répugnent anx faits prouvés. Et qu'on ne dise point que les histoires peuvent avoir été perdues ; car, comme on le dit ^ns preuve, je puis dire aussi qu'il n'y en a jamais eu. il en est de même à proportion des auteurs qui ont écrit des faits plus anciens qa*eux de plusieurs siècles; s'ils ne citent leurs auteurs, en a droit de les soupçonner d'avoir cru trop légèrement des bruits populaires. Mais quand un a«iteur grave nomme les auteurs plus anciens dont il a tiré ce qu'il racoate, il en doit être cru, quoique les auteurs plus anciens soient perdus. j\insi Euscbe tient lieu d'original pour les trois premiers siècles, parcequ'il avait quantité d'écrits que nous n'avons plus, dont souvent il rapporte les propres paroles; et par ceux qui nous restent nous voyons qu'il cite Hdèlement. Toutefois, quand un auteur ancien en cite un plus ancien que nous avons, il faut toujours, consul ter l'original; et cetle précaution est encore plus nécessaire quand celui qui cite est moderne. Ainsi, qootqAie Baron ius non-seulement cite ses auteurs, mais en transcrive les passages , je ne voudrais pas me cootenler cte son autorité. Quiconque veut savoir sûrement i'Iustoire ecclésiastique doit consulter les sources d'où BaroBÎMS Ta tirée, d'autant plus qu'il a donné pour authentiques de& pièces dont la supposition a été reconnue depuis, et que les versions des auteurs grecs dont il s'est servi ne SOBI pa» toujoifPft fidèles. Son travail ne laisse pas d'être d'une très grande utilité à l'Église, et je reconnais que e'est sur ce fonds principalement que j'ai travaillé, tachant d'y joindre tout ce que les savants ont découvert depuis un siècle.

Les auteurs même contemporains ne doivent pas être **ivis sans examen, et c'eat tout cet art d'examiner les preuves que les gens de lettres nomment cri tique. -Pre-

mièrement il faut savoir si les écrits sont véritablement de ceux dont ils portent les noms ; car on en a supposé plusieurs, principalement pour les premiers siècles. Quiconque est un peu instruit ne s'arrête plus aujourd'hui aux j)rétendus actes de saint Pierre par saint Lin et de saint Jean par Prochore, aux faux Hégésippes, aux décrétales attribuées aux premiers papes ; on a reconnu, entre les ouvrages de la plupart des Pères de l'Église, des sermons et d'autres pièces qu'on avait fait mal à propos passer sous leur nom. Quand lauteur est certain, il faut encore examiner s'il est digne de foi , à peu près comme on examine des témoins en justice. Celui dont le style montre de la vanité, peu de jugement, de la haine, de l'intérêt ou quelque autre passion, mérite moins de créance qu'un auteur sérieux, modeste, judicieux, dont la vertu et la sincérité sont d'ailleurs connues. Les hommes trop uns ou trop grossiers sont presque également suspects ; ceux-ci ne savent pas dire ce qu'ils veulent, ceux-là donnent savent pour vérités leurs pensées et leurs conjectures. Celui qui a vu est plus croyable que celui qui a seulement ouï dire, et à proportion on doit préférer l'habitant du pays à l'étranger, celui qui rapporte ses propres afiaires, aux personnes indifférentes ; car chacun doit être cru sur sa doctrine, sur l'histoire de sa secle ; nul autre n'en est jamais si bien informé ; les étrangers et les ennemis sont suspects, mais on prend droit sur ce qu'ils disent de favorable au parti contraire. Ce qui est contenu dans les lettres et les autres actes du temps doit être préféré au récit des historiens. C'est par ces règles que l'on doit se déterminer sur les contradictions des écrivains. S'il n'y a que de la diversité, il faut les conciher ; s'il est impossible et que le fait soit important, il faut choisir. Je sais qu'il est plus commode pour Thistorien de rapporter les différentes opinions des anciens et en laisser le jugement aux lecteurs, mais ce

n'est pas le plus agréable pour eux. La plupart cherchent des faits certains ; ils ne veulent pas étudier, mais profiter des études d'autrui , et n'aiment pas à douter, parceque c'est -toujours ignorer : c'est ce qui m'a fait prendre le parti d'omettre la plupart des faits douteux, d'autant plus que je ne manquais pas de matière.

Mais je n'ai pas cru devoir rapporter tous les faits qui sont bien prouvés ; j'ai laissé ceux qui m'ont paru inutiles à mon dessein, c'est-àniire à montrer la doctrine de l'ÉgVise, sa discipline et ses mœurs. Il est vrai que, dans les premiers siècles, tout m'a paru précieux, et j'ai mieux aimé en mettre plus que moins. J'ai même passé les bornes de la simple narration, en insérant des passages ou des extraits assez longs des auteurs anciens. Mais j'ai considéré que l'histoire même profane ne consiste pas seulement en des faits extérieurs et sensibles, elle ne se contente pas de raconter les voyages , les batailles , les prises de villes, la iii^rt ou la naissance des princes ; elle explique leurs desseins, leurs conseils,^ leurs maximes : celte partie est d'ordinaire la plus agréable aux gens sensés, et c'est toujours la plus utile. A plus forte raison l'histoire de la ' religion ne doit pas seulement consister à marquer les dates de l'élection ou de la mort des papes et des évèques, à raconter des miracles, ou les supplices des martyrs, ou les austéritcs des moines; tout cela y doit entrer, mais il est encore plus nécessaire d'expliquer quelle était cette doctrine que les miracles autorisaient et que les martyrs soutenaient par leur témoignage. Il ne sufl&t pas de dire qu'en tel temps et en tel lieu on tint un concile, où un tel hérétique fut condamné; H faut, autant qu'on le peut, expliquer les dogmes de cet hérétique, quelle couleur il leur donnait, et par quelles preuves on les réfutait. Si on écrivait l'histoire de la philosophie, on ne se contenterait pas de raconter la vie des philosophes et leurs actions, on exil. 4

iftiiiaw

cliquerait leurs dogmes. Or, Thisloire ecclésiastique efl riiisloire de la vraie philosophie; et les faits les plus importants qui la composent, c'est que, dès un tel temps, on enseignait telle doctrine «t on suivait telle maxime.

Quant aux menus faits sans liaison entre etix ou sans rapport au but principal de toute l'histoire, j'estime que l'on doit hardiment les négliger. H ne s'agit pas de montrer que nous avons tout la et que rien n'a échappé à nos recherches, ce serait une vanité puérile; il s'agit d'édiBer l'Église, et d'employer utilement notre loisir pour le soulagement de nos frères. Il ne faut mêler rien d'étranger au sujet, quelque curieux qu'il nous paraisse, et ne pas faire comme Platine, qui, faute de matière, remplit les vie$ des premiers papes do l'histoire des empereurs païens du même temps. On doit soigneusement distinguer, même dans les princes chrétiens, ce qu'ils ont fait comme chrétiens de ce qu'ils ont fait comme princes ; et depuis que les évêques et les papes ont eu grande part aux affaires séculières ou qu'ils ont été, princes temporels, il ne faut pas prendre, le change, ni charger l'histoire ecclésiastique de ce qu'ils ont fait en une autre qualité que d'évèques et de chrétiens. J'ai cru seulement devoir marquer la suite des empereurs, comme un fil pour conduire la chronologie; et j'ai raconté quelques faits de l'histoire profane qui avaient rapport à mon sujet, principalement les morts tragiques des persécuteurs.

Autant qu'il faut retrancher les faits inutiles, autant faut-il avoir soin de circonstancier les faits utiles. Non que je voulusse rae donner la liberté d'ajouter la moindre particularité, sous prétexte qu*elle serait vraisemblable; cette licence n'appartient qu'aux poètes : l'historien doit mettre l'exacte vérité pour fondement de son travail. Mais il doit recueillir soigneusement toutes les circonstances, qu'il trouve dans les originaux, afin de peindre les faits

importants et les mettre autant qu'il peut devant les yeux. Outre le plaisir que donnent ces peintures, rutililé en est grande ; elles frappent vivement rimagination et entrent profondément dans la mémoire, tenant l'esprit arrêté longtemps sur un même objet.- Quand je oWrirais qu'un abrégé, je voudrais raconter ainsi les faits que je jugerais dignes d'y entrer, retranchant les autres absolument pour leur faire place ; et c'est principalement ie défaut de cette observation qui rend tant d'histoires sèches et ennuyeuses. On croit y remédier par l'élégance du sR^le, par les sentences et les réflexions ingénieuses. Souvent les ignorants y sont pris, et ne laissent pas d'admirer et de louer une histoire qui les ennuie et dont ils ne retiennent rien. Les gens sensés ne se piûent ni d'épilhètes, ni de grandes phrases, ni de jeux d'esprit, ni de sentenc^es, ni en un mot de tout ce qui n'est que de l'auteur ; ils cherchent des faits solides, sur lesquels ils puissent eux-mêmes porter leur jugement. Pour peu que l'auteur soit judicieux, il doit penser que plusieurs de ses lecteurs ie seront plus que lui ; il ne doit pas les prévenir ni leur ôter te plaisir de faire leurs réflexions ; son devoir est seulement de leur en fournir la matière. D'ailleurs, s'il se donne la liberté de juger des personnes et des actions ou seulement de les qualifier par des épithètes, il témoigne de la passion, il prend parti et se rend suspect. Le plus sûr est donc de s'en tenir à la simple narration, et ne faire, depuis le commencement de l'ouvrage jusqu'à la fin, que raconter des faits, sans préambules, sans transitions affectées, sans réfl3xion.4; en sorte que le lecteur ne soit occupé que des choses qu'il apprend, comme si elles se passaient 'réellement devant ses yeux, et qu'il n'ait pas le loisir de penser si elles sont bien ou mal écrites, si elles sont écrites, s'il a un livre entre les mains, s'il y a un auteur au monde. C'est ainsi qu'Homère écrivait, et c'est ainsi, pour nous proposer un

modèle plus digne, qu'écrivaient Moïse, Samuel , et tes autres historiens sacrés. Quiconque sait les goûter trouve qu'ils ont atteint la perfection de l'histoire par le choix judicieux des faits, la clarté de la narration, la vivacité des peintures, et la simplicité du style qui leur attire la créance.

S'il faut retrancher les réflexions , à plus forte raison les dissertations et les discussions de critique. Après qu'un bâtiment est achevé, on ôte les échafauds, les machines, et enfin les cintres des voûtes. Ce n'est pas que tous ces secours n'aient été. nécessaires pour le bâtiment, et qu'on ait pu les employer sans beaucoup d'industrie et de dépense ; mais ils ne feraient plus qu'embarrasser et défigurer l'ouvrage. Ainsi l'historien doit examiner avec tout le soin possible les faits qui méritent d'entrer dans son histoire, n'y rien mettre et n'en rien rejeter que pour de bonnes raisons. Mais il ne doit pas en rendre compte au public par des digressions fréquentes et incommodes au lecteur , qui ne cherche que des faits , surtout quand par l'examen on trouve que des faits sont faux ou inutiles; j'estime que la critique ne doit aboutir qu'à les passer sous silence, et rien ne me paraît plus fatigant dans une histoire qu'une longue dissertation qui se termine à ne m'apprend re-rien ; car encore qu'il soit vrai que les autres se sont trompés, je ne compte pas pour connaissance utile par rapport à l'histoire cette connaissance de leurs erreurs ; je m'attache au fond, et aux faits qu'il faut croire ou rejeter. L'auteur doit donc prendre sur lui toute la peine , pour procurer au lecteur le plaisir d'apprendre facilement des faits utiles. Il est vrai qu'en suivant celte méthode, la plus grande partie du travail de l auteur demeurera cachée; mais il lui importe peu s'il est raisonnable , et moins encore s'il est chrétien, et s'il n'attend sa récompense que de celui qui voit dans le secret.

«Dans Texaiiien des faits je vois deux excès à éYÎter : Tnn de crédulité, l'autre de critique; or, ce n^est pas seule* meut la simplicité qui rend trop crédule : il y a des gens qui le sont par politique et par mauvais rafiSnement. Us croient le peuple incapable ou indigne de connaître la vérité , et regardent comme nécessaire de l'entretenir dans toutes les opinions qûll a reçues sous le nom de religion , craignant d'ébranler le solide en attaquant le frivole. Dans le fond, ces politiques superbes sont eux-mêmes très ignorants : faute, de connaître la religion, ils ne la prennent point sérieusement, et n'y sont attachés que par les préjugés de Tenfance et par des intérêts temporels. Ils n*ont jamais examiné les preuves solides de TÉvangile, ni goûté l'excellence de sa morale et l'espérance des biens éternels. C'est pourquoi ils n'osent approfondir ; ils craignent de connaître l'antiquité, sachant bien qu'elle ne leur est pas favorable ; ils veulent croire que Ton a toujours vécu comme aujourd'hui, parce qu'ils ne veulent pas changer de mœurs; comme s'il pouvait jamais être utile de se tromper, ou si la vérité pouvait devenir fausse, à force d'être examinée. Grâces à Dieu , la religion chrétienne a été mise à toute épreuve, et elle ne craint que de n'être pas connue.

L'autre espèce de gens trop crédules sont des chrétiens sincères, mais faibles et scrupuleux, qui respectent jusqu'à l'ombre de la religion et craignent toujours de ne croire pas assez. Quelques uns manquent de lumière, d'autres se bouchent les yeux et n'osent se servir de leur esgirit ; ils mettent une partie de la piété à croire tout ce qu'ont écrit des auteurs catholiques , et tout ce i]ue croit le peuple le plus ignorant. Pour moi j'estime que la vraie piété consisté à aimer la vérité et la pureté de la religion, et à observer avant toutes choses les préceptes marqués expressément dans l'Écriture. Or, je vois que saint Paul

âï PREMIER DISCOURS

recommande plusieurs fois à Tite et à Timolhéo d'éviter les fables ' , et qu'entre les désordres des derniers temps , * il prédit que Ton se détournera de la vérité pour s'appliquer à des fables ' ; je vois que les doctes fables ne sont pas moins rejetées par saint Pierre que les contes de vieilles par saint Paul ^ ; et comme il condamne les fables judaïques, je crois qu'il aurait condamné les fables chrétiennes , s'il y en eût eu dès lors. Que diront à cela ceux que la timidité rend si crédules? n'auront-ils point de scrupule de mépriser une telle autorité ? Dirootnls que jamais il n'y a eu de fables chez les chrétiens ? il faudrait démentir toute l'antiquité ; et quand nous n'aurions que la Léjrende dorée de Jacques de Voragine, elle n'est que trop suffisante. La donation de Constantin n'est, pas crue même à Rome ; la papesée Jeanne, crue autrefois par les catholiques, est abandonnée et réfutée par les protestants. Baronius, sans doute bon catholique, a rejeté quantité d'écrits apocryphes , et de fables avancées par Métaphraste et par plusieurs autres.

La critique est donc nécessaire : sans manquer de respect -pour les traditions, on peut examiner celles qui sont dignes de créance; on le doit même, sous peine de manquer de respect aux vraies en y en mêlant des fausses. Sans douter de la toute-puissance de Dieu, on peut et on doit examiner si les miracles sont biep prouvés , pour ne pas ()orter faux témoignage contre lui, en lui en attribuant qu'il n'a pas faits. Tous ces faits particuliers ne font rien à la religion. Que saint Jacques ne soit jamais venu en Espagne^ ni sainte Madeleine en Provence; que nou» ignorions, l'histoire de saint Georges et de sainte Marguerite, l'Évangile en sera-t-il moins vrai ? Serons-nous moins obliges à croire la Trinité et Tlncarnation , à porter notre croix , à renoncer à nous-mêmes, et à mettre toute nptre

• 1 Tim. III, 4. IV, 7. — » 2 Tim. IV, 4. — 3 Tit. 1, 14. — 2 Petr. 1, 16.

SUR L'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. bi

espérance dans le ciel? Les traditions universellement reçues touchant les dogmes de la foi, Tadministration des sacrements et les pratiques de piété, ne peuvent être Irop respectées ; la plupart même se trouvent marquées dans les écrits des premiers siècles; mais ce respect ne doit pas être étendu à tous les faits que l'ignorance ou la malice , abusant de la crédulité des peuples , a introduits depuis sept ou huit cents ans ; car les fables se découvrent tôt ou tard, et alors elles donnent occasion de se défier de tout, et de combattre les vérités les mieux établies. C'est un des ' prétextes les plus spécieux des protestants pour calomnier l'Église catholique. Ils ont persuadé aux peuples que nous avions oublié Jésus-Christ pour n'adorer que les saints; que notre religion était réduite à des signes extérieurs, le culte des images, les pèlerinages ,-les confréries; qUe nous avions supprime l'Écriture pour substituer à sa place des légf^ndes fabuleuses.

Sur ce fondement ils ont donné dans Textrémité opposée : ils ont^Mitré la critique jusqu'à ne laisser rien de certain, et la mauvaise émulation de paraître savants a entraîné quelques catholiques dans cet excès. Il y en a qui n'osent croire ni miracle ni visions, de peur de paraître trop simples; et si j'avais voulu suivre les avis qui m*ont été donnés, j'en .aurais supprimé plusieurs : mais j'ai trouvé des esprits plus élevés , et au-dessus des esprits forls, qui m'ont rassuré. Ils m'ont représenté qu'il n'y a plus de religion, si nous ne lui donnons pour fondement la créance <Jes faits surnaturels, et que ces preuves sensibles de la puissance divine ont converti le monde idolâtre bien ptug que les raisonnements et les disputes. Un véritable chrétien ne doit donc avoir aucune peine en général à croire des iBiracies ; il n'est qtjestion que de la preuve du fait particulier. Ceux que l'Écriture rapporte sont au-dessus de toute autorité, mais ceux qui sont rapportés par des auteurs

graves ont aussi la leur à proportion. Saint Irénée doit êlre cru quand il témoigne que de son temps les guérisons, les autres miracles et le don de prophétie étaient communs dans rÉglise catholique. Saint Cyprien doit être cru quand il rapporte les révélations que lui ou d'autres personnes de son temps avaient eues. Je ne fais pas plus de difficulté de celles qu'Hermas récite dans son Livre du pasteur, et je les crois au pied de la lettre. Je crois celle de sainte Perpétue, dont les actes sont cités par Tertullien et par saint Augustin ; je crois les autres à proportion de Fautorité de ceux qui les ont écrites, et je n'accorderai jamais aux protestants que la piété des auteurs ni la profession mo* nastique diminue leur autorité ; au contraire, la vraie piété éloigne la vanité et les passions , qui sont les sources du mensonge.

Un autre excès de critique est de donner trpp aux conjectures. Érasme, par exemple, a rejeté témérairement quelques écrits de saint Augustin sur le style, qui lui a paru différent. D'autres ont corrigé des mots qu'ils n entendaient pas ou nié des faits écrits dans un auteur, parce qu'ils ne pouvaient pas les accorder à d'autres d'une égale ou d'une moindre autorité, ou parcequ'ils ne pouvaient -les concilier avec la chronologie, dans laquelle ils se trompaient. On a voulu tout savoir et tout deviner; chacun a raffiné sur les critiques précédents , pour ôter quelque fait aux histoires reçues et quelque ouvrage aux auteurs connus. J'ai méprisé cette critique dédaigneuse, et j'ai suivi ce que j'ai trouvé le plus universellement approuvé par les savants, sans trop m'arrêter aux conjectures nouvelles et singulières. Ayant pris mon parti, j'ai donné pour vrai ce qui m'a paru bien prouvé, le racontant simplement; j'ai mis on dit à ce qui m'a paru douteux, quand j'ai cru le devoir rapporter; car le plus souvent je l'ai entièrement passé sous silence. C'est, ce me semble,

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le meilleur moyen de combattre les erreurs innocentes, de ne les point relever. Je ne voudrais jamais avancer, en préchant ni en écrivant , des faits que je ne croirais pas véritables, quoiqu'ils passent pour tels parmi le peuple; mais je ne voudrais pas.aussi les combattre publiquement sans nécessité. Quand on croira que saint Jacques a prêché en Espace, ou que saint Martial a été un des soixante et douze disciples, on ne mettra pas son salut en danger; mais de combattre directement ces créances en certains lieux, et devant certaines personnes, ce serait les scandaliser, les aigrir, et altérer notablement la charité. Il vaut donc mieux tolérer ces opinions , les passant sous silence dans les écrits et dans les discours publics , et nous con* tenter de les attaquer en particulier, quand nous trouvons des personnes capables de goûter nos raisons. Appliquonsnous à édifier plutôt qu*à détruire ; recueillons avec soin toutes les vérités importantes, établissons-les solidement et les publions sur les toits ; nous verrons insensiblement tomber les erreurs qu'une contradiction trop âpre ne ferait que fortifier.

Que Ton ne me demande donc point pourquoi dans le premier siècle j'ai dit si peu de chose de la sainte Vierge ei des apôtres ; j'en ai dit tout ce que j'ai trouvé de certain, et j'ai recueilli jusqu*aux moindres parcelles des traditions rapportées par saint Clément Alexandrin et par les autres auteurs les plus proches. Le surplus, rapporté par Métaphraste, par Nicéphore et d'autres modernes, qui- -conque se contente de leur autorité le peut croire : pour moi, je ne l'ai pas cru digne d'être mélé'^avec ce que j'ai tiré des Actes et des Épttres des apôtres. Un fait n'est ni plus certain ni même plus vraisemblable pour se trouver dans un grand nombre d'auteurs nouveaux , qui se sont •copiés les uns les autres. Quand tous les dDcteurs qui vivent aujourd'hui s'accorderaient à dire que la sainte

àS PREMIER DISCOURS

Vierge a vécu soixante et quinze ans, cette opinion n'en serait ni plus vraie ni plus probable , puisqu'elle n'a aucnn fondement dans rantâquité, et que les faits ne se devinent point à force de raisonner. Cependant, comme les hommes aiment à se déterminer, ce que le premier a avancé en devinant et disant. Peut-être il est p'.us pieux de le croire ainsi, un autre dit qu'il est vraisemblable, un U-oisième l'avance comme certain en citant les deux premiers; la foule s'y laisse entraîner , et quiconque veut ensuite ap* profondir et remonter à la source est un novateur 'et on curieux téméraire. C'est par la même raison que j'ai dit si peu de chose d« premiers papes, et que je n'ai point rapporté les actes de tant (le martyrs fameux dont on trouve des légendes. La vraie piété nous fait aimer la vérité , et nous contenter de ce que Dieu veut que nous sachions. Je crains au contraire que plusieurs ne trouvent ici trop d'actes de martyrs, et rapportés trop longuement. Je n'ai pas mis néanmoins tous ceux que le R. P. dom Thierry Ruinart nous a donnés sous le nom d'Actes sincères et choisis, et j'en ai laissé quelques uns où je n'ai rien vu d^ singulier. Voilà les règles que j ai voulu suivre dans le choix des matériaux de cette histoire.

Quant à la manière d'écrire, je vois deux méthodes pratiquées par les auteurs : lune, de rapporter tout au long: les passages des originaux , en sorte que l'auteur ne parle que pour en faire la liaison ; Tautre, d'en prendre la substance et composer l'histoire d*un style égal et continu. La première méthode est celle des centuriateurs et de Baronius, et on peut dire aussi que M. Hermont dans ses Vies Ta plus suivie que l'autre ; elle parait la plus sure et la plus solide. C'est comme produire les pièces dans on procès; le lecteur n'a qu'à juger par loinnème : mais cette méthode engage à une grande lon<]^ieur et à de fréquentes Tépétilioos; car, comme le même foit est souvent racoolè

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par différeDls auteurs avec quelque diversité de circonstances, il faut les rapporter tous; autrement* le lecteur ne serait pas pleinement instruit. De plus, en transcrivant les passages entiers, on se charge de tous les défauts des originaux, de leur obscurité, de leur longueur, de leurs phrases et de leurs paroles superflues, ce qui ne fait que fatiguer le lecteur , quand ce ne serait que par la bigarrure du style. Les ouvrages même les mieux écrits deviennent très désagréables quand on n'en voit que des pièces hors de leur place ; car tout ce qui sert de preuve à Thistoire n'est pas Thistoire ; ou la tire de toutes sortes d'écrits, des lettres, des sermons , des panégyriques. Ce que saint Grégoire de Nazianze a dit fort éloquemraent dans Toraison funèbre de saint Basile devient froid et ennuyeux au milieu d'une histoire où Ton ne cherche que le simple fait ; au lieu que dans les discours 6gurés les faits ne sont le plus souvent qu^ touchés, et toujours enveloppés et ornés; on ne les démêle qa'avec beaucoup d'application. Ainsi le lecteur de Baronius est réduit à faire une étude pénible, au lieu de l'instruction facile qu'il cherchait ; c'est plutôt la matière de l'histoire qu'il trouve bien préparée, que l'histoire même. D'ailleurs on se trompe si Ion poétend que cette méthode laisse au lecteur la liberté entière de juger. Le choix des faits et des passages dépend toujours de l'auteur; souvent il supprime ce qui est contraire à ses préjugés; et quant aux passages qu'il rapporte , souveiïl il les détourne on les affaiblit parles réflexions et les dissertations que celle méthode attire nécessairement; car, en rapportant les passages, il faut expliquer les termes obscurs, lever les contradictions, concilier les diversités. De tout cela ensemble résulte une prodigieuse longueur des livres, qui est un plus grand mal que Ton ne croit, puisque c'est une des sources de l'ignorance; car qui a le loisir et le «ourage de lire tant de gros volumes?

lecteurs sérieux et altenlîfs. Les actes des martyrs m'onl paru nécessaires, afin qu'un si grand objet fil sur les esprite une aussi forte impression qu'il le mérite; et j'ai cru les devoir rapporter dans leur simplicité originale, parceque ce sont des pièces authentiques pour la plupart, des interrogatoires en bonne forme et des procès-verbaux de question qui feraient preuve eu justice. Par le plaisir qu'ils m'ont donné, j'ai jugé qu'ils en donneraient à quiconque aime le vrai et le naturel , et je ne vois point de lecture plus propre à nourrir la piété. Ces avantages m'ont paru préférables à l'uniformité et à l'élégance du style. Après les martyrs, les plus grands spectacles sont les moines; c'est pourquoi j'ai mis assez au long la vie des.premiers et de& plus illustres , m'arrètant plus aux vertus qu'aux miracles. Quoique ces vies soient assez connues et entre les mains de tout le monde, j'aurais cru en les omettant omettre une partie considérable de mon sujet , qui ne comprend pas moins les mœurs que la discipline, et la doctrine. Or , les mœurs s'apprennent bien mieux par les exemples singuliers que par des observations générales ; rien ne fait tant connaître les hommes que le détail de leurs discours et de leui's actions. Au reste, je ne me propose point de ne dire que des choses nouvelles.

Je n*ai pas cru devoir remonter jusqu'à la naissance de Jésus-Christ, parceque son histoire est assez connue des chit^iens , et on ne la peut mieux apprendre que par la lecture continuelle des Évangiles. Quiconque s'imagine la pouvoir mieux écrire ne Tentend pas ; et nous n'en savons rien , ou presque rien , que ce qui est dans le texte de l'Écriture . Il n'en est pas de même de Thisloire des apôtres ; outre les Actes , il y a plusieurs faits considérables dans les Épitres de saint Paul et dans les auteurs élranl»>rs du même lemps^ comme Josèphe et Philon. Josèpbe surloMt est précieux par le soin qu'il a pris d'écrire la ruine

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de Jérusalem , et de vériûer' ainsi sans y penser les prophétieâ de Jésus-Christ.

Quant à l'ordre des temps , je n'ai pas cru m* y devoir attacher trop scrupuleusement. Il ne convient qu'à un historien contemporain comme Tacite de faire des annales, écrivant des faits qu*il connaît dans un grand détail, et dont la proximité rend les dates certaines. Ainsi, qui se proposerait Thistoire ecclésiastique depuis le concile de Trente, ou même depuis celui de G)nstance, aurait raisoo de- la ranger par annales. Msûs de vouloir réduire ainsi des faits très anciens , dont soovent on ne sait le temps que par conjecture, et souvent on Tignoré absolument, c'est se donner une grande peine, au hasard de se tromper et d'induire les autres en erreur. Aussi, malgré l'érudition profonde et le travail immense de Barooius, on a trouvé de grands mécomptes dans sa chronologie , et le R. P. Pagi entre les autres vient de nous donner plusieurs gros volumes pour les corriger.

Toutefois Baronius lui-même n'a pu fixer tous les faits; il y en a un grand nombre qu'il n'a rangés sous certaines années que par occasion, sans leur donner de date certaine, parcequ'en eSet il est impossible de la savoir; comme quand il place la retraite de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze l'an 563 après la mort de Julien l'Apostat ; il aurait pu la mettre tout aussi bien cinq ou six ans plus tôt. Cependant le lecteur qui veut être déterminé s'arrête à celte autorité, et croit, sans l'examiner, que chaque fait est arrivé dans l'année qu'il voit en tête de la page. Dans les faits même les plus certains, il n'est pas toujours à propos de suivre exactement l'ordre des années ; autrement l'histoire tombera dans une extrême sécheresse, étant interrompue à tous' moments et comme hachée en menues parcelles, dont chacune fera peu d'impression et ne donnera aucun plaisir. 11 faudra passer in-

cessamment d'Orient en Occident , de Rome à Ântioche : quitter un concile commencé en Italie, pour en voir un autre en Afrique ; insérer une ligne pour marquer la mort d'un pape ou d'un empereur, tout cela sans liaison ou par des transitions forcées. Il vaut bien mieux anticiper quelques années ou y remonter, pour reprendre un fait importent dès son origine, et le conduire jusqu'à la fin. Le meilleur ordre est celui qui conduit Fesprit le plus naturellement, pour entendre les choses et les retenir, et Ton remédie à la confusion en marquant les dates.

Mais il est de la bonne foi de ne les marquer que quand on les sait, et il n'est pas du devoir d'un historieR de passer sa vie à les rechercher. Cependant l'émulation des savants du dernier siècle a poussé la chronologie à une telle exactitude, que la vie de Noé n'y suffirait pas. Il faudrait calculer exactement toutes les éclipses dont on a connaissance, et fixer leurs places dans la période Julienne ; savoir les époques de toutes les nations , leurs différentes espèces d'années et de mois, et en faire la réduction à la nôtre; examiner toutes les inscriptions des marbres antiques et des médailles, corriger les fastes consulaires , conférer toutes les dates qui se trouvent dans les historiens, et, quand on descend plus bas, venii" aux cartulaires et aux titres particuliers. Quand finiront ces recherches, et comment s'assurera-t-on de ne s'être point mécompte? Encore peut-on les souffrir dans les faits don t il importe de savoir le temps; mais combien y en a-t-rl qui rie sont d'aucune conséquence ! Combien de disputes sur le sens d'une inscription ou sur l'occasion d'une médaille qui au fond ne nous apprend rien, pour savoir l'âge d'un empereur, le jour précis de sa mort, d'autres faits semblables dont on ne v'eut rien conclure, sinon que Baronius ou Sculiger se sont trompés I N'est-ce point là ce que saint Paul appelle languir après des questions qui ne produisent

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que des jalousies et des querelles? On retient bien plus les faits que les dates; dans noire propre vie souvent nous nous souvenons d'avoir fait ou dit telle chose, en tel lieu, avec telle personne , en telle saison , sans nous souvenir du jour ni de l'année. La plupart de^ historiens, et surtout les historiens sacrés, ont écrit ainsi, et n'qnt marqué les ' temps que quand ils étaient nécessaires , comme les dates des prophéties. Il importe pour la suite de la tradition de savoir la succession continue des papes et des autres évi ques des sièges apostoliques ; aussi les anciens nous l'ontils fidèlement conservée.. Mais il est unpossible de savoir la durée de chaque pape pendant les deux premiers siècles ; et quand on la saurait, l'utilité en serait petite, puisqu'on ne sait presque rien de leurs actions.

Voilà les raisons qui m'ont empêché de m'enfoncer dans les recherches de chronologie, afin d'avoir plus de temps pour examiner la substance des faits et les mettre en évidence. Je me suis servi du travail de ceux qui m'ont précédé, sans toutefois les suivre aveuglément; j'ai marqué les dates qui m'ont paru solidement établies; je n'en ai point mis aux faits dont je n'ai point trouvé le temps certain, et je les ai placées dans les intervalles les plus vraisemblables , toujours prêt à corriger mes fautes quand je les aurai reconnues. J'ai suivi les n^êmes règles pour la géographie ; je m'en suis rapporté à ceux qui en ont fait une étude particulière; mais j'ai soigneusement observé de nommer les lieux conformément à l'usage de chaque temps. Pendant ces premiers siècles, je dis toujours la Gaule, la Germanie, la Grande-Bretagne, la Lusitanie. II me semble que c'est faire un anachronisme de parler autrement, et de nommer France ou Angleterre les pays où les Francs et les Anglais n'étaient pas encore. J'ai été plus embarrassé pour la traduction des noms propres , qui ne Font pas familiers en notre langue, et j'ai mieux aimé,

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