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CHAPITRE PREMIER

Enfance ; jeunesse de l'abbé Gourdon; premières années de son sacerdoce.

La notice que nous entreprenons offre un grand charme dès son début. Elle nous conduit à une ferme solitaire dont le toit rustique s'élève à l'ombre d'un bois , en face de prairies fécondées par un ruisseau intarissable. Là, nous apparaît avec sa figure grave et ses cheveux blancs, Jacques Gourdon, « l'un de ces métayers vendéens, qui, malgré l'obscurité de leur condition, ont conquis une sorte de célébrité à force de probité, de dévouement et de courage; dignes émules des patriarches au milieu des excès d'une civilisation corrompue, chrétiens inébranlables contre le bruit des blasphèmes qu'ils sont contraints

» d'entendre, purs au sein des scandales qui les en- » vironnent et qui les affligent, joie de l'Église, gloire » de la religion, consolation des pasteurs, vivant pour » leur Dieu, pour leur maître et pour le bien pu- » blic (*). »

Ce vieillard a enrichi sa jeunesse d'actions sublimes dont son humilité ignore le prix, et qu'envieraient des héros. On l'a vu, surpris par un soldat républicain, le pistolet sur la gorge, garder son sang-froid, et, tout à coup, grâce à son agilité et à la vigueur de son bras, saisir l'arme meurtrière, la décharger en l'air, et dire à son ennemi : « Je te laisse la vie, tu en as besoin pour » faire pénitence. » Fier et intrépide dans le danger, il ne connaissait plus que les prévenances, les prières et les larmes, quand, à l'insu de son cœur, ses paroles avaient pu soulever quelque colère. C'est ainsi que, dans une discussion avec l'un de ses voisins où il avait soutenu un peu vivement, peut-être, les droits les plus légitimes, son interlocuteur s'étant oublié jusqu'à blasphémer, Jacques Gourdon demeura toute la soirée triste et pensif. Le lendemain, levé avant l'aurore, il se disposait à sortir. Ses enfants, étonnés, lui demandent où il va. « Je ne puis plus y tenir, mes en- » fants , je me rends à l'église demander pardon à » Dieu d'avoir été la cause qu'il a été si gravement » offensé. » Admirable délicatesse de conscience, qui

(*) Éloge funèbre du marquis de Civrac, par l'abbé Gourdon.

se reprochait comme un crime, une faute dont ii n'avait été pourtant que l'occasion involontaire! Ceux qui l'ont le plus intimement connu, assurent qu'il a dû paraître devant Dieu, après une carrière de plus de quatre-vingts ans, avec l'innocence de ses premières années.

Jacques Gourdon épousa, jeune encore, Marie Supiot, digne, à tous égards, de son mari. Cœur aimant, sensible, dévoué, âme grande, forte, élevée, elle joignait aux qualités de son sexe les vertus de la femme chrétienne. Nous lui avons entendu dire à elle-même, que, dans tout le cours de sa vie, elle n'avait jamais redouté qu'une seule chose, le péché mortel.

L'âme des parents, avec ses qualités et ses vices, est aux enfants ce que le tronc est aux rameaux qu'il nourrit. L'abbé Gourdon ne trouva dans celle de ses père et mère que des vertus.

Troisième fils accordé à cette famille vraiment patriarcale, Joseph Gourdon naquit le 19 mars 1790, à la métairie de la Borde, paroisse de Saint-Martin de Beaupreau, diocèse d'Angers. Dès que ses yeux purent fixer quelque objet, sa mère lui apprit à les élever vers le ciel; elle traçait avec ses petites mains, sur son front et sur sa poitrine, le signe vénéré de la croix; les premiers noms que ses lèvres prononcèrent lurent les noms de Jésus et de Marie ; les premiers épanouissements de son cœur, des actes d'amour de Dieu et d'adoration. Il n'avait pas encore dois ans que

chaque soir il fléchissait les genoux , avec tous les habitants de la maison paternelle, devant le crucifix et la madone héréditaires; déjà sa bouche enfantine s'exerçait à louer et à bénir le Seigneur.

Tandis que ses pieux parents l'initiaient ainsi, dès ses plus jeunes années, aux pensées, aux devoirs, aux habitudes de la vie chrétienne, des bruits sourds et sinistres, précurseurs de la tempête, se faisaient entendre de toutes parts autour de son berceau. « Chaque » jour, les Vendéens étaient blessés dans leurs plus » chères affections. Constants et religieux par carac- » tère, ils souffraient impatiemment les innovations » sacrilèges qui rendaient l'église de chaque village » veuve de son pasteur légitime. Soumis par principes » et par affection à l'autorité royale dont ils connais- » saient les bienfaits, ils ne goûtaient point les pro- » messes mensongères d'une fausse popularité; pleins » de bon sens dans leur simplicité, ils apercevaient » sans peine, à travers les haillons d'une liberté re- » poussante, l'orgueil de la tyrannie et les désirs ef- » frénés de la licence. Sensibles et généreux, ilsver- » saient des larmes sur les martyrs de la foi et de la » royauté ; ils se sentaient appelés à partager leur cou- » ronne. »

» Cependant l'impiété révolutionnaire ne connaît » plus de frein. Assise sur les débris de l'autel et du » premier trône de l'univers, ivre du sang royal qu'elle » vient de faire couler, elle appelle la France entière

» à sanctionner ses forfaits. » Rien ne l'arrête ; tout tremble, chancelle, fuit ou se brise devant ses décrets inflexibles comme ceux du destin.

« À la vue de cet abaissement universel devant l'impiété et la tyrannie, on était tenté de croire que la religion et l'honneur allaient disparaître pour toujours dans un commun naufrage. Mais un peuple dont la simplicité ne demandait point la gloire, et n'ambitionnait point des destinées si hautes, préparait à l'univers étonné d'admirables exemples de piété et de courage. Pénétrés d'horreur pour tant d'entreprises sacrilèges, les paisibles habitants de nos campagnes se lèvent tout à coup comme d'autres Machabées, et répètent avec eux ce cri de la foi et de l'honneur : // vaut mieux que nous mourions les armes à la main, que de voir la ruine de notre patrie et la destruction de nos autels. » Le signal est donné, la lice sanglante est ouverte. Toutes les cloches sont mises en mouvement, et le son lugubre du tocsin se prolonge des rives de la Loire aux bords de la Vendée. La population entière s'ébranle. Les airs retentissent des cris de vive la religion catholique! Point d'alliance avec les impies, point de trêve avec les régicides (*). » Joseph Gourdon commençait sa quatrième année,

(*) Oraison funèbre du marquis de Boncliamps, par l'abbé Gourdon.

lorsque ces généreuses acclamations arrivent à ses oreilles. À l'éducation si calme, si uniforme, si profondément pieuse, du foyer paternel, succèdent pour lui les émotions, les hasards, les périls, les agitations, mais aussi les magnifiques enseignements d'une guerre de religion.

Son intelligence, vive et précoce, aspirant naturellement tout ce qui est beau, noble et grand, s'épanouissait et se développait rapidement au milieu des exemples, chaque jour renouvelés, de sacrifice et de grandeur, de gloire et d'héroïsme. Sa sensibilité, son cœur, s'exaltaient au spectacle de tant de maux et de malheurs si généreusement supportés, tandis que sa piété et sa foi, arrosées par le sang des martyrs, poussaient des racines vigoureuses et désormais indestructibles.

Chaque homme a sa Genèse providentielle. L'abbé Gourdon dut à la sienne un caractère fortement trempé, une charité exquise, toujours au niveau des infortunes qu'il eut à consoler, une vivacité de croyance religieuse qui faisait, dans un siècle cle faiblesse et d'incrédulité, l'admiration de tous ceux qui l'approchaient. Lui-même aimait à reconnaître que les leçons reçues sur les genoux de sa mère, et les impressions de cette époque de sa vie , étaient pour lui un trésor de saintes inspirations et de nobles souvenirs qui ne lui faisaient jamais défaut.

Dès les premiers temps de la guerre , le jeune entant s'était familiarisé avec le sifflement des balles et

le bruit du canon. Accoutumé à voir la mort de près, il apprit à la considérer sans pâlir. Ce sang-froid remarquable à son âge lui sauva la vie et celle de sa mère.

L'armée, si justement nommée infernale, parcourait le Bocage, traînant partout à sa suite le pillage, le meurtre et l'incendie. La Borde, où se trouvait seule avec son fils la mère du petit Joseph, est envahie; l'un et l'autre n'ont que le temps de chercher leur salut dans la fuite. D'un champ voisin où ils se cachent, ils peuvent contempler tristement les flammes qui dévorent leur toit et tout ce qu'ils possèdent. Les républicains ne tardent pas à se retirer. Croyant le danger passé, le fils et la mère retournent avec précipitation à la ferme pour éteindre le feu, ou du moins pour sauver ce qu'ils pourront arracher à sa fureur. Mais, quelques soldats, revenus sur leurs pas, les saisissent.

À genoux, tenant son fils dans ses bras, la mère de l'abbé Gourdon recommandait à Dieu son âme et sa famille en attendant le coup de la mort, tandis que Joseph fixait ses regards, avec un imperturbable sangfroid, sur les apprêts du supplice. Le sous-officier, qui commandait, s'en aperçoit, et ne peut s'empêcher de le foire remarquer à ses camarades : « Voyez donc ce » petit brigand; quelle figure, quel calme, quelle au- » dace! il n'a pas peur, lui- je n'aurais jamais le cou- » rage de le tuer. » Cette impression fut partagée : < Va, brigande, lui dirent-ils, tu devras la vie à ton

enfant. » La pauvre mère l'emporta en le couvrant de ses larmes et de ses baisers, et, depuis cet événement mémorable, elle l'aima encore davantage.

Aux horreurs de la guerre succédaient quelques moments de repos. Les Vendéens les mettaient à profit pour panser leurs blessures, rendre à ceux qui étaient morts les derniers devoirs, ensemencer leurs terres à la hâte, et retremper leur courage dans la participation aux sacrements de l'Eglise.

M. Clambard, curé de Saint-Martin de Beaupreau, dont la mémoire est encore en vénération dans toute la contrée, passait des semaines entières à la Borde, occupé à entendre les confessions de la foule. Vers le milieu de la nuit, il célébrait la messe dans une grange échappée à l'incendie, Joseph Gourdon la lui servait. Les dons extraordinaires et précoces dont le Seigneur s'était plu à le combler, n'échappaient pas à la perspicacité de M. Clambard; et, comme si l'avenir lui eût révélé une partie de ses secrets, on l'entendit, à plusieurs reprises, affirmer que Dieu avait sur ce jeune enfant de grands desseins, qu'il serait l'honneur du sacerdoce. A ces paroles, ses pieux parents levaient leurs yeux mouillés de larmes vers le ciel; ils n'osaient, toutefois, ouvrir leurs cœurs à une espérance si flatteuse pour leur foi; la réalisation leur en paraissait alors impossible sans miracle.

Des jours un peu plus calmes suivirent tant d'orages. La Vendée, mutilée, mais encore pleine de vie,

consentit à déposer les armes, pourvu qu'on lui laissât ses autels : les églises se rouvrirent, l'exercice du culte fut toléré. Chaque dimanche, le curé de Saint- Martin enseignait le catéchisme à son peuple; grands et petits, jeunes et vieux, tous s'y pressaient avec une sainte avidité. Pour que chacun pût mieux comprendre et saisir les dogmes de notre sainte religion, il aimait à interroger. Lorsqu'il n'obtenait pas de réponse satisfaisante, il avait l'habitude de demander si quelqu'un dans l'auditoire comprenait la question. On était sûr alors de voir paraître le petit Joseph Gourdon. Dans son naïf langage, il résolvait la difficulté proposée, avec une assurance, une fermeté, un à-propos, qui excitaient dans l'assemblée une surprise mêlée d'admiration.

Un homme dont le nom réveille autant de souvenirs que de regrets, et dont la mémoire est devenue, dans ce diocèse , le symbole de tout ce que la charité a de plus compatissant et de plus dévoué, M. l'abbé Loir-Mongazon essayait alors, dans son modeste presbytère , de faire renaître de ses ruines l'ancien collège de Beaupreau. Il avait pour unique appui, dans ses généreux desseins, la pauvreté et son immense confiance en Dieu , deux ressources peu connues de la sagesse humaine, mais très familières aux saints et que, dans tous les âges de l'Eglise, nous voyons présider à la naissance de la plupart des œuvres vraiment grandes et bénies du ciel. Il ne faut pas s'en étonner,

c'est l'étemelle manifestation du mot de saint Paul : Elegit Deus infirma mundi ut confundat fortia. Dieu a choisi ce qu'il y a de plus petit pour confondre ce qui est fort (*).

M. Mongazon eut pour premier élève un pauvre orphelin. Lorsqu'on lui demandait comment il soutiendrait une entreprise si vaste, quels étaient ses moyens, il se contentait de répondre avec tranquillité : « Le » Seigneur y pourvoira (**). « Il y a pourvu en effet. Ce grain de sénevé semé par la charité ne tarda pas à devenir un grand arbre sous les ombrages duquel toute la jeunesse de la contrée et des provinces voisines, est venue se former à la science et à la vertu.

Cependant le jeune Joseph Gourdon était tourmenté du désir de s'instruire; sa mère, cédant à ses sollicitations, le conduit timidement au collège naissant et le présente à son généreux fondateur. M. Mongazon le connaissait depuis longtemps. Il donna pour épreuve au jeune postulant les premières pages de la grammaire de Lhomond. Quelques instants s'étaient à peine écoulés, l'enfant lui récitait les cinq déclinaisons avec une intelligence parfaite. À partir de ce moment il fut admis au nombre des élèves.

Le pauvre presbytère de Beaupreau était beaucoup trop étroit pour recevoir tous les jeunes gens qui s'y

(*) lreCor. ch. 1. 27.

(**) Dominus videbit, Gcnès. 22. 1 1.

présentaient; le plus grand nombre prenaient leur pension dans la ville et assistaient aux cours en qualité d'externes.

Joseph Gourdon fut accueilli par une pieuse et digne femme, qui vit encore et à l'obligeance de laquelle nous devons les faits qui vont suivre.

Chaque semaine ses parents lui donnaient une petite somme d'argent pour subvenir aux frais de sa nourriture. Son excellente hôtesse, Mme Gallard, s'aperçut que Joseph ne vivait que de pain sec ; elle s'en plaignit à sa mère. La bonne Vendéenne, surprise, inquiète, craint pour son fils les entraînements du jeu et lui adresse des interrogations sévères. Joseph, confus, baisse la tête et ne répond rien. Pressé de nouveau de révéler l'emploi qu'il fait de son argent, il avoue, en rougissant, qu'il le distribue à de petits pauvres. — C'est bien, mon fils, reprit la mère toute joyeuse et en adoucissant sa voix, mais tu ne peux étudier et vivre de pain sec. — Eux, ils n'ont pas de pain. Hors d'elle-même, l'heureuse mère serra longtemps Joseph sur son cœur et ne put qu'ajouter : « Mon fils, Dieu te bénira. »

Cette prédiction échappée à l'amour maternel devait se vérifier. Le jeune Gourdon portera dans ses relations sociales une abnégation de lui-même si complète, une chaleur d'âme si expansive, qu'elle lui conquerront, partout et toujours, l'affection universelle. Peu de personnes ont connu autant que lui les

douceurs de l'amitié. Dès cette époque ses camarades et ses maîtres lui étaient tendrement attachés. Parmi ces derniers, il en est deux dont les noms sont chers entre tous, aux anciens élèves du collège de Beaupreau, MM. Boutreux et Dubois. Nous retrouverons l'un et l'autre près du lit funèbre de l'abbé Gourdon. M. l'abbé Boutreux, après avoir été longtemps son commensal à la cure de Saint-Maurice, lui ouvrira le chemin de l'éternité, comme il lui avait ouvert celui de la science (*); nous verrons M. l'abbé Dubois l'as-

(*) M. Boutreux est mort a Saint-Maurice quelques semaines avant l'abbé Gourdon.

Le 5 août -1846. a la distribution des prix du pensionnat de M. Chapin a Beaupreau, M. l'abbé Bernier, vicaire général du diocèse, s'exprimait en ces termes : « Ces paroles, Messieurs, » reportent bien naturellement, mais bien tristement, vos pen- » sées et les miennes, vers cette tombe silencieuse qui se fer- » mait, il y a peu de jours encore, sur les restes vénérés d'un » homme qui nous fut cher a tous. Si l'éloge d'un prêtre selon » le cœur de Dieu pouvait convenablement, dans la bouche d'un » autre prêtre, revêtir des formes poétiques ou purement pro- » fanes, avec quelle vérité n'appliquerais-je pas a M. l'abbé » Boutreux ces mots de l'aimable poète qui fut, comme vous » le savez tous, l'objet de ses prédilections :

» Quid desiderio sit pudor aut modus » Tarn cari capitls ?

» Peut-on rougir, peut-on cesser de pleurer une tête si chère?

» Oui, elle était bien chère aux vrais amis des lettres, cette » vie consacrée à l'étude approfondie des anciens et surtout des » écrivains de Rome! Mais elle était plus chère encore a vous.

lo

sister à ses derniers moments et lui fermer les yeux. Le collège de Beaupreau comptait dès lors dans son sein un grand nombre de jeunes gens de mérite -, Guillaume Àngebauit, que la Providence destine à gouverner plus tard un vaste diocèse; Fauteur du Poëte mourant, Loison, enlevé à la fleur de l'âge, consumé de travail : il avait pris pour devise : Courte vie, beaucoup de gloire; l'abbé Drouet, fondateur du petit séminaire de Combrée, dont la mort, hélas! trop prompte, a fait verser tant de larmes; Armand Moricet, secrétaire intime de Mgr le duc de Bordeaux, modèle de fidélité et de toutes les vertus chrétiennes; l'abbé Henri Bernier, vicaire-général de ce diocèse,

» Messieurs, à moi-même et a tant d'autres que M. Boulreux » initia, avec tant de suavité, a l'appréciation de ces beautés lit- » téraires, dont il était lui-même si touché. Vous n'oublierez ja- » mais son zèle à vous faire partager son amour et son admira- » tion raisonnée pour ses classiques, ni la délicatesse de son » goût, ni la finesse de son tact, ni la justesse de ses intéres- » sanls commentaires. Vous savez, du reste, qu'il avait si bien » saisi le caractère et le génie de la langue latine, qu'il s'en élait » approprié le tour phraséologique et tout le matériel, qu'elle o lui était devenue familière a l'égal de sa langue maternelle, i) et qu'on trouve jusque dans les passe-temps de sa vieillesse » une facilité, une élégance, une pureté qui pourraient soutenir » le parallèle avec les plus heureuses productions des Comirc, » des Sauteuil et des CofQn.

» Mais ce que nous aimons par-dessus tout dans M. Boulreux, » ce qui nous cause de si amers regrets, c'était sa modestie,

qui a laissé à Doué et à Saumur de si précieux souvenirs; l'abbé Dandé, actuellement grand-vicaire de Nantes, de la perte duquel l'Anjou n'a pu encore se consoler; MM. André Boutreux, Sachet, Hérault, d'Andigné, de Boissard, de Belle-Ile, Gilles, de Villebois, Papin, et tant d'autres qui ont rempli ou remplissent encore avec distinction des postes éminents dans l'Eglise et dans le monde, ou les édifient par leurs vertus. Cette jeunesse d'élite proclame Joseph Gourdon le plus spirituel et le plus aimable des élèves du collège.

» sa touchante simplicité, sa douce aménité et le calme inal- » térable de cette âme si droite } si candide et toujours si bien- » veillante. Horace s'est appliqué a nous peindre la belle âme de » son ami Quintilius :

» Cui pudor, et justitiœ soror

» Incorruptafides, nudaque veritas,

» Quando ullum inventent parem?

» Le poète a réussi a nous faire partager son amour et ses re- » grets; mais il est bien au-dessous de l'admirable type que la » nature nous a présenté dans la personne de M. Boutreux , et » que la piété sacerdotale était venue anoblir et perfectionner.

» Résumons tout l'éloge de l'homme privé, du littérateur

» et du prêtre dans ces deux mots, qui seront bien compiis : » pendant quarante années, M. Boutreux a été le digne ami, le » collaborateur dévoué, le conseiller sage et fidèle, l'appui et » souvent le consolateur de M. Mongazon , dont le souvenir vi- » vra dans tous les cœurs et dont le nom inspire tant de véné- » ration, de reconnaissance et d'amour. »

« Je dois avouer, toutefois, qu'il dut beaucoup à la >> nature et peu au travail. Son imagination vive ne » pouvait se captiver dans le cercle trop étroit des » humanités, ni s'astreindre à ces études méthodi- » ques, sagement établies pour le développement cal- » culé et successif des facultés de l'enfant. Les degrés » progressifs qui règlent et favorisent la croissance » intellectuelle des hommes ordinaires , auraient été » pour lui des entraves fatales qui eussent comprimé » son essor. Il fallait à sa nature riche et vigoureuse » le mouvement et la vie, à son âme ardente l'espace » et la liberté. Ses études en souffrirent, son intelli- » gence y gagna peut-être, et, s'il ne cueillit pas des » palmes dans ces pacifiques combats de la jeunesse » studieuse , ses condisciples et ses maîtres lui pré- » disaient des triomphes sur une plus vaste scène (*). »

Beaupreau aimait la science et les fortes études, mais on s'occupait plus encore d'y former des hommes et des chrétiens, but, trop oublié de nos jours, de toute éducation véritable. L'enfant au collège n'est pas seulement l'espérance de la famille et de la société, comme le renouvellement de l'humanité dans sa fleur, un être qui grandira, fera plus ou moins de bruit dans le monde, paraîtra sur un théâtre plus ou moins élevé, avec des connaissances plus ou moins vastes, puis s'évanouira tout entier dans la tombe- aux

(*) M. l'abbé Fruchaud, Oraison funèbre de M. dourdon.

yeux de la raison éclairée par la religion, l'enfant a des destinées plus grandes, il a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu même (*). Ce n'est pas tout; s'il marche droit sur la terre, si ses pieds ne foulent pas le sentier du mal et de l'erreur, quelle que soit sa condition ici-bas, une couronne l'attend au sortir de cette vie; à son entrée dans l'autre monde, un sceptre sera remis dans ses mains (**). L'éducation solide doit donc, suivant la judicieuse remarque d'un païen : « apprendre à discerner le bien du mal, à craindre » Dieu, à respecter sa loi divine, former l'esprit, or- » donner la vie, régler les actions, nous enseigner ce » qu'il faut faire ou ne pas faire; à tenir le gouvernail » et à conduire le vaisseau de la conscience dans les » passages dangereux (***). »

M. Mongazon et ses dignes coopérateurs excellaient à donner aux jeunes gens ce genre d'éducation, sans laquelle les études et les belles-lettres ne sont trop souvent qu'un présent funeste et produiront des écrivains semblables à ceux que La Harpe a flétris dans ces vers :

J'admire leur talent, j'en déteste l'usage; Leur parole est un feu , mais un feu qui ravage.

(*) Et creavlt Deus hominem ad imaginem suam. Genès. \ . 27. (**) Sinite parvulos venire ad me; talium est regnum cœlorum. Math. 19. \h.

(***) Senec. epist. XVI.

Le collège de Beaupreau continuait donc pour le jeune Gourdon ces hautes leçons de morale et de vertu chrétiennes, qu'il avait puisées si abondamment sous le toit paternel et dans les événements qu'avait traversés sa première enfance. Les résultats en furent solides, décisifs- jamais il ne s'est démenti un seul instant, et quelques jours avant de paraître au jugement de Dieu, il a pu, en serrant la main d'un ami intime, se rendre à lui-même ce consolant témoignage : « Quelque nombreuses qu'aient pu être mes » imprudences, je meurs, grâce à Dieu, avec mon » intégrité. »

À quatorze ans, Joseph Gourdon venait de commencer sa rhétorique, lorsqu'il plut à Dieu de soumettre à une pénible épreuve sa vocation à l'état ecclésiastique. De bonne heure, sa foi et sa piété lui avaient appris à considérer le sacerdoce dans toute sa mystérieuse grandeur. Il se demandait à lui-même si, avec un caractère mobile, impétueux, ennemi de tout joug et de tout frein, il pourrait en remplir les austères et sublimes obligations.

Cette pensée lui causa d'abord quelque inquiétude ; puis, l'imagination, comme il arrive dans ces circonstances, exagérant à ses yeux les difficultés et les obstacles, il tomba, par degrés, dans le trouble, l'effroi et le découragement. Quelques personnes peu éclairées, auxquelles il fit part de ses appréhensions, achevèrent de le jeter dans de pénibles angoisses. i. i. 2

D'un côté, il y avait dans tout son être comme un attrait irrésistible vers le sacerdoce; de l'autre, il était convaincu qu'il ne pourrait acquérir les qualités éminentes qui font le saint prêtre.

Le jeune Joseph n'était pas de nature à hésiter longtemps : aucune considération ne l'arrête, il fait ce que sa conscience lui persuade être un devoir sacré, en déclarant hautement à M. Mongazon et à sa famille qu'il est résolu à interrompre des études, désormais sans but, pour retourner aux champs d'où il était sorti.

Le vénérable supérieur du collège de Beaupreau était trop éclairé pour partager les préoccupations de son jeune élève, dont il connaissait à fond, d'ailleurs, les grandes qualités. Il ne voulut pas, toutefois, user de sa légitime influence pour combattre son dessein. Il se contenta d'exiger que Joseph Gourdon achevât ses humanités, laissant à Dieu et au temps le soin de l'éclairer sur la carrière qu'il aurait à suivre. « A cette » époque, la Providence avait ramené de la terre » d'exil, à Beaupreau, madame la maréchale d'Àu- » beterre, une de ces femmes que le Saint-Esprit nous » représente comme prédestinées de Dieu pour le bien » et toutes sortes de bonnes œuvres (*). »

Devenue par ses bienfaits la seconde fondatrice du collège et son appui, elle avait avec les jeunes gens

(*) Oraison funèbre de M. Mongazon, par l'abbé Dubois.

qui l'habitaient de nombreux rapports. Son œil exercé distingua sans peine, au milieu de ses condisciples, le jeune élève de rhétorique, et entrevit tout ce qu'il serait un jour. Elle en demandait fréquemment des nouvelles à M. Mongazon, et chaque fois l'entretenait de ses pressentiments.

Ayant appris ce qui se passait , elle le fit venir et lui parla avec tant de bienveillance et d'intérêt, que Joseph Gourdon, pénétré de gratitude, lui ouvrit son cœur sans réserve. Profitant de ces épanchements, elle lui fit sentir, avec ce tact fin et délicat que donnent l'usage du monde et une connaissance parfaite des hommes et des choses, combien ses craintes étaient exagérées et vaines, et ajouta en finissant : « Vous avez été choisi, dès vos plus jeunes ans, » comme Samuel, mon enfant, et je me trompe fort, » ou Dieu a sur vous de grands desseins de miséri- » corde. N'allez pas, cédant à vos chimériques pensées, » vous opposer à l'accomplissement de sa volonté. »

Il semblait à Joseph Gourdon entendre la voix du ciel; mais laissons-le lui-même raconter cette circonstance importante de sa vie : « Des écailles épaisses » étaient tombées de mes yeux; je cherchais en vain » à m'expliquer comment j'avais pu hésiter un ins- » tant, tant ma vocation me paraissait alors claire et » certaine; depuis, je n'ai pas éprouvé l'ombre d'un » doute sur ce point... Je saisis avec une vive émotion « la main de la maréchale d'Aubeterre, je la baisai

» avec effusion et respect. Je crois véritablement que » je lui dois, après Dieu, le bonheur d'être prêtre. »

Au sortir de sa rhétorique, ses supérieurs, malgré sa gaîté vive et l'ardeur de son caractère, le jugèrent assez mûr néanmoins pour l'envoyer successivement professer à Doué et à Beaupreau.

Ils ne se trompaient pas. « A quinze ans, Joseph » Gourdon se montre plein d'autorité; il possède au » suprême degré l'art de se faire craindre et de se » faire aimer, et l'art plus difficile encore de se faire » comprendre, et de rendre agréables, en même » temps qu'utiles, des leçons arides par elles-mêmes. » Admis en philosophie et en théologie, il grandit » encore dans l'opinion publique; on ne sait comment » ce jeune séminariste peut être tout à coup logicien » consommé, et passer immédiatement des gais pro- » pos aux considérations les plus abstraites et les plus » métaphysiques (*). »

Il terminait sa seconde année de théologie, lorsque le 7 novembre 1811, le restaurateur du diocèse, M&r Montault, lui donna une preuve éclatante de sa confiance en l'appelant à succéder au vertueux M. Montalant dans la direction de l'école ecclésiastique établie à Angers. L'abbé Gourdon à l'école secondaire se montra au niveau de ses fonctions nouvelles, quelque

(*) Quelques mots d'éloges et de regrets, par l'abbé Stanislas

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