‹ Œuvres de l'abbe GourdonChapitre 2 sur 15 · FOURÉ · texte numérisé non relu

FOURÉ

importantes qu'elles fussent- et ceux mêmes qui, ne considérant que sa grande jeunesse, avaient été tentés, un instant, de blâmer le choix épiscopal, ne tardèrent pas à en reconnaître la haute sagesse. Son administration fut aussi florissante qu'elle pouvait l'être; des obstacles inouïs et de tous genres furent surmontés, ou du moins tournés avec bonheur; et lorsqu'en 1813, il quitta l'école secondaire pour aller achever ses études théologiques, il emporta l'estime de tous et des regrets universels.

« Le noviciat du clergé angevin était alors, comme » aujourd'hui, confié aux saints disciples du vénéra- » ble Ollier, qui ont acquis tant de droits à la recon- » naissance du diocèse. Sous la conduite de ces maî- » très vénérés, humbles modèles de science et de « vertu, l'abbé Gourdon s'affermit encore dans la » piété... Un instant même, l'ardeur de son âme l'en- « traîna dans les exagérations du scrupule que devait » bientôt corriger la rectitude de sa haute raison. En » le faisant passer par cette épreuve humiliante et » pénible, Dieu voulait sans doute lui enseigner le » traitement moral, qu'il devait lui-même, avec une » fermeté si habile et une charité si patiente, appli- » quer un jour à ces cruelles maladies de l'âme (*). »

Le séminaire avait à cette époque pour supérieur M. l'abbé Meillioc, vénérable vieillard, qui, nommé

(*)M. Pabbé FruchauD; Oraison funèbre.

grand vicaire en 1791, par M&r de Lorry, avait été, pendant la tourmente révolutionnaire, la providence de l'église d'Angers. Il joignait à la piété la plus éclairée et la plus aimable un jugement sûr et une connaissance profonde du cœur humain. À peine connut-il l'abbé Gourdon, qu'il comprit tous les trésors d'intelligence et de sensibilité dont le ciel s'était plu à l'enrichir, et l'aima comme un père. À ses yeux, il était la plus belle espérance de la religion dans nos contrées.

De son côté, le jeune séminariste éprouvait pour lui un amour vraiment filial, et lui accordait toute sa confiance. M. Meillioc devint son conseil, son guide et son meilleur ami. Le temps ne fit que cimenter cette liaison sainte , la mort même ne put la rompre ; le curé de la Chapelle-du-Genêt, ou de Saint-Maurice, ne prononçait jamais ce nom vénérable sans éprouver une émotion visible.

Il entrait dans la destinée de l'abbé Gourdon de trouver dans ses supérieurs et dans ses amis les plus belles âmes. Ordonné prêtre le 4 juin 1814, il fut nommé, le 14 décembre de la même année, vicaire de M. l'abbé Gruget, curé de la Trinité d'Angers, l'un de ces hommes dans le cœur desquels la charité semble s'être incarnée avec toutes les vertus. Ils vécurent ensemble pendant quatre ans dans la plus douce et la plus cordiale intimité, et lorsque, vingt-cinq ans plus tard, la mort vint ravir à l'amour de son diocèse

Msr Montault, le curé de la Trinité, presque nonagénaire, écrivit une lettre pressante au ministre de la justice et des cultes, pour l'engager à fixer le choix du gouvernement sur l'abbé Gourdon, désirant ardemment, disait-il, achever sa vie sous la houlette de celui qu'il avait lui-même initié aux secrets et aux devoirs du ministère pastoral, et dont il avait si bien appris à connaître les talents et les qualités.

Dieu avait d'autres desseins; les vœux du pieux et judicieux vieillard ne devaient pas se réaliser, luimême ne tarda pas à descendre dans la tombe; mais, avant que ses précieuses dépouilles y fussent renfermées, son ancien vicaire fit entendre sur son cercueil, du haut de la chaire de la Trinité, des accents si vrais, si profondément sentis, si chaleureux, si entraînants, que l'on assure qu'il n'en sortit jamais de plus pathétiques de cette bouche pourtant si éloquente. Malheureusement ce discours, inspiré par la vénération, la reconnaissance et l'amitié, n'a laissé de traces que dans la mémoire de ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre; il est à jamais regrettable qu'il ne puisse pas être reproduit.

A peine installé en qualité de vicaire à la Trinité, l'abbé Gourdon se vit entouré de l'estime et de la considération générales. On écoutait avec avidité sa parole, on recherchait sa société avec empressement, son éloge était dans toutes les bouches.

Tant de mérite, joint à une réputation précoce et

brillante, devaient éveiller la jalousie. L'abbé Gourdon était alors dans toute l'efïlorescence de la jeunesse et du latent, confiant, expansif, très répandu dans le monde, franc jusqu'à l'indiscrétion- porté à la satire, il ne savait pas plus dissimuler sa pensée que ses impressions, et flagellait les travers, les ridicules avec une verve toujours nouvelle. Ennemi, par tempérament, de la gêne et de toute contrainte, il n'avait pas ces formes extérieures contenues et graves qui semblent être l'apanage du prêtre; fort de la droiture de ses intentions, il mettait dans toutes ses relations sociales un abandon qui, aux yeux de l'observateur attentif, ne faisait que rehausser encore la beauté de son âme, mais qu'il était facile de dénaturer. Il n'en fallait pas tant pour l'envie; l'abbé Gourdon fut calomnié sans ménagement. Si sa réputation resta intacte, sa sensibilité fut vivement affectée. Dieu permet ces sortes d'épreuves pour affermir les grands cœurs, pour les empêcher de se laisser enivrer parla louange, pour les tenir en haleine, et tourner leurs efforts vers les biens immortels. Elles ne lurent pas étrangères à une œuvre de dévouement et de sacrifice qu'il méditait alors. Bien des fois il avait eu l'occasion de gémir sur l'abandon déplorable où se trouvait sous le rapport religieux l'armée française. Dès son enfance, il s'était senti pour les soldats un penchant, un attrait prononcé que les circonstances avaient encore contribué à développer. « D'ailleurs, dit saint Grégoire de

» Naziance (*), il y a de si nombreux rapprochements » entre la vocation du prêtre et celle du guerrier! » Depuis quelque temps, l'abbé Gourdon éprouvait un impérieux désir de consacrer à évangéliser les soldats, et à procurer le salut de leurs âmes, une vie qu'il avait due dans son enfance à la générosité de l'un d'eux. On faisait même, à sa prière, des démarches pour lui obtenir un brevet d'aumônier de régiment, lorsque M. le marquis de Civrac, colonel de la légion de Maine et Loire, et déjà son ami, l'empêcha, par des considérations décisives, de donner suite à sa généreuse résolution.

Ce projet venait d'être abandonné, lorsqu'au commencement de 1818, M. de Frayssinous écrivit à Msr Montault, que le cardinal de Talleyrand-Périgord, d'accord en cela avec plusieurs prélats, se proposait de réunir à la grande aumônerie un certain nombre de jeunes prêtres de talent, et de leur fournir les moyens de se livrer, sous sa direction et sous son patronage, à de hautes études ecclésiastiques, voulant ainsi former à la religion, dans un avenir prochain, des défenseurs utiles. Le saint prélat jeta aussitôt les yeux sur l'abbé Gourdon. C'était pour lui un sacrifice personnellement très pénible, car il l'aimait tendrement, et appréciait toute l'étendue de ses qualités.

Mais, entre le bien particulier d'un diocèse et le

(*) De vitâ christianâ.

bien général de l'Eglise, il ne crut pas qu'il fût permis d'hésiter un seul instant. Le jeune vicaire de la Trinité n'avait jamais ambitionné le bruit et l'éclat, ni désiré de parcourir le chemin qui conduit aux honneurs. Les dignités ne le séduisaient pas; sa haute raison y voyait, sous des apparences qui éblouissent la foule, bien des pièges secrets et des amertumes sans nombre. « Je » comprends, écrivait-il alors à un ami, que l'on soit » forcé de les subir, quand la volonté de Dieu se ma- » nifeste hautement; mais qu'on les recherche, même » de loin, même indirectement, c'est ce qu'on ne me » fera jamais entrer dans l'esprit ».

Vivement pressé par son évêque et par M. Prieur, vicaire général, il accepta avec répugnance ce que tant d'autres auraient regardé comme une faveur signalée.

Nommé, le 25 septembre 1818, chapelain de la grande aumônerie, il se rendit à Paris au mois d'octobre suivant, emportant, avec les bénédictions de son évêque, des lettres de recommandation où Msr Montault exprimait, avec toute l'effusion de sa tendresse paternelle, « ses regrets de perdre pour son diocèse » ce jeune prêtre, d'une vertu irréprochable, aussi » sincère que solide, et d'un talent vraiment remar- » quable (*). »

L'abbé Gourdon ne tarda pas à contracter l'amitié

(*) Expressions de l'attestation.

la plus étroite avec M. l'abbé Fayet, actuellement évêque d'Orléans. Ils habitaient ensemble, ils prenaient ensemble leurs repas, ils étudiaient ensemble, ils ne s'appelaient que du doux nom de frère ; tout entre eux était commun, leur bourse, leurs sentiments, leurs affections, et l'on pouvait dire, en empruntant les paroles de la Sainte Ecriture, que leurs âmes étaient vraiment collées Y une à Vautre (*).

M. l'abbé Desjardins, curé des Missions étrangères, cet homme de Dieu par excellence (**), comme le nommait WT de Quelen, les avait adoptés l'un et l'autre pour les enfants de sa prédilection.

Le cardinal de Périgord, l'archevêque de Samosate, son coadjuteur, l'abbé de Frayssinous, les abbés de Janson et Borderie, depuis évoques de Nancy et de Versailles, le vénérable M. Jalabert, modèle du clergé de Paris, et mort en odeur de sainteté, l'abbé Legris- Duval, le Vincent de Paul du xixe siècle, et un grand nombre d'autres membres du haut clergé, accordèrent à l'abbé Gourdon leur affection et leur confiance dès qu'ils le connurent. Il vécut bientôt dans une intime familiarité avec la plupart de ces hommes supérieurs. Ses débuts, dans les principales chaires de Paris, eurent beaucoup d'éclat, et lui assignèrent, de prime abord, un rang distingué parmi les orateurs sacrés.

C) IV li. Reg. ch. 4 8. v. I.

(**) Ibidem, ch. 17. v. 24.

Introduit dans le grand monde par les ducs de Brissac et de Doudeauville, ses manières franches, aisées, les ressources infinies de son esprit, sa conversation gaie, incisive, toujours aimable, pleine de charme; une physionomie qui réfléchissait dans son expressive mobilité toutes les impressions de son âme , son titre de prêtre vendéen, ses opinions généreuses et prononcées, le firent accueillir avec une sorte d'enthousiasme par cette société d'élite, la plus polie, la plus spirituelle, mais aussi la plus exigeante et la plus redoutable de l'Europe.

Tant de succès ne causèrent à l'abbé Gourdon ni orgueil, ni vanité*, un de ses amis nous racontait qu'un jour, chez Mmc la duchesse de Bourbon, on joignit à son nom celui de la Borde; on pouvait croire que c'était un titre de noblesse. Il s'en aperçut. A l'instant même, il trouva le moyen de commencer l'une des phrases qu'il adressait à la princesse par ces mots : « Lorsqu'à la métairie de la Borde, je gardais les trou- » peaux de mon père... » La princesse, appréciatrice éclairée du beau et du vrai, témoigna hautement combien elle goûtait la loyale délicatesse et la modestie du jeune prêtre vendéen.

Une circonstance toute fortuite acheva de donner à M. Gourdon la réputation d'homme d'esprit et de grand orateur. L'abbé Legris-Duval venait de mourir le 18 janvier 1819, entouré de ses bonnes œuvres comme d'une couronne d'immortalité. M. de Frays-

sinous avait accepté avec empressement le soin de faire son oraison funèbre; mais, distrait par une mission dont l'avait honoré la confiance du roi, il imposa cette noble tâche à l'abbé Gourdon, ne lui laissant que trois jours pour la réaliser.

Le 4 février 1819, on vit le jeune chapelain de la grande aumônerie monter dans la chaire des Missions étrangères, autour de laquelle se pressaient plusieurs membres de la famille royale, trente-deux prélats et tout ce que la cour et la ville possédaient de plus distingué par le rang, la naissance et le savoir. Le temps et le travail lui avaient manqué; il s'abandonna sans réserve à la sensibilité de son âme. Sa parole fut dès le commencement si éloquente, il eut des élans si vrais, si saisissants, que tout l'auditoire éclata bientôt en sanglots; l'orateur, s'animant encore davantage, redouble de chaleur, de verve, entraîne, agite, enlève, passionne l'assemblée. Le triomphe était complet. Son discours achevé, on l'accable de félicitations, M. de Frayssinous l'embrasse avec transport: « Jamais, mon cher abbé, lui dit-il, on ne m'avait » fait verser d'aussi abondantes et d'aussi douces » larmes. »

Cette improvisation de génie eut un immense retentissement. L'abbé Gourdon nous a avoué lui-même que les fonctions de vicaire-général lui furent offertes de tous côtés. Nous avons remarqué, précédemmenl, l'effroi que lui causaient les dignités ecclésiastiques }

depuis qu'il les avait considérées de plus près, et qu'il semblait y toucher, cet effroi, loin de diminuer, n'avait fait qu'augmenter et s'accroître.

Il avait pris, en quelque sorte, avec lui-même, l'engagement d'opposer à toutes les sollicitations un refus inflexible. Cependant M&r d'Andigné venait d'être appelé à l'évêché de Nantes. Des instances vives et réitérées sont faites à l'abbé Gourdon; on apporte, pour le déterminer, les raisons et les motifs les plus forts, les plus pressants. Il demeure inébranlable. Pour vaincre ses répugnances, et lui arracher enfin son consentement, il ne fallut rien moins que la triple autorité de MM. de Frayssinous, Desjardins et Jalabert. Nommé vicaire général de Nantes le 28 novembre 1819, il prit possession de ses fonctions nouvelles par un discours sur la naissance du duc de Bordeaux , qui enleva tous les suffrages. Les succès éclatants qu'il avait obtenus à Paris le suivirent à Nantes. Il les dut en partie « au talent si rare de la » conversation qu'il possédait au plus haut degré , et » qui répandait sur les relations de sa vie privée un

» charme inexprimable Qui a eu le bonheur de

» vivre avec lui , et n'a conservé le souvenir de quel- » ques mots heureux , de quelque observation neuve, » pleine de finesse ou d'originalité? Nous l'avons vu » souvent lutter d'esprit et d'atticisme avec quelques- » uns de ses nombreux amis : combats délicieux où, » du choc des idées, jaillissait l'étincelle qui éblouis-

» sait sans faire de blessure, et dans lesquels le vain- » eu, un instant terrassé, aiguisait son arme délicate, » et triomphait à son tour aux applaudissements des » spectateurs charmés.

» L'abbé Gourdon sut toujours faire tourner au » profit de la religion et de la vérité, ces talents agréa- » blés qui font aimer, dit le Saint-Esprit, à l'égal d'un » frère, celui qui les possède (*). »

Quand les circonstances, qu'il savait au besoin faire naître naturellement et sans effort, l'amenaient à parler des mystères de l'Homme -Dieu, des dogmes de l'Evangile ou des larges preuves sur lesquelles repose le christianisme, comme sur une base de granit, son langage devenait magnifique, et s'élevait à toute la hauteur du sujet qu'il traitait. Sa parole nette, claire, vive, imagée, pittoresque, abondait en traits piquants, en observations profondes; il poursuivait, avec une puissance et une force de logique irrésistible, l'erreur jusque dans ses dernières profondeurs; puis, la plaçant ainsi dépouillée de son prestige en face de la vérité catholique, il montrait cette dernière dans sa majestueuse simplicité, environnée d'éblouissantes clartés. Alors, les objections qui avaient paru les plus sérieuses jusqu'à ce moment, s'évanouissaient pareilles à des ombres légères; les esprits les plus hostiles ou les plus prévenus, frappés d'une lumière

(*) L'abbé Fruchaud, Oraison funèbre.

soudaine, étaient forcés de s'incliner devant le Verbe éternel, et de rendre hommage à l'évidence de la révélation chrétienne.

L'abbé Gourdon était intimement lié avec deux hommes éminents que de fortes études avaient initiés, depuis longtemps, à toutes les controverses philosophiques et religieuses. Leur âge mûr n'avait pu échapper entièrement à l'influence des doctrines du xvme siècle qui avaient séduit leur jeunesse. « Vous ne pou- » viez venir plus à propos, monsieur l'abbé, lui dirent- » ils, un jour, du plus loin qu'ils l'aperçurent-, depuis » longtemps nous nous escrimons pour nous rendre » compte de quelques points difficiles de la croyance » catholique, sans trop pouvoir y réussir; il vous ap- » partient de lever ces obstacles. » Le jeune grand vicaire de Nantes accepte ce cartel philosophique avec cette aisance, cette politesse enjouée dont il avait le secret. La discussion s'engage, s'anime et prend bientôt de vastes proportions.

L'abbé Gourdon en profite pour aller jusqu'au fond des choses; il démontre à ses savants amis, par une suite d'arguments sans réplique, qu'il ne peut exister d'antagonisme réel entre la religion et la philosophie véritable. Cette dernière, en effet, a nécessairement, et par la nature même des choses , deux parties : l'une est la préface; l'autre, le commentaire de la théologie ; l'une est l'anticipation; l'autre, le développement de la foi par la raison. Dans l'histoire de l'homme, comme

dans celle de l'humanité, la foi est le fait primitif. Elle descend par la parole dans les ténèbres de notre ignorance , elle y réveille la raison , elle la fait passer de la puissance à l'acte ; elle la soutient ensuite dans sa marche chancelante par une action insensible et continue; puis, quand la raison est arrivée au terme de sa carrière naturelle, que l'expérience de chaque jour nous montre être si limitée et si restreinte, la foi se présente pour recevoir ses hommages, prendre l'homme par la main, et le conduire à sa fin immortelle, suivant ces belles paroles de saint Augustin: « Le flambeau qui éclaire nos raisonnements s'allume » au foyer de la vérité infinie, où sa lueur nous re- » conduit pour nous livrer aux saints embrassements » de la foi qui nous fait achever le passage du temps » à l'éternité, des biens finis et caducs de ce monde » à la possession de Dieu même... (*). »

Partant de ces principes largement établis, l'abbé Gourdon trace à grands traits l'historique des mystères de la création, de la déchéance et de la réparation par Jésus-Christ, montre les traditions de tous les peuples d'accord avec nos croyances et les faits bibliques. Boulanger, Volney, Voltaire, nous affirmant eux-mêmes qu'il n'a existé aucun peuple qui n'ait eu le Dieu-Sauveur en expectative, et que le point du globe

(*) Saint Augustin, Cité de Dieu, p. 475.

où il était attendu, pouvait être appelé le pôle de l'espérance de toutes les nations (*).

Tirant la conséquence de ce qui précède : « si Jé- » sus-Christ est Fils de Dieu, dit-il, l'Evangile est » divin; si l'Evangile est divin, l'Eglise catholique est » divine, sa parole n'est que la continuation, l'écho, » le prolongement du Yerbe de Dieu; toute intelli- » gence raisonnable doit se soumettre par conséquent » à son enseignement, ou confesser qu'elle est en ré- » volte contre la vérité et son auteur. » Ces considérations élevées furent exposées avec une telle supériorité de talent, avec tant d'entraînement et d'éloquence, que ses savants amis, suspendus à ses lèvres, l'écoutaient avec une émotion toujours croissante et un intérêt indicible. Ils lui avouèrent naïvement qu'ils n'avaient aucune objection à faire, et que, dans tout le cours de leur vie, ils n'avaient rien lu, rien entendu qui les eût aussi pleinement satisfaits (**).

Cette semence de vie n'était pas tombée sur une terre ingrate; fécondée par le temps et la grâce, elle devait plus tard porter des fruits abondants. L'Eglise compte aujourd'hui, parmi ses enfants les plus fidèles, ces deux amis de l'abbé Gourdon; l'un et l'autre nous

(*) Voltaire, Additions à l'histoire générale, p. 45, éd. de 4 765. Volney, les Ruines, p. 228. Boulanger, l'Antiquité dévoilée par ses usages, t, 2, ch. 5, p. 569.

(**) Tout ce qui précède est extrait des uotes que l'un de ces hommes respectables a bien voulu nous fournir.

ont chargé de payer à sa mémoire le tribut de leurs regrets et d'une reconnaissance que rien ne pourra jamais affaiblir.

Une des infirmités de la nature humaine c'est d'être rarement complète; si l'esprit brille, abonde, le sentiment est froid, languissant; si, au contraire, le sentiment domine, déborde, l'intelligence manque de force, de suite ou d'élévation. L'abbé Gourdon était de ce petit nombre d'hommes qui vivent également par la tête et par le cœur. On remarqua, dans le cours de l'hiver de 1820, que chaque soir il restait à peine quelques instants dans un salon où tout était réuni pour le retenir, et disparaissait presque aussitôt, malgré toutes les instances qu'on pouvait lui faire.

La réserve, la discrétion dont il s'enveloppait dans ses excuses, une conduite si peu en harmonie avec ses habitudes accoutumées, firent soupçonner quelque mystère. Une fois excitée, la curiosité mit naturellement tout en œuvre pour l'approfondir. Après bien des recherches infructueuses, on découvrit enfin l'abbé Gourdon au cinquième étage, dans un misérable galetas, près d'un porteur d'eau à moitié paralysé et tout couvert d'ulcères. C'est là qu'il passait ses soirées dérobées à l'amitié, occupé à consoler ce malheureux, à panser ses plaies, élevant tour à tour son âme vers Dieu par de pieuses exhortations, ou lui rendant quelque gaîté par ses propos enjoués. La sœur de saint Vincent de Paul, la plus dévouée, n'eut pas été plus

prodigue de soins et d'affectueuse tendresse. // remuait sa couche de ses propres mains, se dépouillait, pour le vêtir, avec si peu de réserve que souvent il manquait lui-même des objets les plus indispensables. Ainsi, le jeune grand vicaire de vingt-huit ans allait, dans la demeure du pauvre, oublier l'empressement dont il était l'objet dans le monde, y expier, en quelque sorte , ses succès.

Tandis que la ville de Nantes toute entière admirait tant de générosité, l'horizon s'assombrissait et présageait à l'abbé Gourdon des orages. Il n'entrait pas dans son caractère de rien faire pour les conjurer. Il méprisa la calomnie, il pardonna les offenses. La vérité ne tarda pas à se faire jour : plusieurs de ceux dont il avait eu à se plaindre se repentirent de l'avoir méconnu et lui en témoignèrent leurs regrets dans les termes les plus expressifs; ses amis savent que jamais il ne se montra plus grand, plus noble, plus désintéressé qu'à cette époque difficile de sa vie. Le public apprécia de sa part la délicatesse d'un silence qui ne pouvait lui être inspiré que par les motifs les plus généreux. Nous imiterons sa réserve : nous serions désavoué par l'abbé Gourdon si nous arrachions aujourd'hui le voile qu'il ne voulut jamais soulever; et cependant nous avons sous les yeux des lettres, de nombreux documents qui serviraient à mettre en relief le beau caractère qu'il déploya dans des circonstances aussi délicates : mais nous croyons que sa mémoire n'a pas besoin de ces nouveaux témoignages.

Page 1