‹ Œuvres de l'abbe GourdonChapitre 13 sur 15 · LOUIS-ROBERT PAYSANT · texte numérisé non relu

LOUIS-ROBERT PAYSANT

ÉVÊQUE D'ANGERS

Prononcé dans l'église cathédrale, le 21 octobre 1841.

ÉLOGE FUNÈBRE

DE MONSEIGNEUR

ÉVÊQUE D'ANGERS

Gustans gustavi in summitate virgœ quœ, erat in manu meâ paululùm mellis , et ecce ego morior !

A peine ai— je goûté un peu de miel avec l'extrémité de la verge que je tenais à la main , et voilà que je meurs !

1 Reg. U. 43.

Monseigneur (*),

Ce passage de nos livres saints rappelle l'un des traits les plus touchants, et si j'osais me servir ici d'une expression que la gravité de la chaire n'admet

(*) M*r l'évêquc de Rennes.

pas, je dirais Tune des scènes les plus mélancoliques qu'offre l'histoire du peuple de Dieu.

Le fils de Saùl venait de laver dans le sang des Philistins l'opprobre des enfants d'Israël. Il volait dans les bras du roi son père, pressé de lui faire partager la joie si légitime d'un jeune héros à sa première victoire. Son ardeur dans le combat avait épuisé ses forces. Cependant il ne ralentit point sa course, mais en traversant, à son retour, un bois dont les arbres ruissellent de miel sauvage, il étend la verge qu'il porte à la main; il l'approche de ses lèvres desséchées, et ses yeux, près de se fermer à la lumière, reprennent leur noble vivacité.

Il ignore qu'un serment indiscret et sanglant lui interdit, sous peine de la vie, ce faible et indispensable soulagement. Victime de son ignorance, il va expier par la mort une désobéissance dont il n'est point coupable. Déjà son front rayonnant de l'éclat de la gloire s'obscurcit à l'approche du trépas ; déjà aux chants de triomphe qui retentissent autour de lui, succèdent des gémissements et des larmes. Aussi jamais le cœur de l'homme n'a fait entendre un soupir plus déchirant. «À peine, s'écrie l'infortuné jeune » homme, ai-je goûté un peu de miel, avec l'extrémité » de la verge que je portais à la main, et voilà que je » meurs! Et ecce moriorf »

Il semble d'abord, Messieurs, que ce récit, empreint de couleurs guerrières , ne présente] aucun rapport

avec le sujet de notre réunion autour d'un catafalque tristement décoré des pacifiques attributs du ministère pastoral. Cependant, si vous vous rappelez la surprise et l'effroi dont toutes les âmes furent saisies, à la nouvelle si prompte et si peu attendue qui a plongé ce vaste diocèse dans le deuil , vous ne vous étonnez pas que les paroles de Jonathas se soient présentées d'elles-mêmes à notre souvenir. Nous n'en avons point trouvé de plus propres à peindre la position du saint évêque dont nous déplorons la fin prématurée, et que nous voyons pour ainsi dire enseveli dans son zèle déjà couronné des plus heureux succès. La verge que portait à la main le vainqueur des ennemis de Saùl nous a présenté l'image de la houlette pastorale dans la main du premier Pasteur. Le miel qui ranime les forces après le combat, nous a paru un emblème des consolations de l'apostolat, dans un pays où la foi exerce encore son salutaire empire : In summitate virgœ paululum mellis. Enfin nous avons tressailli à l'aspect de la mort indomptable et terrible qui frappe ses coups jusqu'au sein de la vie même, et qui laisse à peine à la proie qu'elle saisit le temps de s'écrier : Ecce morior! Voilà que je meurs! Nous avons cru, quoique les circonstances ne soient pas semblables, dans le rapprochement que nous faisons devant vous, qu'il nous serait permis de nous servir, pour rendre nos sentiments , des expressions les plus énergiques, et nous avons répété: Gustans gustavi in mm-

mitate virgœ quœ erat in manu meâ paululùm rnellis, et ecce morior : A peine ai-je goûté un peu de miel avec V extrémité de la verge que je tenais à la main, et voilà, que je meurs!

Mais ce n'est pas seulement pour épancher nos tristes pensées dans vos cœurs désolés comme le nôtre, que nous venons remplir l'honorable et douloureuse mission dont les rigueurs nous sont encore aujourd'hui réservées; car si nous devons des regrets à celui que nous avons perdu, nous devons à ses hautes vertus des hommages d'autant plus nécessaires qu'il n'a pas été donné à tous de le connaître et de l'apprécier. Plus heureux que la plupart d'entre vous, Messieurs, nous avons vu de près, nous avons admiré les dons qu'il avait reçus pour la gloire de l'Eglise et pour le bien des âmes , et nous avons applaudi aux projets qu'il méditait dans ce double but. Oh ! que d'espérances nous sont échappées dans un jour! // était homme de Dieu, dans le sens le plus complet de ce mot de l'apôtre. Les considérations humaines et les timides ménagements de l'intérêt personnel ne trouvèrent jamais d'accès dans son âme toute dévouée aux engagements de sa vocation. Résigné aux sacrifices qui lui étaient imposés, il n'attendait d'autre récompense de ses longs et continuels travaux, que la joie que procurent les devoirs accomplis. Il ne voyait dans l'avenir de son épiscopat, dont, hélas! il ne devait pas prévoir la si courte durée, que la satisfaction d'entretenir

et d'accroître dans son clergé, pour lequel il était rempli d'estime et d'affection, l'esprit de piété et de zèle dont il était animé. Il ne désirait que témoigner aux fidèles accourus de toutes parts sur son passage, l'attendrissement d'un père qui visite ses enfants pour les bénir.

C'est avec ce caractère que nous l'avons vu passer trop rapidement au milieu de nous : c'est sous ces traits que nous allons essayer de le représenter. Nous ne doutons pas que le plus bel éloge que nous puissions faire d'un évêque, c'est de le montrer vivant des maximes de Jésus-Christ et des apôtres, perpétuant par ses principes et par ses œuvres les traditions de ses illustres prédécesseurs. Chaque église diocésaine n'a-t-elle pas marqué son nom dans l'histoire , par le martyre ou les vertus éminentes de son premier fondateur? Et que pourrait faire de plus glorieux et de plus utile un Evêque d'Angers, qui monte après plus de douze siècles sur le siège des grands hommes qui l'ont précédé, que de continuer la chaîne dont il est devenu un précieux anneau? Aussi le Prélat que le Ciel nous a ravi fut-il un modèle pour le sacerdoce. Le développement de cette première vérité suffirait sans doute à l'honneur de sa mémoire ; mais il ne serait pas juste de passer sous silence les fruits de grâce que nous promettait son administration. Cette seconde pensée divisera en deux parties, également dignes de votre pieuse attention, l'éloge que nous consacrons à Mgr Louis-Robert Paysant, évéque d'Angers.

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