PREMIERE PARTIE
La perfection religieuse, dans quelque état qu'on la considère, tient essentiellement à l'imitation du Fils de Dieu. La sagesse humaine n'a rien produit qui approche des exemples et des leçons de Jésus-Christ conversant avec les hommes pour verser en eux les divins trésors qu'il cachait sous les voiles de l'humanité. Aussi la Foi, qui nous enseigne qu'il n'y a de salut qu'en lui, ne nous laisse-t-elle pas ignorer que la ressemblance avec cet adorable modèle est la condition indispensable de la prédestination à la gloire des élus : Quos prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui (*).
Ces vérités fondamentales du christianisme doivent diriger les vocations les plus ordinaires et les plus communes. La règle est sans exception, car partout ailleurs il n'y a point d'espérance : Non est in alio aliquo salus (**). Mais si ces divins préceptes doivent être chers à tous ceux qui ont entendu la parole de vie, combien méritent-ils plus spécialement l'attention des ministres des autels, et surtout des premiers Pasteurs que l'Eglise revêt de sa céleste autorité, et qu'elle honore d'une confiance sans bornes? En effet, n'est-ce pas à eux, dans la personne de ses apôtres
(*) Saint Paul.
(**) Saint Jean.
5Go bien-aimés, que s'adressent ces touchantes et sublimes paroles, échappées au divin cœur de Jésus comme le testament d'un amour infini, avant son dernier sacrifice? Je ne vous appellerai plus mes serviteurs; vous êtes mes amis, puisque je vous ai faits dépositaires de tous les secrets de mon père. Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez comme moi. Si vous gardez mes conseils, vous serez heureux. Vous serez heureux malgré les épreuves qui vous attendent. Que votre âme ne se trouble point, quelle ne se laisse point abattre par la crainte : vous serez consolés; car je prierai mon père de veiller sur vous, de vous garder comme je vous ai gardés pendant que j'étais avec vous. Et mon père lui-même vous aime parce que vous m'avez aimé (*).
Voilà, Messieurs, quelques-uns des témoignages de la prédilection de l'auteur de l'Evangile pour les hommes de son choix, auxquels il confiait l'Eglise naissante et ses immortelles destinées. Voilà un abrégé des instructions qu'il leur laisse, avant de monter au Calvaire et de mourir sur la croix. Les apôtres et les saints docteurs, qui les ont suivies avec tant de fidélité, ont tous été d'accord sur le sens de ces adorables recommandations. La vie de Jésus-Christ fut toujours leur lumière, leur règle, leur vie à eux-mêmes, à travers leurs périls, au sein des flots et des orages qui
(*) Saint Jean.
éclataient sur leur tête, qui mugissaient sous leurs pas. Entendez-vous saint Paul, élevé jusqu'au troisième ciel et admis à contempler des .merveilles inaccessibles aux intelligences humaines? Qu'a-t-il rapporté sur la terre des hauteurs du séjour éternel? Pas d'autre doctrine que cet admirable engagement : Je ne veux rien savoir que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. De toutes les parties de l'Eglise catholique, de tous les échos des siècles chrétiens, soit qu'ils s'écoulent lentement dans les ombres de l'ignorance, soit qu'ils se précipitent à la lueur du flambeau de l'étude et des sciences, une seule voix constante et uniforme arrive jusqu'à nous du berceau de la Foi, à travers les bruits confus des passions humaines. Elle répète aux générations qui passent, elle redira aux générations qui nous pressent pour occuper notre place : // est la voie , la vérité et la vie : personne ne peut aller à son père que par lui (*).
Je le sais, Messieurs, et je le reconnais avec douleur, ces maximes, qui ne sont qu'une conséquence nécessaire de la mission du Yerbe incarné sur la terre, l'orgueil de l'homme les dédaigne ou les soumet à son examen. Son doute superbe les pèse et les analyse devant les peuples étonnés ou séduits par son audace. Il fait son choix dans le dépôt de la sagesse éternelle. S'il rencontre des enseignements qu'il juge dignes de
(*) Saint Jean.
son approbation, il les retient et proclame leur autorité : ceux qu'il juge épuisés et stériles, en face de la lumière dont il se croit éclairé, il les rejette et les blasphème.
Mais le Tout-Puissant veille à la conservation du monde nouveau créé par le Rédempteur sur les débris de l'ancien monde que ses erreurs avaient ruiné. Il ne permet pas qu'il soit livré sans défense aux essais incertains de la raison humaine, si courte dans ses vues et si changeante dans ses desseins. Il entretient dans son Eglise l'esprit de son adorable Fils, il en pénètre, il en vivifie les pasteurs qu'il a choisis dans sa miséricorde pour les placer comme guides et comme exemples à la tête du troupeau dont il est l'éternel gardien.
Mgr Paysant parut marqué du signe de cette prédestination providentielle dès ses premières années. La piété le reçut pour ainsi dire dans ses bras à son entrée dans la vie. Elle l'environna de ses précautions les plus attentives pendant les dangers de son adolescence. Elle lui inspira la pureté d'intention, la droiture et le dévouement, qu'il nous apporta comme la dot mystique de son union avec l'Eglise qu'il venait pour ainsi dire épouser.
Sa naissance n'eut rien qui pût flatter la vanité toujours portée à se glorifier, même des avantages les plus indépendants de ses désirs ou de ses efforts. Ni l'illustration ni l'opulence n'environnèrent son obscur berceau. Il se trouva placé dans une ferme ignorée
de la province dont cet enfant, alors inconnu, reçut plus tard tant de preuves d'estime et de confiance. Ses parents, contents de leur médiocrité, ne désirèrent plus rien après que le ciel eut béni leur paisible ménage, et qu'il leur eut accordé un consolateur et un appui pour leur vieillesse.
Qu'il nous soit permis d'arrêter un moment nos regards attendris sur ces familles patriarcales; leurs mœurs simples et pures ne sont plus que des restes du passé, dont notre excessive civilisation aura bientôt effacé les dernières traces. Alors les enfants croissaient pour féconder les champs qu'avaient cultivés leurs pères à l'ombre des arbres séculaires qui les avaient vu naître et qui les voyaient mourir. Alors leur existence presque solitaire, leurs habitudes régulières et laborieuses ne leur laissaient d'autres besoins que les joies du foyer domestique, la confiance, î'amour et la paix. Jamais les prétentions d'une indépendance funeste, jamais la soif brûlante du luxe ou de la cupidité qui dévore les habitants des villes, ne troublèrent la sérénité de ces gens de bien, dont le souvenir nous reporte aux premiers âges du monde. Quand notre pieux évêque relisait l'histoire de David, que le prophète Samuel appela de la garde des troupeaux de son père pour l'oindre de l'huile sainte, et pour le préparer à conduire Israël dans les voies du Seigneur, il devait s'attendrir sur sa propre destinée , en la voyant écrite près de trente siècles avant lui.
Cependant des jours d'agitation se levaient sur notre patrie , et leur bruit imposant allait retentir jusqu'au fond des demeures les plus paisibles et les plus isolées. Dieu avait arrêté dans ses impénétrables conseils de transformer la France en un peuple nouveau, trop oublieux peut-être des sanglantes leçons et des durs châtiments de cette époque effrayante. La jeunesse imprudente, qui nous force aujourd'hui de redouter son ardeur inconsidérée, ne demandera-t-elle point aux rares vieillards échappés aux naufrages de cette affreuse tempête, les conseils de l'expérience? Ira-t-elle à son tour se briser sur des écueils signalés par tant de désastres, en nous entraînant avec elle? Toute révolution qui rougit les échafauds du sang de l'innocence, ou qui brise les autels de l'Agneau sans tache, immolé pour le salut de tous, n'a pas le droit de se parer des noms bienfaisants de progrès ou de réforme; elle ne peut s'appeler que fureur ou destruction.
Dans l'enfance de Mgr Paysant, le pouvoir destructeur qui se jouait de nos biens et de nos vies, renouvelait la violence des proconsuls, persécuteurs des premiers disciples de la croix. Les prêtres catholiques, qui ne tombaient pas avec leur troupeau sous la hache sacrilège, fuyaient la lumière du soleil et s'éloignaient en gémissant des lieux arrosés des sueurs de leur charité. Repoussés par la faiblesse ou par l'apostasie, ils ne trouvaient d'asile que dans quelques
familles dévouées jusqu'à la mort aux devoirs sacrés de l'hospitalité chrétienne. Telle fut celle de notre premier Pasteur, toujours prête à partager ses ressources avec les vénérables fugitifs qui se jetaient entre ses bras et à courir les dangers qui les menaçaient eux-mêmes. Ce fut donc sur les genoux des confesseurs de la Foi que cet enfant de bénédiction écouta les seules instructions dont son âge fût capable. Témoin de la constance inébranlable de ces athlètes de la vérité, il les entendait répéter avec les apôtres : II vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes; avec les martyrs : C'est maintenant que nous commençons à mériter le titre de disciples de Jésus-Christ (*), et sa jeune imagination s'exaltait à ce spectacle, et son cœur s'ouvrait aux célestes entretiens de ces hosties préparées pour le sacrifice qui chaque jour attendaient leur immolation. Oh! que leurs paroles douces et prudentes, fermes et courageuses, gravèrent d'utiles souvenirs dans son âme encore toute neuve! Combien la vue de ses parents, jouissant malgré l'orage qui grondait sur leur tête, du calme inaltérable que garantit la piété généreuse et soumise, dut lui inspirer d'attachement pour les dogmes de l'Évangile, dont la vertu toute puissante donne la paix jusque sous le glaive de la terreur! C'est ainsi que Dieu sait faire tourner à l'accomplissement de ses desseins les cir-
(*) Saint Jean et saint Iguace.
constances même les plus déplorables. Vous le savez, Messieurs, ces premières impressions ne s'effacent jamais : elles décident ordinairement de l'avenir d'un enfant. Si le vase, qui fut d'abord rempli d'une liqueur précieuse, en conserve longtemps l'agréable odeur, l'admiration que cause à la jeunesse la vertu préférant le devoir à la vie, est la plus utile et la plus durable instruction qu'elle puisse recevoir. Aussi reconnaîtra- 1- on toujours, clans le caractère de Mgr Paysant , le cachet ineffaçable des saintes leçons que la Providence avait réservées à ses premières années.
Je ne m'étonne point d'avoir entendu raconter que les prêtres persécutés qui durent leur conservation à la foi de ses parents, touchés du respect qu'il témoignait à leurs souffrances dont il comprenait le motif, aient annoncé à sa pieuse mère qu'un jour il serait appelé à remplir les fonctions du sacerdoce, non sans doute avec les mêmes dangers, mais avec le même zèle et les mêmes travaux. L'histoire ecclésiastique fournit plus d'un exemple de ces prédictions touchantes par lesquelles de saints personnages acquittaient la dette de la reconnaissance envers des hôtes bienfaisants.
Mais l'horreur d'une sanglante anarchie avait passé dans toutes les âmes. L'amour de l'ordre et de la justice revenait au cœur des Français étonnés et confus de leurs cruels égarements. Le sanctuaire réparait T. r. 24
ses ruines et ouvrait son sein aux jeunes lévites pour qui le sort des anciens d'Israël n'était pas un sujet d'effroi. Le temps s'écoulait, et le jeune homme promis au ministère des autels par une parole prophétique, n'avait point encore quitté la maison paternelle. Enfin, le moment cle commencer ses études ecclésiastiques est arrivé. Le retard involontaire qu'elles avaient éprouvé, il le fait bientôt oublier par la rapidité de ses progrès. Il travaillait avec ardeur, dans des vues bien supérieures à celles d'une émulation toute naturelle qui naît de la vanité et qui se nourrit de l'ambition. Il ne cherchait point dans ses longues veilles poussées peut-être jusqu'à l'excès, la science orgueilleuse qui élève l'homme à ses propres yeux, pour le précipiter dans l'abîme de l'incertitude. Son esprit solide et réfléchi ne fut point séduit par l'éclat trompeur des systèmes éphémères , qui ressemblent , comme le dit un apôtre , aux flots de la mer agitée et que le souffle inconstant des opinions humaines pousse sans cesse sur le rivage où ils expirent en murmurant (*). Docile aux mouvements de la grâce, qui croissait pour lui en raison de sa fidélité, touché de plus en plus des leçons de l'Evangile et des exemples de Jésus-Christ, il ne voulait, il n'aimait, il ne se proposait que la science dont la plénitude produit la charité et sur laquelle Dieu est assis comme sur son
(*) Saint Jacques.
trône, suivant la magnifique expression de saint Augustin, le plus beau génie de l'antiquité chrétienne : Super plenitudinem scientiœ sedere dicitur.
Il arrive avec ces heureuses dispositions au moment solennel qui va l'engager pour jamais dans les liens du sacerdoce. Il s'y prépare par la prière et par la régularité la plus parfaite. Ses condisciples le regardaient avec raison comme la règle elle-même; il ne s'en écartait jamais. On pourrait dire de lui ce que disait de son illustre ami l'un des plus grands docteurs de l'Eglise : Il était prêtre par ses sentiments et ses habitudes, avant d'avoir reçu Fonction qui en consacre l'ineffaçable caractère.
Je passe sous silence le profond recueillement et la ferveur admirable avec lesquelles il célébra les divins mystères lorsque, devenu sacrificateur de l'hostie sans tache, il l'offrit pour la première fois sur l'autel de la loi nouvelle. Quelque édifiante que soit la vie d'un jeune prêtre, elle est nécessairement uniforme, précisément parce qu'il remplit avec une scrupuleuse exactitude les obligations de son état. Il y a dans la modestie et dans la fidélité de tous les hommes de bien quelque chose du calme de leur conscience qui ne se prête ni au mouvement de l'éloquence ni aux émotions de la curiosité. Les événements extraordinaires ne sont point nécessaires à la perfection ; ils lui causent plus souvent de funestes éclipses qu'ils ne lui assurent un véritable éclat,
Nommé vicaire dans la principale ville du diocèse auquel il appartenait, il mérita bientôt toute la confiance du respectable curé dont il réclamait les conseils et les ordres, dans l'exercice de son utile et modeste emploi. Nous l'avons entendu, depuis qu'il était devenu notre chef, regretter les jours trop tôt écoulés où il n'avait qu'à obéir. Alors le siège épiscopal de Bayeux était occupé par un prélat juste appréciateur du mérite, et qui comprit le parti qu'il pouvait tirer, dans l'intérêt de son administration, des qualités éminentes de ce jeune homme en qui l'esprit de grâce et de conseil avait devancé le temps. Il n'hésita pas à le nommer vicaire-général, d'abord avec l'assistance de son prédécesseur dans cette place importante et souvent épineuse, bientôt seul et livré à ses propres lumières. Il sut, pendant plus de vingt ans, dans une ville active et populeuse , à travers nos commotions politiques qui servirent plus d'une fois de prétexte à des exigences inquiètes ou passionnées, conserver l'affection du clergé, l'estime des hommes du pouvoir et l'entière confiance de plusieurs évêques, qui lui remirent successivement la direction d'une portion considérable de leur troupeau. Ils se félicitèrent tour à tour de pouvoir alléger leur fardeau , en le lui faisant partager. Il est vrai que ce dépôt sacré ne pouvait être remis à des mains plus sûres.
Il n'avait jamais quitté son pays natal. Il y jouissait d'une existence entourée des témoignages les plus
flatteurs. Chaque année ajoutait à la considération générale qui lui était acquise depuis longtemps. Il avait des amis choisis, nombreux, dévoués à ses principes et à sa personne. Il n'était plus à l'âge où l'on cherche une position nouvelle; la maturité redoute le changement, bien loin de l'appeler. Mais une voix toute puissante, la voix qui fît quitter aux apôtres leur père et leurs filets, pour aller jusqu'aux extrémités du monde annoncer la parole de Jésus-Christ, la voix de la volonté suprême le dévoue aux sollicitudes de l'épiscopat. Il se rend, il s'abandonne, non aux illusions que pourrait faire naître une si haute élévation, mais à la fatigue journalière, aux travaux non interrompus, à la responsabilité immense qui va peser sur lui devant Dieu et devant les hommes. En effet, Messieurs, ne nous a-t-il pas prouvé d'une manière assez évidente qu'il n'avait envisagé son élection que sous le point de vue qu'elle présente à l'imitateur du Pontife éternel, qui s'est livré pour ses brebis? Son parti est pris; rien ne l'arrêtera, pas même les larmes de l'amitié en lui si pure, si constante et si tendre. Il arrive, et de ce jour nous pouvons dire: il est à nous, il ne nous quittera que pour aller au Ciel.
Les membres du clergé, comme tous les fidèles que les circonstances mirent en rapport avec lui , furent bientôt frappés de sa haute piété que n'altéra jamais l'habitude des affaires; de la simplicité de son
cœur, dirigé dans les émotions dont il éprouvait le besoin, par la prudence, par l'amour de la vérité et de la justice, unie à une volonté fixe et arrêtée, qu'aucun mouvement étranger à ses devoirs n'a jamais ébranlée. Il faut le remarquer ici , Messieurs , c'est surtout par les hommes à pensées graves , par les magistrats les plus élevés et les administrateurs les plus sages, qu'il fut promptement et dignement apprécié. À mesure qu'il était plus connu, cette appréciation si juste devenait le jugement de tous. Voilà ce qui fait aujourd'hui le sujet de nos regrets. Ne sont-ils pas trop légitimes ?
Vous n'attendez pas sans doute, qu'après les longues considérations auxquelles nous nous sommes peut-être trop laissé entraîner, nous vous présentions les tableaux successifs et détaillés dont nous venons de vous indiquer les sujets. Une pensée principale a dominé notre travail et nos faibles efforts : celle de montrer l'esprit du sacerdoce , c'est-à-dire l'esprit de Jésus-Christ, dans les pensées et dans la conduite de celui dont nous faisons l'éloge. Or, ces célestes inspirations ne se résument-elles pas tout entières dans l'unique et constant mobile de toutes ses déterminations? Le seul délassement qu'il se soit accordé, pendant qu'il habitait une ville où l'on se faisait partout honneur de le recevoir, est l'instruction des enfants infortunés que la charité publique est forcée de recueillir dans ses asiles toujours agrandis et toujours insuffi-
sants, parce que la honte ou la corruption de leurs coupables auteurs les méconnaît et les rejette. Les mères chrétiennes qui m'entendent, et qui ont eu la douce joie de réclamer pour les objets de leur amour ses bénédictions paternelles , savent bien qu'il avait compris les paroles de son divin maître : « Laissez les petits enfants s'approcher de moi : Sinite parvulos venir e ad me (*). » Il avait pris sa demeure dans le lieu même où sont réunis les infirmités , les maladies , le délaissement et la mort, pour être plus à portée de consoler et de secourir ceux qui souffrent : Venite ad me, omnes qui laboratis et onerati estis, et ego refwiam vos (**). Qui n'a pas remarqué la facilité avec laquelle il passait des soins extérieurs, de l'accablement de ses visites pastorales, au recueillement de la prière et de nos saintes solennités?
C'est dans ses communications avec Dieu qu'il re nouvelait son âme , en les prolongeant jusque dans le silence de la nuit , pourtant si nécessaire à la réparation de ses forces. Et erat pernoctans in oratione Bel (***). Son attachement à l'Eglise, à son autorité tutélaire, comme à l'honneur du sacerdoce, ne peuvent être mis en doute; car c'était une vérité déjà connue de tous qu'il ne transigeait jamais avec les antiques
(*) Saint Luc.
{**) Saint Matthieu,
f '*) Saint Luc.
traditions dont il avait reçu le dépôt. Il se nourrissait, pour parler de la sorte, de la volonté de celui qui l'avait envoyé. Meus cibus est ut faciam voluntatem ejus qui misit me (*).
Enfin, s'il fallait d'autres preuves de son désir d'imiter Jésus-Christ, sa mort nous reste comme une dernière et douloureuse démonstration de sa charité supérieure à toutes les craintes et à tous les obstacles. Ne l'entendait-on pas répéter à son entrée dans chaque paroisse: « Mes vœux, mon cœur, ma vie, tout est à vous: j'attendais avec impatience le jour où il me serait permis de vous apporter les dons du ministère dont je suis honoré : Desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum» (**). N'avait-il pas le droit de dire avec le grand apôtre : « Je ne redoute ni les dangers, ni les fatigues de la mission qui m'a été imposée; je suis prêt à me sacrifier moi-même, pourvu que je termine ma course en faisant connaître et aimer Jésus-Christ : Dummodb consummem cursum meum et ministerium verbi quod accepi à Domino Jesu (***). »
De pareils sentiments ne promettaient-ils pas à ce diocèse un avenir de miséricorde et de salut? C'est le sujet de ma seconde partie.
(*) Saint Jean.
(**) Ibidem.
(***) Act.
SECONDE PARTIE
Toute faveur excellente et tout don parfait, a dit l'Esprit-Saint, viennent d'en haut et descendent du Père des lumières qui ne change point, en qui l'on n'aperçoit pas l'ombre même des vicissitudes de notre faiblesse naturelle. Jpud quem non est transmntatio, nec vicissitudinis obumbratio (*). Aussi la raison abandonnée à elle-même, malgré le culte emphatique dont certaine philosophie s'émeut et s'enthousiasme pour elle, la raison incertaine du résultat de ses prétentions, peut bien multiplier les essais et les expériences; mais elle ne fonde rien qui résiste et qui dure. L'histoire atteste qu'à des distances tellement rapprochées que l'orgueil lui-même baisse son front qui rougit, une partie de ses adeptes brûle les idoles que l'autre avait adorées. Souvent la même bouche ou la même plume blasphème celle pour qui d'abord avait fumé son encens. C'est une observation contre laquelle les arguments les plus rationnels brisent leur force nébuleuse et leur prétendue logique; c'est un fait éclatant comme le soleil : hors de l'immutabilité catholique , pas une école, pas une académie, pas un professeur, fût-il un génie du premier ordre, n'a pu formuler un symbole dont la durée ait égalé la durée d'un siècle ,
(*) Saint Jacques.
pas une profession de foi dont les articles enchaînés les uns aux autres aient réuni les peuples pour les rendre meilleurs et plus heureux. Ce fait immense fournirait à lui seul un sujet de méditations aussi importantes qu'utiles. S'il y a parmi nous des associations qui subsistent, c'est le libertinage qui les renouvelle, c'est la dissolution qui les lie : leurs nœuds sont formés par les passions dont les besoins honteux effraient la morale et la sécurité publiques. Celles-là n'ont point un symbole. Elles n'oseraient invoquer la justice de Dieu comme premier anneau de la chaîne qui les unit : elles n'ont qu'un cri de ralliement, celui de leurs coupables jouissances : il est horrible à entendre. Ce que la société en péril, ce que la religion délaissée appellent de tous leurs vœux , c'est la stabilité , c'est le repos et la douce espérance dans le sein de la modération et de la sagesse , qui applaudissent aux améliorations réclamées par les souffrances de l'humanité, et repoussent avec une juste indignation les innovations qui les aggravent et les prolongent. Toute pensée qui glorifie l'Eternel, en faisant du bien aux hommes n'est point le fruit spontané de notre stérile et impuissante raison. De ce point de vue , le plus élevé de la véritable philosophie , l'épiscopat exerçant son influence salutaire sur les nations catholiques, l'épiscopat chargé de défendre contre l'erreur la foi de l'Evangile et de garder l'inappréciable trésor de la morale la plus pure qui été prêchée sur la
terre , apparaît avec toute l'importance de sa divine institution. Et s'il se rencontre parmi ceux que la Providence choisit pour continuer la haute surveillance qu'elle leur confie, un homme qui la comprenne, qui l'estime et qui l'apprécie, passez-moi ces expressions trop communes, à sa juste valeur , qui en calcule les conséquences et qui se sacrifie sans aucun retour vers lui-même pour atteindre le but, quels bienfaits incalculables ne répandront pas autour de lui et l'autorité de ses exemples et l'imposante gravité de ses enseignements.
Plein de respect pour le passé, dont il a recueilli les utiles leçons, on le verra éclairer la jeunesse et tempérer son ardeur souvent trop prompte, même sans malice, à suivre des pensées que la réflexion n'a pas assez mûries. Soumis aux décrets impénétrables qui bouleversent et réforment le monde, comme la main du potier pétrit la poussière pour lui donner la forme du vase qu'il en veut tirer (*), peut-être jet— tera-t-il sur ce qui n'est plus un regard d'intérêt et de reconnaissance ; peut-être sa mémoire lui rappellera tant de belles institutions, tant d'établissements utiles ensevelis pour toujours sous leurs ruines, et qu'aucun effort ne peut relever; mais ses regrets, loin d'emprunter l'accent d'une plainte amère, n'apprendront que la prière et la résignation. Accessible à tous, parce
(*) Isaïc.
qu'il se doit à tous, il laissera dans le cœur des hommes, placés par leurs emplois ou leur mérite personnel aux premiers degrés de l'ordre social, des souvenirs touchants d'égards, d'estime, de politesse franche et délicate. Il charma les pauvres, les ignorants, les habitants des campagnes par la simplicité, par la cordialité de son accueil et de ses entretiens. Il ouvrira son sein paternel à l'erreur qui s'accuse, au repentir qui demande pardon. Comme un autre Ambroise rencontrant un autre Augustin, il verra sans aigreur et sans découragement celte âme brûlante poursuivre jusqu'à la lassitude les fatales illusions qui l'égarent, et bientôt, à force de douceur et de longanimité, il s'emparera d'elle et la déposera, glorieuse conquête, dans les bras de la vérité.
Mais c'est surtout dans le sanctuaire, dont il est établi le- chef et le modèle, qu'il épuisera pour la gloire de la religion les grâces abondantes qu'il a reçues du ciel. Un prophète Fa dit avant nous, et nous ne craindrons pas de répéter ses oracles, quelque effrayants qu'ils nous paraissent : c'est par le sacerdoce que commence le jugement de Dieu et que s'accomplit la destruction des peuples : indpite à sanctiiario meo (*). Aussi un Évêque, tel que celui que nous dépeignons, réserve-t-il à son clergé ses soins les plus affectueux et ses pensées les plus réfléchies. Il s'ef-
0 Ezéch.
force de faire passer dans ses coopérateurs tous les sentiments dont il est lui-même pénétré. Il excite et dirige le zèle, il soutient le courage aux prises avec les épreuves, il assure les pas encore chancelants de la bonne volonté à qui manque l'expérience, il aplanit les difficultés, il fait revivre les traditions et les règles de l'apostolat , et dispense à tous la sagesse et la prudence, par ses conseils et ses encouragements. L'éducation des jeunes ecclésiastiques, indispensable à la succession de l'enseignement évangélique, fixe son attention d'une manière toute spéciale; il reconnaît qu'elle ne peut se porter sur un objet plus essentiel. Il n'ignore pas que ces âmes faciles à surprendre, à raison même de leur sincérité, doivent être préservées par des maîtres aussi sages que zélés des dangers qui les menacent et les environnent. Il saura choisir, pour diriger cette intéressante famille, plutôt des pères que des professeurs, qui, en lui découvrant les secrets de la science, la conduiront comme par la main dans les sentiers de la vertu. Incapables de se méprendre sur les hautes destinées de notre intelligence dont le besoin le plus impérieux est l'immortalité, il applaudit aux découvertes utiles, aux veilles infatigables des savants; mais il ne juge pas du mérite des hommes par le nombre des secrets qu'ils ont dérobés aux entrailles de la terre : il le place bien plus haut; il le mesure au soin qu'ils prennent de purifier toutes leurs pensées, et au zèle qu'ils mettent
à publier les merveilles de la toute-puissance , en proportion de la bonté qui nous les manifeste. Aussi ne le verra-t-on jamais encourager les théories abstraites, quoique savantes peut-être, tombées depuis un quart de siècle du haut des chaires catholiques sur un auditoire surpris de ces dissertations demi-sacrées, demi-profanes, qui amusent, qui intéressent même la curiosité désœuvrée de quelques esprits avides; mais qui ne causent aux pauvres et aux simples qu'un stérile étonnement. Oui, Messieurs, les principes de la doctrine de Jésus-Christ sont posés pour toujours. C'est une pensée aussi fausse que dangereuse que celle qui soumet le Christianisme à je ne sais quelle progression, à des formes flexibles et variables sous lesquelles la Foi ne le reconnaît plus; il est sorti complet de la bouche de son auteur et du sang des apôtres, l'esprit humain ne peut rien ajouter à l'œuvre de Dieu. N'est-ce pas pour nous, honorables confrères, une tâche aussi glorieuse, que de l'étudier chaque jour et de faire partager à ceux qui nous entendent la reconnaissance et l'admiration dont ses mystères immuables et sublimes nous font tressaillir, à mesure que nous les adorons avec plus d'humilité. Les exemples de prédication propres à produire des fruits de salut ne nous manquent pas. Sans remonter jusqu'au temps des apôtres, avons-nous vu les Cyprien, les Àmbroise, les Basile, les Augustin, les Chrysostôme, les Grégoire, les Bernard, et les Borromée s'égarer
dans ces routes nouvelles, eux qui s'appliquent jusqu'au scrupule à suivre et à reproduire les traces de l'antiquité?
L'histoire rapporte que leurs auditeurs, ravis et touchés, contemplaient dans un saint enthousiasme l'héroïsme des martyrs, la fermeté des confesseurs, les lumières et la foi des évêques et des docteurs, les prodiges de la vie solitaire et les lys de la chasteté virginale, croissant sans tache au milieu des épines et des scandales du monde. Ils sortaient du temple, les yeux baignés de larmes et le cœur brisé par le repentir. Ces hommes, illustres par leurs talents presqu'autant que par leurs vertus, ont vu des époques différentes et des temps marqués de divers caractères. Ils ont eu, comme nous, à combattre la mollesse, l'indifférence et l'incrédulité : ont-ils pu ignorer ce que nous croirions savoir? Leur nom a traversé les âges; leurs écrits sont venus jusqu'à nous, cllefs -d'oeuvre d'éloquence que l'ère moderne n'a pas encore égalés, si ce n'est par les Bossuet et les Massillon qui les ont pris pour maîtres.
Ne croyez pas, Messieurs, que ces observations, peut-être un peu trop étendues, soient étrangères au sujet principal de ce discours; non, nous ne faisons que répéter ce que nous avons recueilli d'une bouche qui ne s'ouvrira plus. Peut-être trouvez-vous aussi que nous nous sommes arrêté avec trop de complaisance à dépeindre et à considérer le portrait d'un
Evêque digne de ce nom; notre excuse sera une illusion que vous avez sans doute partagée vous-mêmes : nous croyions écrire d'avance la Vie de celui pour lequel nos vœux n'ont point été exaucés. Hélas! nous ne suivions que notre imagination charmée. Nous oubliions que cet avenir si désirable a été brisé par l'un de ces traits que personne ne songe à éviter, parce qu'aucun signe ne l'annonce. En effet, Messieurs, il faut une sorte de réflexion pour que cette disparition subite cesse de nous paraître un songe, dont le réveil va dissiper les pénibles impressions. Cependant il n'est que trop vrai que ces restes inanimés reposent sous nos yeux, dans ce temple, à côté d'un autre pontife que nous avons tous connu, qui nous a tous aimés et que nous vénérions comme un père. Mais du moins celui-ci avait parcouru sa belle carrière, du moins il avait eu le temps d'acquérir des droits imprescriptibles à l'attachement de ses diocésains, du moins il avait joui de ses travaux et moissonné le champ fécondé par ses mains. Comblé de grâces et plein de ces jours dont l'Esprit-Saint célèbre l'heureuse surabondance, il s'est endormi doucement au milieu de ses enfants, rangés autour de sa couche funèbre dans un religieux silence , pour recueillir ses paroles expirantes, mais empreintes, jusqu'à son dernier souffle, de la douce piété qui les avait charmés pendant sa longue existence.
Ce rapprochement nous attriste davantage. L'ora-
leur chrétien qu'une seconde solennité funéraire appelle après un si court intervalle à traiter le même sujet, se ressent encore de sa première agitation. Nous croyions avoir épuisé la douleur, et voilà qu'une autre tristesse réclame des expressions nouvelles, à une distance que nous touchons de la main ; le temps qui seul cicatrise de pareilles blessures , na pu nous verser son baume consolateur. Il y a deux ans, nous étions soutenu par l'abondance et l'étendue de notre sujet : aujourd'hui nous n'avons pu raconter que le rêve agréable mais trompeur de nos espérances évanouies.
Et pourtant, pendant le peu de mois que Mgr Paysant a pu consacrer aux intérêts spirituels des fidèles de son diocèse, dans le bruit de nos cités comme dans la paix de nos campagnes , pendant la durée passagère de son administration , il a donné assez de preuves de son zèle et de sa capacité, pour que nous justifiions par des faits les prévisions honorables que nous avons développées devant vous : on pourrait les attribuer à notre respectueuse affection, il faut les rapporter à la justice et à la vérité.
Nous l'avons déjà dit , Messieurs , le mobile de sa volonté pleine de foi et d'énergie , c'était le devoir et le devoir avant tout, c'était un dévouement sans bornes au bien de son troupeau. Les règles en vigueur aux époques les plus glorieuses de l'Eglise , étaient sans cesse pour lui un sujet d'étude et d'admiration. Il t. i. 25
y conformait ses décisions et sa conduite , il ne faisait rien d'important sans les consulter. Il regardait avec raison l'épiscopat et le sacerdoce comme le plus grand honneur que puisse recevoir un chrétien, pourvu toutefois qu'il se souvienne d'être partout et toujours digne de représenter le prêtre par excellence, Jésus- Christ, descendu parmi les hommes et s'immolant pour eux. Aussi après la pompeuse solennité de son installation , qui avait pu lui faire entrevoir combien d'hommages sincères lui étaient préparés, dans toutes les conditions , son premier soin fut de se dérober à l'empressement général , pour ouvrir le cours de ses visites. Des populations religieuses étaient affamées de voir leur Evêque, dont les forces n'ont pu égaler l'ardeur. Nous avons tous entendu, Messieurs, le récit des fêtes qui naissaient sous chacun de ses pas. Nous avons vu les guirlandes de fleurs et de verdure formant une chaîne non interrompue d'un village à l'autre, les décorations quelquefois riches et précieuses comme l'opulence qui les avait préparées, plus souvent gracieuses et simples comme la nature qui en avait fourni les ornements. Vous avez vu les élus de chaque paroisse s'avancer au devant de lui , pour lui faire entendre, au nom de tous, des paroles de respect et de vénération. Vous avez admiré les devises ingénieuses et chrétiennes , les couronnes et les croix surmontant les arcs de triomphe, les armes réfléchissant les rayons du soleil, parce que les Fran-
çais dont les aïeux naquirent dans les camps, mêlent à toutes leurs joies le souvenir du Dieu des armées. Vous avez suivi le mouvement et la curiosité religieuse de la foule remuante et pressée à la porte des maisons, autour des villages et jusque sur les routes publiques : n'est-ce pas un admirable spectacle qu'il n'appartient qu'à la religion de nous donner?
Mais tout à coup les chants des prêtres retentissent. Le mouvement cesse , la multitude se calme et s'ordonne d'elle-même, en franchissant le seuil des parvis sacrés. Elle s'agenouille en silence pour assister aux divins mystères. Tous les regards sont au Ciel , toutes les mains levées vers l'Eternel. Les jeunes enfants qui vont être admis pour la première fois aux sacrements, gardiens de leur innocence, soupirent d'amour à côté de leurs pères attendris, près de leurs mères que des larmes délicieuses inondent; voilà des faits devant lesquels disparaît et s'efface l'éclat des fêtes mondaines auxquelles ne sont point conviées la souffrance et la misère : leur part serait trop amère devant la coupe du plaisir qu'elles ne peuvent approcher de leurs lèvres. Il n'y a que le calice de l'Eucharistie qui calme les douleurs , en versant sur les malheureux qui le boivent avec foi ses adoucissements tout divins. Voilà ce qui s'est passé sous nos yeux dans la plus grande partie du diocèse. Voilà les prémices de l'épiscopat et le miel qui découle de la houlette pastorale. Mais, que dis-je! voilà la mort, la mort
qui se précipite, jalouse de cet instant de bonheur: Gustavi paululùm mellis in summitate mrgœ, et ecce morior! Et voilà que je meurs!
Au premier retour de ses visites pastorales, nous nous trompons, en disant le premier retour, car c'était aussi le dernier ; ce serait abuser des termes que d'appeler de ce nom sa descente sous cette voûte obscure où nous l'avons déposé, en attendant le jour de la résurrection générale ; nous dirons donc : à son retour , il ne songea point à se délasser de ses fatigues : elles lui avaient été légères. Il se mit aussitôt à l'œuvre, poursuivant les travaux et les affaires momentanément suspendus depuis son vénérable prédécesseur. Cette mémoire si chère et si respectée, il l'entourait comme nous des hommages les plus légitimes, et c'était une consolation bien vivement sentie par les amis de Mgr Montault que de l'entendre parler de sa vie comme d'un exemple qu'il se proposait de suivre, comme d'un secours qu'il réclamait. Il unissait son nom aux noms des saints Evêques qui ont gouverné l'Eglise d'Angers, et le comptait au nombre des célestes protecteurs dont l'appui ne pouvait lui manquer.
Ce fut à cette époque qu'il éprouva quelques chagrins bien sensibles à une âme si pure et si pleine d'estime pour notre vocation. 11 faut si peu de jours aux amertumes de cette vallée de larmes, pour arriver jusqu'à nous et pour prendre la place qui leur
est réservée par la Providence , dans le cours de notre pèlerinage! Mais sa fermeté et sa prudence se trouvèrent toutes prêtes pour ces circonstances difficiles qui ne contribuèrent pas peu à justifier l'opinion qui l'avait précédé dans notre contrée. Ces épreuves passagères tournèrent à la gloire et à la consolation de celui qui les avait acceptées avec le calme de la résignation. Il put dire avec un prophète : Dès le commencement, j'ai possédé mon cœur dans la paix, et ma confiance n'a point été trompée : Possedi cor ab initio : Propter hoc non derelinquar. Il aurait pu ajouter avec un père de l'Eglise, aux siècles passés : Peut-être vous ignoriez ce qu'est un évêque ; Forsan in episcopum non incidisti.
Enfin, Messieurs, il nous quitte pour reprendre ses courses apostoliques, et l'enthousiasme de l'année précédente renaît et semble s'accroître partout. Baugé, cette ville intéressante qui mérite bien ici une mention spéciale, Baugé, après l'avoir comblé d'hommages, le voyait pour ainsi dire se multiplier autour de son enceinte. Cet heureux canton le possédait depuis plusieurs semaines, et il devait jouir encore des avantages de sa présence. Cependant, quelques symptômes du mal inconnu qui minait sourdement une ( xislence si précieuse, avaient fixé l'attention des ecclésiastiques qui l'accompagnaient, de celui surtout qui ne le quittait jamais, qui connaissait ses pensées les plus intimes et qui le secondait si bien de ses
hautes lumières et de sa constante coopération; de celui qui devait, après avoir fermé les yeux du pieux vieillard dont il était devenu le fils bien-aimé, se trouver au chevet de son successeur expirant , pour que son dernier soupir s'exhalât dans le sein d'un ami. Il a bu jusqu'à la lie le calice préparé à son courage et à sa soumission (*).
Les avertissements et les prières ne purent suspendre l'itinéraire annoncé d'avance dans chaque paroisse : il voulut le suivre et le remplir de peur de tromper l'attente des peuples ou de les jeter dans l'incertitude. Un village ignoré, dont les habitants méritent d'être plus connus à cause de leur fidélité constante et unanime aux pratiques de la religion, fut le dernier que toucha le prélat, et de cette station qu'il devait quitter le lendemain, il passa au repos de l'éternité. Et ecce morior! Et voilà que je meurs !
Ce fut pendant les ténèbres de la nuit, comme l'annonce Jésus-Christ lui-même, que le coup terrible fut porté sur le lit du repos, sans bruit et sans témoins, dans un isolement qui rend plus effrayant le moment suprême. Sans doute le juste n'est jamais surpris , puisqu'à l'exemple de l'apôtre , il meurt cha-
(*) Msr Paysanl est mort le 6 septembre, a Bocé, petite commune située a une lieue de Baugé, entre les bras de M. Régnier, premier vicaire-général du diocèse.
que jour à ses penchants et à sa volonté; mais à cette nouvelle, tout le monde autour de lui resta glacé de stupeur, on lisait sur les visages l'impression que causait sa chute qui ne laissait rien à l'espérance. On n'entendait plus que ces désolantes paroles : Monseigneur se meurt! Monseigneur est mort? Il expira en effet, à la fin de cette sombre journée, victime, comme le divin modèle, de son amour pour son peuple, qui fut plus reconnaissant et plus touché que celui de Jérusalem. Un dernier acte de confiance dans le sang versé sur le Calvaire, termina son agonie. Alors que des ombres épaisses voilaient déjà ses yeux éteints et que sa langue immobile se refusait à l'expression de sa pensée, il leva sa main appesantie pour marquer son front du signe de la croix. Elle retomba sur son cœur qui cessa de battre. Et ecce morior ! Et voilà que je meurs!
Bientôt, malgré la tristesse générale, il fallut arrêter les dispositions pour rapporter au lieu de sa sépulture celui à qui sa santé et son âge, d'accord avec nos plus vifs désirs, promettaient une longue et honorable carrière : il n'était plus qu'un cadavre voyageant à pas lents sur le char de la mort. Jamais nous n'oublierons cette marche silencieuse, au milieu des chants funèbres du clergé, des prières et des larmes des autorités de chaque commune , des habitants de chaque paroisse, se remplaçant à leurs limites res-
pectives, témoins muets et inconsolables d'un spectacle si différent de celui qui naguère les avait remplis des plus douces émotions. Nous ne pourrions exprimer ce que nous ressentîmes nous-même dans cette course à la rencontre de la mort, qui ressemblait si peu à l'entrée triomphale que nous accompagnions, dix-huit mois auparavant.
Tous vous* la rappelez, Messieurs, et vous faites comme nous cette désolante comparaison. Tout s'émeut à la venue d'un évêque, les cités et les champs, les pauvres et les riches, la vieillesse et l'enfance. Ce n'est pas un magistrat revêtu de la puissance civile , et les magistrats s'empressent d'honorer sa dignité. Ce n'est point un chef militaire portant sur sa poitrine déchirée par le fer et le feu, les insignes de la gloire, sa main ne se lève que pour bénir et non pour commander, et les drapeaux et les épées s'inclinent à son passage. C'est un homme à part, dont la faiblesse naturelle disparaît sous le caractère auguste dont la religion l'a marqué , c'est le père commun de la famille chrétienne. Il semble que cet homme devrait être immortel comme le Dieu qu'il représente : et pourtant le voilà couché si tôt dans la poussière : Et ecce morior ! Et voilà que je meurs ! Grande et profonde leçon que nous vous engageons à méditer et que nous voulons méditer nous-même. Car, nous en avons la confiance, c'est la dernière fois que notre voix qui
s'affaiblit et s'altère, retentira sur un pareil cercueil. Nous serons enfermé dans le nôtre avant que le nouveau guide que le Ciel nous destine, ait terminé son ministère de justice et de paix.
Ainsi soit-il.