CHAPITRE IIL
De la vie d'Eugène et de Guillaume au collège.
Les écoliers sont habiles et prompts à saisir le côté faible de leurs maîtres. Huit jours après mon entrée au collège, j'avais déjà quelque empire sur l'abbé Do- Tome IX. 5
riolis, et je connaissais les faiblesses et les petits travers de tous ceux qui avaient de l'autorité sur moi.
M. le proviseur était un bon homme qui avait beaucoup de respect pour les grands seigneurs; mais il était Normand ; il avait été boursier ; il se sentait une prédilection particulière pour les Normands et pour les boursiers : il avait fort à cœur que le collège d'Harcourt soutînt son antique réputation ; et, comme l'exemple et la conduite des jeunes gentilshommes dérangeaient souvent les écoUers laborieux , et nuisaient à la discipline de la maison , il ne pouvait se défendre d'avoir sur leur compte des préventions défavorables. Cela ne l'empêchait pas de recevoir les fortes pensions qu'il fallait payer pour être en chambre particulière au collège d'Harcourt. Le professeur de sixième était encore plus prévenu contre les écoliers de qualité. Je me souviens qu'il semblait éprouver un malin plaisir, quand il se trouvait dans le cas de faire donner des férules au fils d'un duc ou d'un marquis. Très-doux pour les écoliers qui travaillaient , très-sévère pour ceux qui ne voulaient rien faire , lorsqu'un de ses bons sujets faisait une espièglerie , il l'attribuait à l'un des derniers de la classe, et c'était ce pauvre diable qui en était puni , à moins que le vrai coupable n'eût la loyauté de s'accuser luimême ; ce qui arrivait souvent , car on est généreux au collège. Par les confidences de mes camarades, je connaissais d'avance les maîtres et les professeurs des autres classes. Parlerai-je du professeur de quatrième, qui ne s'occupait que de deux ou trois élèves, et négligeait tous les autres ; de celui de seconde , qui oubliait sa classe pour travailler à ses propres succès en
littérature ; des maîtres de quartier des pensionnaires , qui presque tous étaient de jeunes libertins ; des précepteurs des chambres particulières , qui presque tous étaient de jeunes fats ; du maître d'études des boursiers , qui était un homme instruit, simple et pieux; des externes , qui faisaient avec nous un petit négoce de commission ? Parlerai-je du fameux pâtissier prédécesseur du fameux Le Sage , qui , avant l'entrée en classe , faisait un grand commerce de petits pâtés ; du vieux bourgeois de la rue de la Harpe , qui, depuis trente ans , tous les matins , voyait de sa fenêtre entrer et sortir les externes , et s'émerveillait de ce que ces petits enfants ne grandissaient pas ? Ce que je pourrais dire sur la vie et les habitudes du collège est su de tous ceux qui ont passé leur jeunesse dans une école publique. C'est le tableau du monde avec des couleurs moins prononcées. On y voit parfois les grands opprimer les petits , et les petits obéir en murmurant ; les faibles se faisant protéger par les forts , et parfois les forts , avares et fiers de leur force, accordant leurs secours plutôt par intérêt ou par orgueil que par amour de bien faire. Comme dans le monde, on y voit des vanités, des ligues et des intrigues. On y est ardent pour le plaisir; on y est froid pour le devoir , mais on ne sait pas encore tout-à-fait s'y soustraire, on n'ose pas toujours s'en dispenser. Il y a plus de franchise, presqu'autant d'adresse , quelquefois plus d'audace, toujours moins de prudence ; il y a moins de vices, plus de vertus; et comme la comparaison serait tout entière à l'avantage du collège, je m'abstiendrai de la pousser plus loin.
Mais c'est l'histoire de Guillaume et la mienne que
je raconte; et je crois devoir au lecteur un compte fidèle de tout ce qui se passa dans nos âmes pendant les huit années que nous fûmes camarades.
Guillaume avait une ardeur égale pour le jeu et pour le travail. Il était presque toujours le premier de la classe. Il était le plus agile aux barres et le plus adroit à la balle. Mon précepteur , malgré sa fatuité , me donnait quelques soins. Il s'était aperçu que Georges le surveillait et avait une correspondance suivie avec mon cousin César. Quelquefois il boudait Georges ; mais Georges , qui toute sa vie avait été valetde-chambre , savait si bien coiffer ! La frisure de l'abbé Doriolis était la plus élégante du collège. L'abbé sortait régulièrement pendant que j'étais en classe; il jouait au trictrac ou au piquet avec un de ses confrères pendant que je faisais mes devoirs; mais enfin il les revoyait, il les corrigeait. Je n'étais jamais le premier ni le second; mais je n'étais jamais dans les derniers rangs.
Je mettais de l'amour - propre à me lier avec mes petits camarades les grands seigneurs. Plus mes liaisons avec eux devenaient intimes, plus je devenais froid pour Guillaume. Guillaume était vif et franc. « Eugène, me dit -il un jour, tu me fuis, tu me dé- « daignes. Il m'en coûte beaucoup de renoncer à ton « amitié; mais je suis trop fier pour courir après celui a qui ne veut pas de moi. Souviens-toi bien de ce que « je vais te dire. Dans quelque extrémité que je me « trouve, je n'aurai jamais recours à toi. Compte sur a moi toutes les fois que tu en auras besoin. » Je fus plus choqué que touché de son discours : je ne conce-
vais pas comment le fils du fermier Delorme pouvait s'abuser jusqu'au point de penser que je serais jamais dans le cas d'avoir besoin de lui. Cependant la semaine ne se passa pas sans que je fusse obligé d'implorer le secours de Guillaume. On nous avait donné une version fort difficile. Rebuté dès la première difficulté, j'avais passé l'heure de l'étude sans travailler; je fus fort heureux de trouver Guillaume, qui me la dicta.
J'allais quelquefois dîner chez M. Mathelin avec son fils et mon précepteur. Habitué à fréquenter au collège même une bien plus haute société , je n'éprouvais pas un très-grand plaisir chez un banquier fort riche , qui n'en était pas moins un simple bourgeois, quoique sa femme et lui cherchassent à se donner des airs de qualité; mais enfin c'était notre unique correspondant à Paris : il fallait bien le voir.
La tante de Guillaume attendait avec impatience le second et le quatrième mercredi du mois. Ce jour -là elle était à la grille du collège long-temps avant l'heure où les écoliers pouvaient sortir avec un exeat pour aller dîner chez leurs parents, et, toute joyeuse, elle emmenait son neveu à son quatrième étage. Il trouvait chez elle un bon dîner. Elle l'accablait de questions ; elle le félicitait quand il lui apprenait qu'il avait une des premières places; elle se faisait une fête de l'écrire à sa sœur. Le neveu et la tante se montraient les lettres qu'ils avaient reçues de Coutances , et commençaient en commun une lettre pour Magdeleine ou pour le père Delorme. Après le dîner , ils allaient se
promener au Luxembourg : mademoiselle Victoire reconduisait Guillaume au collège à l'heure prescrite, et Guillaume se félicitait d'avoir d'aussi bons parents. Dès sa première sortie, Guillaume, qui croyait sa tante au moins aussi riche que son père , lui avait exprimé le désir d'avoir quelque argent par semaine pour ses menus plaisirs : celui que son père lui avait donné avait disparu dès le jour de son entrée au collège. La tante ne se fît pas prier. Tout le monde sait quel modique salaire obtient une ouvrière qui travaille dans sa chambre ou en journée , et l'on sentira qu'il fallait que la pauvre fille s'imposât de grandes privations et travaillât fort avant dans la nuit pour pouvoir donner à son neveu un bon dîner tous les quinze jours et un peu d'argent toutes les semaines. Guillaume n'avait pas parmi ses camarades la réputation d'un avare ; mais il fallait qu'il mît bien de l'ordre dans ses dépenses, car vers le milieu de l'année il me prêta plusieurs fois de l'argent. Il est vrai que son père lui en avait fait passer au jour de l'an et à sa fête. Mais il m'a assuré , long-temps après , que jamais il ne s'était trouvé aussi riche qu'au collège. Mon précepteur avait ordre de me donner bien plus que mademoiselle Victoire ne donnait à son neveu ; mais , parmi les fils de ces familles opulentes que je fréquentais, quelques-uns étaient plus riches que moi. Nos parties étaient bien plus chères que celles des boursiers. J'aurais été humilié de ne pas dépenser autant que les autres ; aussi je me trouvais souvent fort gêné, et je fus encore très-he«reux que Guillaume eût été économe.
Malgré le froid qui existait entre nous , je n'avais pas éprouvé la moindre honte à prier Guillaume de me dicter mes devoirs. Les écoliers de qualité se faisaient un point d'honneur de paraître moins laborieux que les boursiers ; mais j'éprouvai de l'embarras quand il fut question de lui emprunter de l'argent. Heureusement Guillaume me devina dès le premier mot, et me prévint en m'offrant de la meilleure grâce tout ce qu'il possédait.
Je ne veux pas me faire plus méchant que je ne fus. Les services importants que me rendait Guillaume me touchaient , et pendant deux ou trois jours je me rapprochais de lui; mais bientôt les plaisanteries et les exemples de mes camarades m'entraînaient de nouveau, et je rougissais de mon amitié pour Guillaume. Le petit marquis de Beauclair sur-tout était un railleur impitoyable. -
Je ne veux pas non plus faire Guillaume meilleur qu'il ne fut. Il affectait de rendre aux élèves en chambre particulière le mépris qu'ils avaient pour les boursiers. Il profitait de sa force dans ses études et dans les jeux pour humilier les petits gentilshommes ; il était espiègle et turbulent. Quoique presque toujours le premier de sa classe , il était très-souvent pun^ pour quelque tours joués à un camarade ou à un^ maître. Fier et impérieux , il proposa souvent îa révolte à ses petits camarades. Il est vrai qu'il revenait bien vite à la raison , et que ses maîtres étaiisnt sûrs, de calmer ses emportements, dès qu'ils lui parlaient de la peine qu'ils allaient causer à son père , s'ils étaient: forcés de lui annoncer la mauvaise conduite de %mf
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fils. Une chose qui l'affligeait beaucoup , c'était de se voir en retenue les jours de congé où il devait aller dîner chez sa tante. Cette bonne tante était si triste de s'en retourner sans son neveu , et d'être obligée de manger toute seule le dîner qu'elle avait préparé pour lui! La crainte de chagriner sa tante le rendait trois ou quatre jours d'avance tranquille et soumis : mais c'était sur-tout avec moi que Guillaume affectait d'être fier. Quand il me voyait avec quelque petit duc ou quelque petit marquis, il ne me regardait pas. Cher Guillaume! tu ne me cherchais plus, mais j'étais sûr de te trouver toujours.