CHAPITRE IV
Petite aventure du Cours-la- Reine.
C'était au Cours-la-Reine que presque toujours on menait en promenade les écoliers. Comme il en était de même dans les autres collèges, on voyait, les mercredis et les samedis, comme une nuée de jeunes gens et d'enfants se répandre dans les allées et sur la pelouse de cette belle promenade qu'on nomme aujourd'hui les Champs-Elisées. C'étaient des jours de trouble pour les paisibles bourgeois qui venaient régulièrement y jouer à la boule. Mon précepteur, qui avait toujours de grandes affaires , me confiait quelquefois à un des maîtres d'études qui accompagnaient les écoliers ; quelquefois il me conduisait lui-même.
Un café, fort brillant pour ce temps-là , venait de s'établir dans le milieu du Cours-la-Reine. Les élèves en chambre particulière le fréquentaient assidûment, et y faisaient une forte dépense. Un jour, j'étais assis près d'une table , sous une tente en dehors du café , avec deux ou trois de mes camarades , entre autres le petit marquis de Beauclair. Nous nous donnions un air important en prenant quelques liqueurs fraîches ; nous regardions en pitié des boursiers qui jouaient à la balle ou aux barres; nous nous flattions d'inspirer du respect au garçon limonadier, en nous faisant servir d'un ton impérieux et délibéré.
Une petite fille de notre âge , fort mal vêtue , mais très-jolie, s'approcha de notre table en nous présentant une boîte ouverte et coupée en plusieurs compartiments garnis de sucre d'orge, d'angélique et autres friandises. Elle nous engageait à lui acheter quelque chose. Nous étions en gaieté ; elle avait du babil et le ton assez leste. Nous la fîmes jaser. Elle s'appelait Charlotte. Sa mère, qui tenait une boutique de fruitière dans le faubourg Saint - Honoré , avait obtenu , par la protection d'un figurant de l'opéra, l'admission de sa fille à l'école de chant et de danse, qu'on nommait alors le Magasin de l'Académie Royale de Musique. Le matin, mademoiselle Charlotte allait prendre ses leçons , et le soir , en attendant qu'elle débutât , elle venait vendre des friandises au Cours-la-Reine. Nos précepteurs , qui enragaient de leur vie de collège , et qui savaient y mêler de temps en temps une vie assez mondaine, parlaient souvent entre eux des acteurs en crédit, des actrices à la mode, des anecdotes de cou-
lisses, et ils ne pouvaient si bien se cacher de nous dans ces sortes d'entretiens , que quelques-uns de leurs discours n'arrivassent aux oreilles d'écoliers curieux, et qui ne se faisaient point scrupule d'écouter aux portes. La petite marchande, en nous apprenant qu'elle était élève de l'opéra, nous inspira encore plus le désir de la faire causer.
Elle nous donna des détails sur le régime de l'école. Il y avait beaucoup de choses que nous n'entendions pas dans ce qu'elle nous disait. Cependant , malgré la sévérité des mères qui accompagnaient leurs filles à la leçon, et qui veillaient à ce qu'elles n'écoutassent pas les petits garçons , parce qu'elles voulaient que leurs filles fissent fortune, nous trouvions qu'on devait être bien plus libre et bien plus heureux au magasin de l'opéra qu'au collège d'Iïarcourt. Il nous prit fantaisie de voir danser et d'entendre chanter la petite marchande ; elle ne se fit pas prier , et tandis qu'un d'entre nous faisait le guet pour que nous ne fussions pas surpris par quelque maître, elle nous jeta dans l'admiration de ses grâces et de sa voix.
Tout-à-coup Beauclair, qui était le plus éveillé de nous tous , lui demanda lequel d'entre nous elle préférait. Le choix de la petite coquette se porta d'abord sur moi, puis sur Beauclair , puis sur un autre, si bien qu'après avoir donné à chacun un moment d'espérance, elle le désespérait en transportant sa préférence à l'un de ses camarades. Mademoiselle Charlotte avait déjà très-bien profité à l'école de l'opéra ; elle était destinée à y faire de plus grands progrès.
Depuis mon entrée au collège , je m'étais toujours
montré fort ardent à suivre les mauvais exemples que me donnait Beauclair, et j'avais l'amour- propre , en l'imitant, de vouloir aller plus loin que mon modèle. Je pris les mains de mademoiselle Charlotte , je l'embrassai, et, la tenant fortement, j'excitais mes camarades à l'embrasser à leur tour. Elle se débattit, elle cria. Guillaume jouait à la balle à deux pas du café, il accourut aux cris de mademoiselle Charlotte.
A son aspect, la petite coquette devint prude, et feignit bien plus de colère qu'elle n'en avait. « Comcc ment, Eugène, s'écria Guillaume, c'est toi qui tourte mentes cette pauvre petite? Veux-tu bien la lâcher?» Et comme je résistai, comme je voulus prendre un ton de maître avec Guillaume, comme le premier mot que je lui dis fut très -dur, dans sa généreuse colère, en tâchant de dégager mademoiselle Charlotte, il me donna un coup de poing au milieu du visage : le sang me jaillit du nez en abondance. Rien ne peut peindre l'effroi subit et le désespoir de Guillaume; il courut chercher un verre d'eau fraîche au café; il étanchait le sang; il s'accusait, et me demandait pardon. Comment aurais -je pu lui en vouloir, quand il m'était prouvé que les premiers torts venaient de moi? Au collège on ne connaît pas le point d'honneur. Tout cela s'était passé si rapidement, que les gens du café n'avaient pas eu le temps de venir nous séparer. Beauclair et les autres s'étaient bravement enfuis dès qu'ils avaient vu Guillaume.
Au milieu de la bagarre , la petite boutique de mademoiselle Charlotte avait été brisée. Elle pleurait, et craignait d'être battue en rentrant chez sa mère. Guil-
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laume et moi nous nous empressâmes de l'indemniser. Heureusement nous avions assez d'argent pour qu'elle nous trouvât généreux. A l'instant ses larmes se séchèrent ; elle nous fit une révérence gracieuse et nous quitta, en promenant alternativement sur Guillaume et sur moi ses yeux noirs et déjà passablement fripons. Je donnai la main à Guillaume , nous passâmes ensemble le reste de la promenade à nous demander réciproquement pardon de notre querelle. Je redevins encore son ami pendant quelques jours ; mais Beauclair et les autres ne tardèrent pas à reprendre leur empire sur moi , et je ne parlais plus à Guillaume que lorsque ma bourse était à sec , ou que j'étais embarrassé par quelque difficulté dans mon thème ou dans ma version.