‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 16 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Suite des études d'Eugène et de GuUlaume.

A mon retour Guillaume s'empressa de me demander des nouvelles de son père, de sa mère, de son frère,

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de sa sœur, de tout le monde. Notre cousin César avait-il toujours la bonté de s'intéresser à lui? Mademoiselle Laure était-elle bien grandie ? Elle devait être déjà bien jolie ? Je répondis dans le plus grand détail à toutes ses questions. Malgré les railleries de Beauclair, je ne pouvais me défendre d'un fond d'amitié pour Guillaume, et malgré cette amitié bien réelle pour Guillaume, j'étais toujours entraîné à m'éloigner de lui quand notre liaison était l'objet des railleries de ce mauvais sujet de Beauclair.

Ce fut dans cette fluctuation de dédain et d'amitié que je vécus avec Guillaume jusqu'à la fin de notre seconde. Suivant l'usage des boursiers, Guillaume, en arrivant au collège , avait bien compté redoubler une ou plusieurs classes ; mais il se montra tellement supérieur à toutes les fins d'année, qu'on jugea que c'était inutile. Suivant l'usage des écoliers de qualité , je m'étais flatté de sauter une classe ou deux; mais j'étais si médiocre dans mes études, qu'on jugea que ce serait m'en faire perdre le fruit. Cependant tous mes professeurs ne furent pas si sévères ou si intègres que mon professeur de sixième. Grâce à quelques cajoleries , peut-être même à quelques cadeaux de l'abbé Doriolis , j'obtins en cinquième et en quatrième quelques petits succès de complaisance. L'abbé avait été tout triomphant en me menant en vacances ; mais , malgré mon prix de mémoire et mon troisième accessit, mon cousin César ne me trouvait pas fort avancé, et il en concluait que les études déclinaient à l'université de Paris.

Guillaume, dès sa troisième, avait pris la soutane et avait reçu la tonsure. Elevé dans des principes reli- Tome IX. 6

gieux, et sachant que son père le destinait à l'état ecclésiastique, il avait une pieuse ferveur, exempte de fanatisme , de superstition , et sur-tout d'hypocrisie. Il avait conservé son ardeur pour tous les jeux d'exercice; mais il était devenu soumis et respectueux pour ses maîtres. Tandis que je continuais d'imiter et de chercher à surpasser en dépenses , en belles manières , les écoliers de grande condition, Guillaume ne cherchait à imiter personne. Il ne se contentait pas d'étudier et de traduire les grands auteurs de l'antiquité, pour apprendre le grec et le latin ; il y puisait des leçons de morale et de bonne conduite , des sentiments nobles et élevés de courage et de générosité. Tandis qu'à l'insu de mon précepteur je lisais quelques mauvais livres qu'il ne cachait pas avec assez de soin dans la petite bibliothèque de son alcôve, Guillaume méditait déjà Plutarque et Cicéron. Parmi les livres français, il y en avait un qu'il préférait, qu'il lisait et relisait sans cesse. C'était le recueil des fables de La Fontaine, qui lui avait été donné en prix par le maître d'école de son village.

Il avait la plus vive affection pour sa tante ; mais son affection était devenue plus réfléchie et plus discrète. Il avait voulu, dès sa troisième, ne plus lui être à charge. Pour pouvoir se passer de ses petits bienfaits, il avait obtenu de M. le proviseur la permission de donner pendant les récréations des leçons particulières à de petits écoliers qui n'étaient pas en état d'entrer en sixième. Il tirait quelques légers émoluments de ce travail extraordinaire , et c'était lui qui régalait sa tante.

Un jour de forte gelée , il arriva chez elle tout transi de froid. La pauvre fille, au lieu de feu dans l'âtre de la cheminée , avait de la cendre chaude dans une chaufferette. «Eh! quoi, ma tante, s'écria Guillaume, (c pas de feu! Je gèle, et vous-même comment pouvez- « vous y tenir ?» — « Eh ! mon ami , lui dit sa tante , ce sais -tu que le bois est fort cher cette année?» Guillaume , sans rien répondre , court dans le preniief chantier, et fait apporter une demi -voie de bois chez sa tante. Il a toujours cru qu'elle ne s'en chauffa pas beaucoup plus, quand elle n'avait pas son neveu avec elle; car la demi -voie de bois dura tout l'hiver, et toutes les fois qu'il arrivait chez sa tante , Guillaume trouvait un bon feu dans la cheminée.

Mon précepteur , qui jouissait au collège d'une assez grande liberté, m'avait mené souvent au spectacle, quelquefois à la comédie française, mais plus souvent à la comédie italienne et à l'opéra comique. Pendant mes premières classes, c'étaient les lazzis d'Arlequin qui m'avaient le plus amusé. Je devins bientôt sensible aux beautés de nos chefs- d'œuvre dramatiques et au talent des acteurs qui les jouaient alors; mais bientôt aussi je fis plus d'attention aux actrices qu'aux acteurs et aux pièces. Je demandais à mes voisins quel était l'âge , quelle était la conduite de mademoiselle une telle, si mademoiselle une telle avait un amant riche ou une passion de cœur ; et , pour un écolier de seconde , j'étais fort au courant des intrigues de théâtre. Guillaume n'allait pas à la comédie , mais il n'en était pas moins admirateur passionné de nos grands auteurs. Il savait par cœur Racine, Corneille et les premières

pièces de M. de Voltaire. Il se faisait une fête de voir la Mort de César , que les écoliers de rhétorique devaient jouer à la distribution des prix. Malgré sa dévotion , il n'avait pas poussé le scrupule jusqu'à se refuser de lire Molière, en se cachant, à la vérité, de son austère maître d'études.

C'était toujours à l'approche des vacances que Guilfeurne et moi nous redevenions amis. Guillaume éprouvait un tel besoin de me prier de parler de lui à ses parents, qu'il me cherchait, malgré toutes les répugnances que ma conduite envers lui pouvait lui inspirer. Je répondais toujours franchement à ses premières avances. Dans tout le cours de notre vie , nous avons été bien souvent divisés d'opinions, de principes, et même de sentiments, mais jamais l'un de nous n'a fait un pas au-devant de son frère de lait , que l'autre ne se soit empressé de lui abréger le chemin.

Après notre seconde, Guillaume devait enfin aller passer ses vacances chez son père. Quel bonheur pour lui de revoir, après cinq ans, son pays, ses bons parents , ma famille , qu'il respectait et qu'il aimait , son vieux maître d'école, mon cousin César, qui avait tant d'amitié pour lui , et mademoiselle Laure ! Il avait été convenu que Guillaume viendrait avec moi. Cela n'arrangeait pas beaucoup M. l'abbé Doriolis, qui aimait ses aises dans une voiture. Mais je commençais à faire le maître avec mon précepteur, et il craignait de me déplaire. Beauclair s'était moqué de moi quand je lui avais annoncé que j'emmènerais Guillaume ; il avait comparé ma chaise de poste à un coche. Mais j'étais dans une bonne veine d'amitié pour Guillaume. Il fit ses

adieux à sa tante , qui avait peur pour lui des mauvaises routes , des voleurs , et qui commença une neuvaine à sainte Geneviève pour le bon voyage de son neveu.

Guillaume fut d'une gaieté charmante pendant le voyage. J'avais repris pour lui toute mon ancienne amitié. M. Doriolis lui-même ne put s'empêcher de le trouver aimable. Guillaume avait le cœur si bon , l'esprit si juste! il avait tant d'égards et de prévenances pour mon précepteur et pour moi ! Dans son impatience d'arriver , et pour épargner des fatigues à Georges, qui était déjà bien vieux, il voulut courir quelques postes à franc étrier; il nous décida même à marcher la nuit , malgré la défense de ma mère. L'abbé se sentait avec lui encore plus brave que de coutume.

Mais quand nous eûmes passé Saint -Lô, Guillaume ne nous parlait plus, ne nous écoutait plus. Son impatience redoublait , et l'inquiétude s'y mêlait : il craignait qu'il ne fût arrivé quelque malheur depuis la dernière lettre qu'il avait reçue. Son œil était fixé sur la route, et je le voyais rougir et pâlir. Que devint-il quand il aperçut le clocher de la cathédrale de Coutances, et qu'en avançant il reconnut tous les lieux témoins des jeux de son enfance? En balbutiant, en me serrant la main, il me montrait la montagne que nous avions gravie, le ruisseau au bord duquel nous nous étions assis : quelques vieux arbres ont disparu, en voici de nouveaux qui s'élèvent ; mais voilà encore le vieux pommier, voilà le moulin. . . . Tout -à -coup il crie au postillon d'arrêter; il s'élance de la chaise de poste, et je le vois dans les bras de sa mère, qui était

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venue au-devant de lui avec sa sœur et son jeune

frère.

On se figure sans peine quels furent les transports que l'arrivée de Guillaume excita dans sa famille. Quant à la mienne, ma mère semblait redoubler d'enthousiasme et d'admiration pour moi toutes les fois qu'elle me voyait ; mon père , à qui ses fréquents accès de goutte donnaient de violents accès d'humeur , souffrait moins pendant les vacances. Ma tante Emilie Louville s'occupait avec soin , tous les matins , de la toilette de sa fille, et se félicitait quand je trouvais Laure jolie et parée à son avantage. C'était la première fois depuis cinq ans qu'on pouvait comparer les progrès de Guillaume et les miens. Mon cousin le bossu était obligé d'avouer que j'étais très -fort sur le violon, et que je dansais avec un talent inconnu jusque-là dans tout le Cotentin ; mais il s'extasiait sur le mérite et sur la science de Guillaume, et il trouvait que, bien loin d'avoir décliné , les études de l'université de Paris étaient encore meilleures que de son temps. Il était enchanté quand il pouvait causer et disputer avec Guillaume sur une phrase de Cicéron , sur un vers de Virgile ou de son cher Horace. César avait aussi remarqué qu'au moment où Guillaume vint saluer mademoiselle Laure, il était resté muet et embarrassé; que depuis, il semblait avoir encore plus de respect pour Laure que pour les autres personnes de la famille. Enfin César , toujours observateur , avait remarqué qu'après avoir été, pendant les vacances précédentes, fort indifférent ou fort gauche près de ma cousine Laure, je lui parlais cette année avec une familiarité

présomptueuse , je prenais avec elle un ton leste et suffisant de petit-maître, et que je portais cette vanité et ce contentement de moi-même dans toutes mes actions et dans tous mes discours. Quand il parlait de la Grèce ou de Rome avec Guillaume, je ne me mêlais guère de la conversation ; mais quand ils en venaient à la littérature française et aux auteurs vivants, je tranchais, je décidais, je répétais les jugements que j'avais lus dans les nouvelles littéraires de l'abbé Desfontaines, qu'on prêtait toutes les semaines à mon précepteur. M. l'abbé était bien connu de mon cousin le bossu; il ne lui fournissait plus aucune matière d'observation : cependant César crut voir que j'inspirais de la jalousie à M. l'abbé par mes assiduités auprès de la fille du jardinier.

Ma cousine Laure , habituée à me regarder comme le mari qui lui était destiné , avait pour moi une bonne et franche amitié ; elle aimait beaucoup Guillaume , mais elle le trouvait timide et bien grave pour son âge. Quelquefois elle s'étonnait que M. Guillaume fût déjà tonsuré.

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