CHAPITRE VIL
Année de rhétorique d'Eugène et de Guillaume.
J'ein' appelle à tous les hommes qui ont été au collège. Quelque bonheur qui leur soit arrivé depuis
qu'ils en sont sortis, s'ils veulent se rendre compte de toutes les sensations qu'ils ont éprouvées , ils conviendront que leur année de rhétorique a été une des plus belles et des plus heureuses années de leur vie. Quelle jouissance plus pure que celle de se voir, à seize ou dix-sept ans, arrivé bientôt au terme de ses études, et complétant ces études, dont les commencements sont si arides et si rebutants , par une année entière d'initiation à tous les nobles et doux mystères de l'éloquence et de la poésie! Ce n'est plus un enfant forcé au travail , retenu dans le devoir par la crainte et l'autorité : c'est un jeune homme engagé par la persuasion à s'instruire dans les moyens d'être utile et heureux. Il n'éprouve déjà plus la tyrannie du collège ; il n'éprouve pas encore les tyrannies des passions et du monde. Point de ces soins inquiets , de ces cruelles angoisses, de ces combats intérieurs qu'excitent dans nos âmes l'amour , l'ambition ou l'avidité ; point de ces obstacles qui, toujours renaissants, s'opposent à notre fortune ou à notre avancement. Il est livré sans distraction à ces chères études , sources inépuisables de bonheur ou de consolation pour tous les instants. La voix de ces passions qui doivent l'agiter dans la suite de son existence a commencé à se faire entendre ; mais son ame est ouverte à toutes les espérances. En promenant ses yeux sur l'horizon de l'avenir , il ne voit les objets que sous les plus douces et les plus riantes couleurs. Il rêve à chaque heure du jour tous les genres de bonheur et de succès.
J'étais entré au collège avec peu de goût pour le travail. Par la négligence de mon précepteur, par les
conseils et les exemples de mes petits camarades les gentilshommes , ce dégoût s'était considérablement augmenté; mais il cessa en rhétorique. J'éprouvai je ne sais quel attrait qui surmonta quelquefois mon penchant à la distraction , et j'obtins de temps en temps d'assez bonnes places en amplification française. Pour Guillaume , son ardeur redoubla : en latin , en français , en grec , en vers , il était le plus fort. Notre habile professeur le nommait son élève chéri.
Mon amour subit du travail ne diminua pas ma présomption et mon impertinence avec les boursiers ; seulement j'exceptai Guillaume de mes mépris ; et nous ne nous brouillâmes pas , suivant l'usage des autres années. Tout laborieux que j'étais par intervalles, je ne menais pas une très-bonne conduite. Le petit marquis de Beauclair avait sur moi un grand ascendant. Mon précepteur n'était pas fâché, sous le prétexte de mes dix -sept ans, de me laisser sortir seul les jours de congé. Il avait toujours de grandes affaires qui l'empêchaient de m' accompagner. 3 'allais avec Beauclair dans les cafés, dans les promenades, dans les spectacles , chez les traiteurs en vogue. Beauclair était un jeune homme malicieux qui se faisait un plaisir et un point d'honneur de déranger tous les jeunes gens de son âge.
Guillaume aurait pu , à l'exemple de quelques boursiers , aller voir quelquefois la première pièce à la comédie française ; mais , malgré son enthousiasme toujours croissant pour nos chefs-d'œuvre dramatiques , il s'en faisait un scrupule, à cause de son habit et de l'état auquel il se destinait. Non content de me per-
vertir , le marquis de Beauclair voulut se servir de moi pour entraîner le grave Guillaume à la comédie. Je m'en chargeai avec plaisir, mais j'eus beaucoup de peine à réussir. Guillaume refusait, consentait, puis refusait encore; il se faisait une idée délicieuse d'entendïp déclamer tous les beaux vers qu'il savait par cœur , et puis il tremblait d'être aperçu en entrant ou en sortant du spectacle. Enfin, le jour de la Saint- Nicolas d'hiver, après avoir dîné chez sa tante, Guillaume vint nous joindre au fameux café Procope, et nous entrâmes au parterre de la comédie française.
Il y avait une grande foule ; il fallut nous battre pour avoir des billets. On donnait Zaïre. Depuis quatre ans que cette pièce avait paru, l'enthousiasme général qu'elle avait excité ne faisait que prendre de nouvelles forces toutes les fois qu'on la remettait au théâtre. Comme cet enthousiasme gagna Guillaume ! quelles abondantes larmes il versa sur les malheurs de Zaïre et d'Orosmane! Je ne puis m'oter de la pensée que la représentation de cette tragédie chrétienne ne contribua pas peu à faire prendre à Guillaume la répugnance qu'il manifesta bientôt après pour l'état ecclésiastique. Pendant huit jours il ne me parla que du génie de M. de Voltaire et du talent de mademoiselle Gaussin. Il voulait nous engager à donner, pour la fête de M. le proviseur , une seconde représentation de la Mort de César. Le mercredi suivant, Guillaume fut le premier à nous proposer d'aller à la comédie. On donnait l'Ecole des Femmes et le Médecin malgré lui. « Deux pièces de « Molière! s'écria Guillaume, il faut nous presser; tout « Paris y sera. » Quelle fut sa surprise , quand il arriva
sans foule et isans gêne au bureau du parterre , et que nous nous trouvâmes presque seuls dans la salle. Les écoliers ne sont pas comme quelques gens du monde, qui ne savent s'amuser au spectacle que lorsque la salle est remplie. Aussi nous rîmes à gorge déployée des ruses d'Horace et d'Agnès. Guillaume, bien mieux que Beauclair et moi, admirait le profond génie de Molière; il goûtait trop bien La Fontaine pour ne pas sentir déjà notre grand auteur comique. Je fus tenté de le croire amoureux de mademoiselle Gaussin, Il était extasié de voir la même actrice , qui avait déployé une si grande sensibilité dans Zaïre, montrer tant de grâce et de naturel dans l'innocente et simple Agnès de l'Ecole des Femmes.
Depuis ce moment , Guillaume ne perdit point son ardeur pour le travail. Il conserva, pour ses maîtres, respect et docilité; mais il porta jusqu'à la fureur l'amour du spectacle. Il continuait de donner aux petits écoliers des leçons particulières, et tout l'argent qu'il en pouvait tirer passait à la comédie, hors celui qu'il employait avec délicatesse à procurer quelques douceurs à sa tante. Je ne sais comment il s'y prit; mais , dans les entr'actes , il trouva le moyen de nous conduire dans les coulisses , et là , il restait muet d'admiration devant le plus médiocre confident qui attendait sa réplique pour entrer en scène. Pleins d'enthousiasme pour les acteurs, et trouvant toutes les actrices jolies, nous étions bien étonnés d'entendre quelques vieillards à côté de qui nous nous trouvions , regretter les anciens acteurs , se plaindre de la déca-
dence du goût, et s'ennuyer autant que nous nous amusions.
Ce fut au milieu de cette frénésie pour le spectacle , que Guillaume reçut une lettre de son père, qui le pressait de prendre les ordres mineurs. L'évêque de Coutances devait faire bientôt un voyage à Paris, et le père Delorme avait l'espérance d'obtenir par sa protection un petit bénéfice pour son fils. Cette lettre jeta Guillaume dans une grande perplexité. Il passa une nuit fort agitée. Le lendemain il était calme, il avait pris son parti. Depuis qu'il pouvait réfléchir et raisonner avec lui-même, répondit-il à son père, il s'était pénétré de l'idée qu'un honnête homme doit remplir scrupuleusement les devoirs de Tétat qu'il embrassa- Il connaissait tous ceux de l'état ecclésiastique, et, se croyant hors d'état de les remplir, il aurait honte d'accepter un bénéfice et de ne pas le mériter par sa conduite. Le tableau du bonheur de son père dans son ménage avait dès long-temps séduit son ame. Décidé comme il l'était à honorer sa vie par quelques vertus, il se croyait appelé à exercer celles d'un bon père de famille. En un mot il se sentait incapable de se vouer pour la vie au célibat. Il suppliait sa mère d'être persuadée que sa piété n'était point affaiblie, mais que c'était par piété même qu'il ne voulait point prendre un état pour lequel il- n'avait aucune inclination. Il valait mieux pour lui et pour les siens qu'il fût un bon avocat qu'un mauvais prêtre. Il se flattait de trouver dans son travail et dans l'éducation qu'il avait reçue au collège les moyens de payer ses inscriptions et ses
cahiers de droit; car il éprouvait pour la noble profession d'orateur, de défenseur des droits de la veuve et de l'orphelin , un enthousiasme qui lui semblait un gage certain de ses succès dans cette carrière. Son père , dès son enfance , lui avait inspiré de l'horreur pour le mensonge ; il se serait donc cru coupable , dans une circonstance aussi importante, de ne pas ouvrir à ses parents son ame tout entière. Il venait de relire la lettre que son père lui avait écrite six ans auparavant, au moment où il était entré au collège, et qu'il avait précieusement conservée. Il j)rcnait rengagement d'en remplir toutes les volontés, et d'être bientôt le soutien et l'appui de sa sœur et de son jeune frère. « Ente fin, ajoutait -il en terminant, j'attends vos ordres « avec respect et soumission; mais si vous voulez mon « bonheur et mon honneur, ne me réduisez pas à la « cruelle nécessité de devenir un objet de scandale , ou « de chercher par des dehors hypocrites à tromper « les autres , sans jamais parvenir à me tromper moice même. »
A la première lecture de cette lettre, le père Delorme devint furieux , et se repentait d'avoir fait étudier son fils. Magdeleine Delorme , après s'être fait expliquer par son mari ce que signifiait le mot de célibat , regrettait amèrement que son Guillaume ne voulût pas être curé. A la seconde lecture, le père Delorme trouva de la franchise dans la déclaration de son fils , et de l'adresse dans ses raisonnements; Magdeleine trouvait tout naturel et ne voyait pas sans quelque plaisir que son Guillaume crût au-dessus de ses forces
de se vouer au célibat. Ils allèrent ensemble consulter
mon cousin le bossu.
«Diable! dit mon cousin César, après avoir lu at- « tentivement la longue lettre de Guillaume , votre fils « a des scrupules qui ne sont pas communs. Plût au « ciel que tel de nos évêques en eût eu de semblables « dans sa jeunesse ! il y aurait moins de scandale dans « l'église. »
Après quelques instants de réflexion , il se rangea du parti de Guillaume , et plaida sa cause avec chaleur. La mère Delorme se joignit à César; elle frémissait cependant des dangers et des séductions auxquels son fils allait se trouver exposé dans le monde, a Allez , « leur dit César, votre fils est un bon et honnête jeune « homme. Il fera sans doute bien des folies ; quel « homme en est exempt? mais chez lui la raison et l'hon- « neur ne tarderont pas à remporter la victoire. »
Guillaume attendait avec inquiétude la réponse de son père. Quand il la reçut , il tremblait de l'ouvrir. Quelle fut sa joie lorsqu'il vit, dès les premiers mots, que son père le remerciait de sa franchise et approuvait sa résolution !
Dès le lendemain, Guillaume quitta la soutane et prit ses premières inscriptions aux écoles de droit.
Nos vacances se passèrent comme celles de l'année précédente. Seulement Guillaume, qui s'était fait une fête de se montrer en laïc à ses parents et aux miens , fut encore plus grave et plus respectueux avec mademoiselle Laure. Quant à Laure, qui avait douze ans, elle félicita tout naïvement Guillaume d'avoir quitté son vilain habit de prêtre.